Le restaurant
Ils étaient partis avant le jour. Le froid de février tenait encore le parking de l’office quand Samuel avait chargé les deux valises et le carton de documentation dans le coffre, les mains gourdes, la buée devant la bouche. Il conduisait. C’était son premier déplacement depuis qu’il avait pris le poste, à peine deux mois plus tôt, et il avait proposé de prendre le volant au départ avec l’empressement discret de celui qui veut faire bonne impression sans le montrer.
Marielle s’était installée côté passager, un gobelet de café entre les mains, un grand châle de laine remonté jusqu’au menton. Elle avait dormi un peu, la première heure, la tête tournée vers la vitre. Puis le jour s’était levé sur l’autoroute, gris et net, et elle s’était redressée, et ils avaient commencé à parler. Le salon, d’abord — les contacts à voir, les prestataires à rencontrer, ce qu’elle attendait de ces trois jours. Elle parlait avec une précision qui ne laissait rien au hasard, et qui aurait pu être intimidante si elle n’avait pas, de temps en temps, lâché une phrase plus légère, un rire bref qui partait de la gorge. Samuel apprenait à la connaître. Au bureau, elle était la cheffe, celle qu’on ne contredisait pas en réunion. Ici, dans l’habitacle tiède qui sentait le café et son parfum à elle — quelque chose de boisé, de chaud, qu’il n’avait jamais remarqué à ce point — elle était simplement une femme à côté de lui, qui regardait défiler le pays.
Elle, de son côté, le jaugeait. Sans en avoir l’air, par petites touches, entre deux gorgées de café. Le nouveau. Elle l’avait recruté en partie sur l’intuition, ce mélange d’assurance et de réserve qu’elle aimait bien chez un homme, et elle vérifiait à présent qu’elle ne s’était pas trompée. Sa façon de conduire, posée, une main en bas du volant. Sa façon de répondre, sans flagornerie. Plus jeune qu’elle — treize ans, peut-être — mais sans rien de juvénile. Elle nota tout cela comme on range des choses dans un tiroir, sans intention particulière, simplement parce qu’elle était une femme qui notait.
Ils arrivèrent à Saint-Raphaël en milieu d’après-midi. La mer était plate, d’un gris-bleu d’hiver, étale jusqu’à l’horizon, et le front de mer presque désert — quelques marcheurs emmitouflés, des palmiers qui n’allaient avec rien, une lumière basse et dorée qui posait sur la ville une douceur que la saison démentait. L’hôtel donnait sur le port, à deux pas du palais des congrès où se tenait le salon. Ils entrèrent dans la chaleur du hall, et le contraste avec le froid du dehors leur fit du bien à tous les deux.
Leurs chambres étaient au deuxième, dans le même couloir, deux portes voisines. Marielle prit la clé de la 214, Samuel celle de la 216. Ils convinrent de se retrouver en bas à huit heures pour dîner — le restaurant de l’hôtel ferait l’affaire, ils étaient fatigués, et la journée du lendemain commençait tôt.
Samuel descendit le premier. Il s’était douché, rasé, avait passé une chemise propre. Dans l’ascenseur, il avait pensé à Julie. Il savait qu’elle exposait — ils s’étaient écrit deux ou trois fois dans les semaines précédentes, quand le programme du salon était tombé, des messages d’apparence anodine qui ne l’étaient pas tout à fait. Tu seras là ? — Je serai là. C’était suffisant. Ils n’avaient pas eu besoin d’en dire plus ; ils savaient l’un et l’autre ce que ça voulait dire, cette manière de se prévenir.
Marielle le rejoignit dix minutes plus tard. Elle s’était changée — un pantalon souple, un pull fin couleur prune, les cheveux châtain foncé détachés sur les épaules, des boucles qu’elle avait laissées libres. Marielle avait quarante-neuf ans et les portait comme un avantage : grande, un mètre soixante-quinze, une silhouette pleine et tenue, une poitrine qu’on remarquait sans qu’elle ait à la montrer, une assurance dans la démarche qui faisait se retourner les hommes plus jeunes qu’elle aimait justement regarder. Elle s’assit en face de lui, déplia sa serviette, parcourut la carte.
C’est en attendant les entrées que la conversation revint au salon, et que Samuel, sans y penser, mentionna Julie.
— Il y a une ancienne collègue à moi qui expose. De l’agence web, avant. Julie. Je crois que je la croiserai demain.
Marielle releva les yeux de sa carte.
— Une ancienne collègue. Elle est ici ce soir ?
— Sûrement. Les exposants sont presque tous logés dans le coin.
— Eh bien fais-la venir. — Elle le dit sans hésiter, avec la simplicité d’une femme qui décide. — On ne va pas la laisser dîner seule dans son coin si tu la connais. Invite-la.
Samuel hésita une demi-seconde — le temps de mesurer ce que ça ouvrait, et de se dire que ça ne se voyait pas — puis il sortit son téléphone et écrivit. La réponse arriva avant le plat. J’arrive.
Marielle but une gorgée de vin et le regarda ranger son téléphone. Elle n’avait rien dit. Mais elle avait vu la demi-seconde, et le petit quelque chose dans sa façon de taper le message, et elle classa cela aussi, en silence, avec le reste.
Julie entra dans la salle un quart d’heure plus tard, et plusieurs têtes se tournèrent. Trente et un ans, un mètre soixante-cinq, une féminité qui ne s’excusait de rien : une robe noire toute simple, un manteau qu’elle laissa au vestiaire, des bottines à talon, des cheveux relevés d’où s’échappaient quelques mèches. Jolie poitrine, des hanches, une cambrure qui se devinait quand elle marchait. Elle repéra Samuel à travers la salle et son visage s’ouvrit d’un sourire qu’elle ne contrôla pas — celui qu’on a pour quelqu’un avec qui on a une histoire, même tue.
— Tiens donc, dit-elle en arrivant à la table.
Samuel s’était levé. Ils s’embrassèrent sur la joue, une fois, deux fois, et il y eut dans ce geste banal une fraction de seconde de trop, une main qui resta une demi-mesure de plus que nécessaire au creux du dos. Puis il fit les présentations.
— Julie. Marielle, ma responsable. Julie, on était à l’agence ensemble.
— Bienvenue, dit Marielle en lui tendant la main avec un sourire chaleureux et parfaitement lisse. Assieds-toi. Samuel m’a dit que tu exposais ?
Julie s’assit, et le dîner trouva tout de suite son rythme. Elle était drôle, vive, elle racontait l’agence — le patron impossible, les nuits blanches avant les rendez-vous, les trajets interminables que Samuel et elle s’étaient tapés à deux pour aller défendre des appels d’offre à l’autre bout de la région. Ils se coupaient la parole, se corrigeaient sur une date, riaient d’un nom propre que Marielle ne connaissait pas, et il y avait entre eux cette langue commune des gens qui ont partagé l’ennui et l’adversité — et autre chose, par-dessous, que ni l’un ni l’autre ne nommait mais qui était là, dans la façon dont Julie posait la main sur l’avant-bras de Samuel pour ponctuer une histoire, dans la façon dont il la regardait quand elle baissait les yeux vers son verre.
À un moment, Marielle demanda, par politesse, si Julie était venue seule.
— Mon compagnon voyage beaucoup, répondit Julie. Il est en Afrique en ce moment, pour son travail. Des semaines entières. — Elle haussa une épaule, prit son verre. — On s’habitue. Ou pas.
Elle l’avait dit légèrement, en souriant, mais le mot restait suspendu une seconde au-dessus de la table — ou pas —, et Samuel le rattrapa, et Marielle le vit le rattraper.
Car Marielle regardait. Elle tenait sa partie de cheffe affable à la perfection, posait les bonnes questions, riait aux bons endroits, remplissait les verres. Mais sous cela, elle observait, et elle voyait clair. Elle voyait que ces deux-là ne se racontaient pas seulement l’agence. Elle voyait la demi-seconde de trop à l’arrivée, la main sur l’avant-bras, le compagnon en Afrique glissé comme une information qui n’était pas innocente. Elle voyait surtout Samuel — le nouveau, son nouveau, ce garçon posé et réservé qu’elle avait recruté il y avait deux mois — se révéler sous ses yeux comme un autre, plus chaud, plus joueur, un homme à qui une femme pouvait dire ou pas et qui entendait parfaitement ce que ça voulait dire.
Elle ne jugeait pas. Elle n’était pas de celles qui jugent. Elle rangeait, simplement, comme dans la voiture, comme toujours. Ce garçon est disponible. L’information se logea quelque part, sans bruit, et n’en bougea plus.
Le dîner s’étira. On parla d’autre chose, du salon, de la profession, de Saint-Raphaël en hiver. Vers onze heures, Julie regarda l’heure et dit qu’elle devait y aller, sa journée commençait tôt elle aussi. Ils se levèrent tous les trois. Au moment de se quitter, Julie embrassa Marielle — enchantée, vraiment — puis se tourna vers Samuel, et il y eut de nouveau cette fraction de trop, ce baiser sur la joue qui frôlait le coin des lèvres, cette main de Samuel au creux de son dos qui la guida une seconde vers la sortie avant de la lâcher.
— À demain, dit Julie.
— À demain.
Elle franchit la porte et disparut dans le froid du port. Samuel et Marielle remontèrent ensemble dans l’ascenseur, en silence, le silence un peu plein de la fin d’une bonne soirée. Sur le palier du deuxième, devant leurs deux portes voisines, ils se souhaitèrent bonne nuit. Samuel entra dans la 216, Marielle dans la 214.
Elle se démaquilla longuement devant le miroir, ce soir-là, en pensant à des choses qu’elle ne formulait pas tout à fait. De l’autre côté de la cloison, elle entendit l’eau couler un moment, puis plus rien. Elle éteignit, et sourit dans le noir, sans très bien savoir pourquoi.
Le salon
Le palais des congrès ouvrit ses portes à neuf heures. Une grande halle moquettée, des stands alignés sous une lumière blanche et régulière, le bourdonnement particulier de ces lieux où quelques centaines de personnes parlent à mi-voix en même temps. Des kakémonos, des écrans, des gobelets de café tenus à deux doigts, des badges au bout d’un cordon. On était en 2012, et le mot digital était sur toutes les lèvres comme une promesse encore un peu floue — réseaux sociaux, sites mobiles, avis de voyageurs, tout un vocabulaire neuf que la profession s’efforçait d’apprivoiser.
Samuel et Marielle firent ce qu’ils étaient venus faire. Ils avaient une liste — des prestataires à voir, deux conférences à suivre, des cartes à échanger. Marielle menait, naturellement, présentait Samuel aux gens qu’elle connaissait, mon nouveau responsable communication, et il serrait des mains, écoutait, posait les bonnes questions. Il était bon à ça. Elle le voyait à l’aise, et ça lui plaisait de le voir à l’aise.
Le stand de l’agence était dans l’allée centrale, repérable de loin. Samuel n’eut pas à le chercher ; il sut où il était dès le premier passage, et le reste de la journée se construisit autour de cette coordonnée. Ils ne se cherchaient pas vraiment, Julie et lui — ils n’en avaient pas besoin. Ils se retrouvaient. À la pause de la matinée, debout près des machines à café, à parler de rien. À midi, dans la file du buffet, côte à côte sans s’être donné rendez-vous. En milieu d’après-midi, Samuel passa devant le stand entre deux rencontres et Julie quitta le sien d’un mouvement naturel, comme on va saluer quelqu’un, et ils restèrent là dix minutes, un peu à l’écart, à se raconter ce que chacun était devenu.
— Il rentre quand, ton compagnon ? avait fini par demander Samuel.
— Dans trois semaines. Peut-être quatre. — Julie avait souri, ce sourire qui ne disait pas tout à fait ce que disait sa bouche. — Autant te dire que j’ai de la marge.
Elle l’avait regardé en disant ça, droit dans les yeux, une seconde de trop, et Samuel avait senti la chose se mettre en place tranquillement entre eux, sans qu’aucun des deux ait besoin de la précipiter. Ils savaient. Ils avaient toujours su. Il ne s’agissait plus que de l’heure et du lieu.
Marielle, elle, travaillait. Mais une cheffe qui travaille un salon garde un œil sur ses gens, et le sien revenait régulièrement vers Samuel. Elle le repéra plusieurs fois dans la journée près du stand de l’agence, ou ailleurs avec la même silhouette à côté de lui. Elle n’avait pas besoin d’entendre ce qu’ils se disaient. Elle voyait la distance entre leurs deux corps — cette distance qui se réduisait sans qu’ils en aient conscience, ce léger penchant de l’un vers l’autre quand ils parlaient, la façon qu’avait Julie de toucher son bras, la façon qu’avait Samuel de rester quand il aurait dû repartir.
Cela ne la dérangeait pas. C’était même, d’une certaine manière, agréable à regarder. Quelque chose en elle s’animait à cette observation, une curiosité qu’elle reconnaissait pour l’avoir déjà éprouvée — l’attention particulière qu’elle portait, depuis toujours, aux hommes plus jeunes, à ce moment où ils croient mener un jeu sans voir qu’on les regarde le jouer. Samuel avait trente-six ans et il avançait dans cette journée avec l’assurance tranquille d’un homme qui plaît à une femme et qui le sait. Marielle l’observait comme on regarde quelque chose de bien fait. Et au passage, sans se le dire vraiment, elle imaginait.
En fin d’après-midi, alors qu’ils rangeaient leurs affaires et que le salon se vidait, elle le lui glissa, l’air de rien, en remettant son manteau :
— Elle est charmante, ton amie.
— Julie ? Oui. C’est une vieille complice.
— Je vois ça.
Elle l’avait dit sur un ton parfaitement neutre, en boutonnant son manteau, sans le regarder. Samuel ne sut pas trop comment le prendre — il chercha une seconde s’il y avait quelque chose derrière, ne trouva rien de sûr, conclut que non. Il n’avait pas vu le petit sourire qu’elle gardait pour elle, ni entendu, dans le je vois ça, tout ce qu’elle voyait effectivement. Elle, elle testait. C’était sa manière. On lance une phrase, on regarde comment l’autre la rattrape, et on apprend quelque chose. Elle venait d’apprendre qu’il ne mentait pas bien, et que ça non plus, ça ne lui déplaisait pas.
— Ce soir, c’est la soirée des exposants, dit-elle en ramassant son sac. Le grand buffet, l’open bar, tout le tralala. Vingt heures. Autant y aller, c’est là qu’on rencontre du monde.
— J’y serai.
— Je n’en doute pas, dit Marielle.
Et elle partit devant lui vers la sortie, sans se retourner, laissant la phrase derrière elle comme on laisse une porte entrouverte.
Le gala
La soirée se tenait dans le grand hall du palais, débarrassé de ses stands, transformé pour l’occasion : des buffets dressés le long des murs, un bar central où deux barmen ne s’arrêtaient pas, des mange-debout, et au fond une piste laissée libre devant une sono qui crachait pour l’instant une musique lounge, discrète, juste assez forte pour qu’on ait à se pencher pour s’entendre. La lumière était basse, ambrée, retravaillée par des projecteurs de couleur. Trois cents personnes, peut-être, des badges abandonnés, des verres qui se remplissaient sans qu’on ait à payer.
Marielle était arrivée juste après vingt heures. Elle s’était habillée pour. Une robe en jersey noir, près du corps sans être moulante, qui tombait sur le genou et qu’un décolleté en V ouvrait sur la naissance de sa poitrine — assez pour qu’on regarde, pas assez pour qu’on puisse le lui reprocher. Des talons. Les cheveux relevés, quelques boucles libres sur la nuque. À quarante-neuf ans, elle entrait dans une pièce avec la tranquillité d’une femme qui n’a plus rien à prouver et qui connaît exactement l’effet de son corps sur ceux qui le croisent. Elle prit une coupe, salua trois personnes en moins de dix minutes, et fut happée par la conversation comme un poisson dans l’eau.
Samuel arriva un peu après. Veste sombre, chemise ouverte au col, rasé. Il repéra Marielle de loin, lui fit un signe, et chercha Julie sans en avoir l’air. Il la trouva tout de suite. Julie portait une robe d’un bleu nuit profond, fine bretelle, le dos largement découvert, un tissu qui suivait ses hanches et s’arrêtait à mi-cuisse. Elle avait lâché ses cheveux. Quand elle le vit, elle ne bougea pas vers lui — elle le laissa venir, un demi-sourire aux lèvres, son verre à la main, et c’était déjà une manière de mener.
Au début, ce fut une soirée comme les autres. On parlait métier, on échangeait des cartes, on se présentait des gens. Marielle évoluait dans son élément, passant d’un groupe à l’autre, riant fort, l’œil vif. Samuel et Julie restèrent un moment dans le même cercle qu’elle, puis le cercle se défit, se recomposa ailleurs, et sans que personne l’ait décidé ils se retrouvèrent tous les deux un peu à l’écart, près d’un mange-debout, dans le brouhaha qui montait à mesure que les verres se vidaient.
Marielle, elle, ne les perdit jamais tout à fait. Elle tenait sa conversation — un directeur d’office des Alpes, un consultant, des banalités de salon — mais son regard revenait. Discrètement. Par-dessus l’épaule de son interlocuteur, entre deux phrases. Elle les voyait là-bas, Samuel et son amie, debout face à face, de plus en plus près l’un de l’autre.
Et la chose montait. Lentement, par paliers, comme tout ce qui compte. D’abord rien que la distance qui se réduisait — ils se parlaient maintenant penchés l’un vers l’autre, à cause du bruit, disaient-ils, mais le bruit n’avait pas bon dos. Puis la première main : celle de Julie, posée à plat sur le torse de Samuel le temps d’une plaisanterie, qui retomba. Puis celle de Samuel dans le bas du dos de Julie, là où le tissu s’arrêtait et où la peau nue commençait, une main qui s’installa et ne repartit plus. La musique avait monté d’un cran. Quelques couples dansaient au fond. L’open bar faisait son travail.
Samuel se croyait invisible. C’était l’erreur des hommes dans ces moments-là — il pensait que la foule, la pénombre, le nombre, suffisaient à les couvrir, lui et Julie, dans leur coin. Il ne voyait que Julie : le bleu nuit de sa robe, sa bouche quand elle parlait, la chaleur de son dos nu sous sa paume, l’odeur de sa peau quand elle se penchait pour lui dire quelque chose à l’oreille, une odeur qu’il reconnaissait à travers les années et qui lui nouait le ventre. Il avait baissé la garde. Il ne regardait plus autour.
Marielle, si.
Elle voyait tout. C’était même, à présent, la seule chose qu’elle voyait vraiment ; le reste de la soirée s’était estompé, le consultant des Alpes parlait dans le vide, elle hochait la tête à des phrases qu’elle n’entendait plus. Son attention s’était rassemblée, concentrée, sur ces deux corps à dix mètres d’elle. Elle voyait la main de Samuel descendre du bas du dos vers la naissance des fesses de Julie et s’y attarder. Elle voyait Julie cambrer imperceptiblement les reins sous cette main, s’offrir d’un millimètre. Elle voyait leurs bouches qui se frôlaient maintenant quand ils se parlaient, ce baiser qui n’osait pas encore tout à fait être un baiser.
Et son corps répondait, sans qu’elle puisse rien y faire, sans qu’elle veuille rien y faire. Une chaleur d’abord, diffuse, qui partit du creux du ventre et descendit. Puis quelque chose de plus précis, de plus bas — sa chatte qui se mit à battre lentement, lourdement, une pulsation sourde qu’elle connaissait par cœur et qui ne réclamait qu’une chose. Elle serra les cuisses, debout dans sa robe noire, sa coupe à la main, et ce simple frottement lui arracha une décharge brève qui lui fit baisser les paupières une seconde. Elle était trempée. Pas humide — trempée. Elle le sentait à la façon dont sa culotte collait contre elle, gorgée, tiède, et à ce filet qui glissait le long de l’intérieur de sa cuisse dès qu’elle desserrait les jambes. Là, au milieu de trois cents personnes, dans sa belle robe de cheffe, une coupe de champagne à la main, Marielle mouillait comme une gamine à regarder son nouveau collègue peloter une autre femme dans un coin. Et de sentir sa propre odeur monter discrètement jusqu’à elle, cette odeur basse et franche qu’elle connaissait bien, ne fit qu’épaissir le trouble.
Ce n’était pas de la jalousie. Pas une seconde. C’était plus simple et plus sale que ça. C’était le pouvoir de voir ce qu’ils croyaient cacher. C’était de savoir, avant lui presque, qu’il allait la baiser cette nuit. C’était ce garçon de trente-six ans, son garçon, ce nouveau qu’elle avait recruté et qui dépendait d’elle, en train de se découvrir là sous ses yeux comme un homme qui prend ce qu’on lui tend — et l’idée qu’elle, sa cheffe, le regardait faire depuis l’ombre sans qu’il s’en doute, lui mettait le feu au ventre. Elle se mit à sa place, à la place de Julie. La main de ce garçon qui remonterait sa cuisse à elle, qui écarterait sa culotte, qui découvrirait l’état dans lequel elle était. Elle aurait voulu qu’on la plie en deux sur le mange-debout, tout de suite, qu’on s’occupe de la fournaise qu’elle avait entre les jambes, qu’on la remplisse — n’importe quoi pour soulager ce vide qui pulsait et qui mouillait.
Il y eut un moment, vers le creux de la soirée, où ils disparurent presque — un renfoncement, derrière un pan de mur, près des cuisines, dans la pénombre où les projecteurs ne montaient pas. Marielle perdit la silhouette bleu nuit une minute, deux. Elle sut exactement ce qui s’y passait, et son imagination combla le reste avec une précision qui la laissa pantelante : la main de Samuel passée sous l’ourlet de la robe, deux doigts qui écartaient la culotte de Julie et s’enfonçaient dans une chatte ruisselante, la bouche de Julie ouverte contre son épaule pour ne pas gémir trop fort. Elle en avait l’eau à la bouche. Son clitoris était gonflé, dur, douloureux presque, et battait contre le tissu trempé de sa culotte à chaque image qu’elle se faisait. Elle aurait donné cher pour pouvoir glisser une main sous sa robe et appuyer, juste appuyer, se soulager d’une pression. Elle ne le fit pas. On ne fait pas ça, debout, au milieu d’un gala. Mais l’envie était là, énorme, presque insupportable, et elle dut boire une longue gorgée et respirer lentement par le nez pour ne pas perdre tout à fait contenance.
Elle posa sa coupe vide sur le mange-debout le plus proche. Sa main tremblait légèrement. Elle n’y tenait plus.
Elle traversa la salle d’un pas qu’elle voulut tranquille, suivit le couloir vers les toilettes, poussa la porte des dames — désertes à cette heure, tout le monde étant au bar. Elle s’enferma dans la dernière cabine, posa son sac sur le crochet, et n’eut même pas la patience de réfléchir à ce qu’elle faisait. Elle releva sa robe sur ses hanches. Sa culotte était trempée, collée à elle, et quand elle la fit glisser sur le côté et que ses doigts trouvèrent enfin sa chatte, elle dut mordre l’intérieur de sa joue pour ne pas gémir. Elle était brûlante, gonflée, glissante de partout, sa toison soigneusement entretenue poissée de mouille jusqu’au pli des cuisses. Elle se caressa vite, sans douceur, deux doigts à plat sur le clitoris, le dos contre la paroi de la cabine, les talons écartés sur le carrelage, et elle laissa revenir les images — la main de Samuel sur les fesses de Julie, le bleu nuit relevé, les doigts qui s’enfoncent. Elle jouit en moins d’une minute, en silence, une décharge brève et violente qui lui plia les genoux, l’autre main plaquée sur sa propre bouche, ses doigts inondés.
Elle resta là quelques secondes, le souffle court, le front contre la cloison. Puis elle s’essuya, remit en place la culotte trempée, rabaissa sa robe, ressortit se recoiffer d’un geste devant le miroir. Son reflet la regardait — les joues rouges, l’œil brillant, une mèche défaite. Elle se trouva belle et un peu folle. Et elle comprit, en se recomposant, que ça ne l’avait pas calmée. Pas vraiment. Pas assez. Le bord était retombé d’un cran, voilà tout ; le fond restait là, intact, cette faim sourde qui ne demandait qu’à remonter.
Quand elle revint dans la salle, Samuel et Julie ressortaient justement de leur coin, un peu décoiffés, Julie rajustant une bretelle, Samuel le regard noyé. Marielle les rejoignit, son masque de cheffe parfaitement remis en place — rien sur son visage ne disait l’état dans lequel elle était —, et proposa, d’une voix posée, qu’on rentre. Il était tard, la journée du lendemain serait longue, l’hôtel était à deux pas.
— Tu rentres avec nous, Julie ? Tu es au même hôtel, non ?
— Au même, oui, dit Julie. Je veux bien.
Ils sortirent tous les trois dans la nuit. Le froid de février les saisit après la chaleur moite de la salle, vif, salin, le port noir et luisant devant eux, les mâts qui cliquetaient. Ils marchèrent les deux cents mètres en parlant de la soirée, des gens croisés, de tout et de rien, trois collègues qui rentrent — sauf que Marielle marchait un demi-pas en retrait et les regardait marcher devant elle, Samuel et Julie, leurs épaules qui se touchaient, et qu’elle sentait à chaque pas le frottement tiède et humide de ses cuisses l’une contre l’autre.
Dans l’ascenseur, ils étaient serrés tous les trois. Personne ne dit grand-chose. Au deuxième, ils sortirent ensemble. La chambre de Julie était à l’autre bout du couloir, les deux autres côte à côte.
— Bonne nuit, dit Marielle en ouvrant la 214. À demain, huit heures, petit-déjeuner.
— Bonne nuit, dirent-ils.
Elle entra, ferma sa porte, et resta un instant le dos contre le battant, dans le noir, le cœur battant haut. Elle entendit Samuel ouvrir la 216 à côté. Elle entendit Julie lancer un bonne nuit un peu trop clair dans le couloir, et ses pas s’éloigner vers le fond. Elle alluma une lampe, commença à défaire ses boucles d’oreilles, le souffle encore court, en se disant que c’était fini, que peut-être elle s’était trompée, que Julie était partie dormir.
Puis, quelques minutes plus tard, elle entendit une porte au fond du couloir. Des pas légers, étouffés, qui revenaient. Et le frottement discret d’une autre porte, juste à côté de la sienne, qui s’ouvrait et se refermait — la 216.
Marielle s’immobilisa, une boucle d’oreille à la main.
La chambre
Julie referma la porte de la 216 derrière elle et il n’y eut plus rien à attendre. Toute la soirée s’était passée à différer, à faire semblant, à se frôler en se croyant invisibles ; là, dans le silence de la chambre, la digue céda d’un coup. Ils se jetèrent l’un sur l’autre. Le baiser n’eut rien de tendre — c’était un baiser affamé, sauvage, des bouches qui se mangeaient, des mains qui empoignaient. Ils se connaissaient. Leurs corps se souvenaient de l’agence, des trajets, des chambres d’hôtel d’autrefois, et ils reprirent comme on reprend une langue qu’on n’a jamais oubliée.
Il la caressa avec fièvre, sans patience — il fit glisser une bretelle, prit un sein à pleine main par-dessus le tissu, descendit le long de ses hanches, remonta sous la robe bleu nuit, et elle gémit contre sa bouche en se cambrant vers lui. Elle était brûlante, déjà toute prête, comme elle l’avait été au gala et bien avant le gala. La frustration de toutes ces semaines de solitude, des absences, du lit vide, lui sortait du corps d’un coup.
Puis elle se laissa glisser. Elle tomba à genoux devant lui, défit sa ceinture, libéra sa bite déjà dure et la prit en bouche sans préambule, avec une gourmandise qui le fit jurer à voix basse. Elle suçait bien, profondément, les yeux levés vers lui, une main à la base, l’autre disparue sous sa propre robe. Car elle se caressait en même temps — sans la moindre honte, comme une évidence — et à mesure qu’elle le suçait, elle s’enfonçait les doigts dans sa chatte trempée. Au bout d’un moment, elle relâcha sa bite le temps de remonter sa main jusqu’au visage de Samuel, deux doigts luisants de mouille qu’elle lui présenta. Il les saisit, les respira d’abord — cette odeur basse et chaude qui lui noua le ventre —, puis les prit en bouche et les lécha jusqu’à la dernière trace pendant qu’elle le regardait faire, ravie, et le reprenait déjà entre ses lèvres.
Il la releva avant d’aller trop loin. Il la retourna, la pencha en avant sur le lit, à genoux au bord du matelas, et il lui remonta lentement la robe sur les reins.
Et là, il prit son temps. Il ne se jeta pas. Il resta debout derrière elle, les mains sur ses hanches, et il regarda. Le spectacle valait qu’on s’y arrête : le dos cambré, la chute des reins, et ce cul magnifique offert dans la lumière de la lampe de chevet, tendu vers lui, la culotte fine encore en place qui ne cachait plus rien. Il fit glisser ses paumes sur les fesses, les écarta un peu, les regarda encore. Puis il descendit la culotte — pas tout à fait, juste sur le haut des cuisses, là où elle restait coincée, tendue en travers, et c’était mieux ainsi : la culotte à demi baissée disait plus que la nudité. Il ne l’enleva pas.
Julie ne bougeait pas. Elle restait offerte, le visage tourné de côté contre le drap, et elle savait qu’il la regardait — elle le sentait, ce regard sur son cul, et ça la faisait fondre. Être ainsi exposée, détaillée, prise pour un tableau qu’on contemple avant d’y toucher, il n’y avait pas grand-chose qui l’excitait davantage. Au bout de quelques instants à attendre sous ce regard, n’y tenant plus, elle glissa une main entre ses cuisses et se mit à se caresser doucement, sous ses yeux à lui.
Alors il s’agenouilla. Il approcha sa bouche et la lécha — la chatte d’abord, large, à pleine langue, lapant la mouille qui coulait, s’attardant sur le clitoris que la main de Julie continuait de frôler. Elle gémit plus fort. Puis sa langue remonta, lentement, vers le haut, le long de la raie, et vint se poser sur le petit trou plissé — comme une question, sans appuyer, juste pour voir. Julie ne se déroba pas. Au contraire, elle cambra un peu plus, lui offrit ça aussi. Alors il y resta. Il prit son temps là aussi, la langue contre son cul, à le caresser, à le détendre, pendant qu’en dessous elle se masturbait de plus en plus vite, le souffle court, des sons qui montaient du fond de sa gorge.
Quand il se releva et qu’il la pénétra enfin, elle poussa un long gémissement de soulagement, presque un sanglot — enfin. Il entra d’un coup, jusqu’au fond, et commença à la baiser en levrette, les mains sur ses hanches, sans douceur, comme elle le voulait. Le lit cognait, leurs corps claquaient l’un contre l’autre, et Julie ne se retenait plus du tout maintenant, elle gémissait à voix haute à chaque coup de reins, lâchait des bribes de mots, oui, comme ça, plus fort.
Il mouilla son pouce et le posa sur le trou qu’il venait de lécher. Il ne força rien — il massa, simplement, des cercles lents et appuyés en rythme avec ses coups de boutoir, et ce double assaut acheva Julie : elle jouit dans un cri qu’elle étouffa à moitié dans le drap, tout le corps secoué, sa chatte qui se resserrait par vagues autour de lui.
Il tint encore un peu, puis il sentit que ça venait. Il se retira au dernier moment, se branla deux fois au-dessus d’elle, et jouit sur son cul — de longues giclées tièdes sur les fesses cambrées, sur le bas du dos, sur la culotte restée coincée en travers des cuisses. Il resta là un instant, à bout de souffle, à regarder le résultat, sa main encore sur elle.
Julie se redressa au bout d’un moment, riant doucement, et se leva pour aller chercher de quoi s’essuyer. Elle disparut dans la salle de bain, revint avec une serviette, se nettoya le bas du dos en faisant une grimace amusée. Elle avait laissé sa culotte par terre, au pied du lit, là où elle avait fini par glisser.
Samuel la ramassa. Il la tint une seconde entre ses doigts — le coton encore tiède, trempé de toute la soirée, marqué de l’odeur d’elle — et il la porta à son visage, sans réfléchir, et il respira.
Julie le surprit dans ce geste. Elle ne dit rien. Elle le regarda faire, la serviette à la main, et un sourire lent monta sur ses lèvres — pas un sourire moqueur, un sourire complice, le sourire de quelqu’un qui vient de découvrir un petit secret et qui trouve ça parfaitement à son goût.
— Garde-la, si tu veux, dit-elle enfin, à mi-voix.
Il sourit aussi. Il ne la garda pas, mais il mit un peu de temps à la reposer.
La cloison
De l’autre côté du mur, Marielle se préparait à se coucher.
C’était une façon de parler. Elle avait fait les gestes — retiré ses talons, ôté ses boucles d’oreilles, fait glisser sa robe noire le long de son corps et l’avait posée sur le dossier d’une chaise. Mais elle n’avait pas l’esprit au sommeil. L’épisode des toilettes ne l’avait pas éteinte ; il n’avait fait que repousser l’échéance, et la voilà de retour dans sa chambre, en culotte, le corps encore parcouru de ce courant sourd qui n’avait pas voulu retomber de toute la soirée. Elle dégrafa son soutien-gorge, le laissa tomber, et resta un instant debout au milieu de la chambre, sa lourde poitrine libérée, les pointes durcies, à respirer lentement. Quarante-neuf ans, et un désir de jeune fille qui lui battait entre les cuisses.
Elle se pencha sur son sac de voyage, fouilla un instant, et vérifia qu’il était bien là — son petit stimulateur, qu’elle n’oubliait jamais en déplacement. Il y était. Elle le posa sur la table de nuit, sans se l’avouer tout à fait, comme on prépare quelque chose dont on sait qu’on va se servir.
C’est à ce moment-là qu’elle l’entendit pour de bon. La porte de la 216 s’était refermée quelques minutes plus tôt ; maintenant, à travers la cloison, montaient les premiers bruits. Un froissement. Une voix basse — celle de Samuel, qu’elle reconnut, méconnaissable pourtant dans ce registre rauque qu’elle ne lui connaissait pas. Un rire de Julie, étouffé. Puis le silence des bouches occupées, et bientôt autre chose.
Marielle s’approcha du mur.
Les chambres d’hôtel ont des cloisons qui ne retiennent rien. Elle entendait presque tout. Les gémissements de Julie d’abord, sourds, qui montaient par paliers, exactement comme la tension avait monté au gala ; le rythme qui s’installait ; un mot, parfois, lâché trop fort — oui, comme ça — et la voix de Samuel par-dessous, basse, qui disait des choses qu’elle ne saisissait pas mais dont elle devinait le ton, le ton d’un homme qui mène. Elle ferma les yeux. Elle n’avait pas besoin de voir. Son oreille reconstruisait tout, image par image : la bouche de Samuel sur la chatte de cette femme, la cambrure, les doigts, ce qu’il devait être en train de lui faire pour qu’elle gémisse comme ça.
Debout contre la cloison, une main à plat sur le mur tiède, l’autre descendit d’elle-même. Elle se mit à se caresser par-dessus sa culotte, doucement, en suivant le rythme d’à côté — sa main calée sur les sons, accélérant quand ils accéléraient, sa paume pressant le coton déjà détrempé contre sa chatte gonflée. C’était bon de se synchroniser comme ça, d’être le troisième corps de l’autre côté du mur, invisible, celui que personne n’avait invité et qui prenait quand même sa part.
Le coton ne suffit pas longtemps. Elle fit glisser sa culotte, la descendit à mi-cuisse — pas plus, juste assez pour libérer sa main, le tissu tendu en travers de ses jambes — et quand ses doigts retrouvèrent enfin sa fente nue, elle laissa échapper un soupir. Elle était dans un état qu’elle n’osait pas croire. Gluante. Trempée du haut des cuisses jusqu’au pli des fesses, sa toison poissée, ses doigts qui glissaient sans accroche dans une chatte ruisselante de toute une soirée d’attente. Elle ramassa de cette mouille au bout de deux doigts, l’étala sur son clitoris, et recommença à se branler debout, le front contre le mur, l’oreille tendue vers la chambre voisine où Julie, maintenant, criait à voix presque haute.
Quelque part, sans le savoir, elle avait sa culotte coincée en travers des cuisses exactement comme l’autre, de l’autre côté de la paroi.
Au bout d’un moment, ses jambes ne la tinrent plus. C’était trop bon et pas assez ; elle avait besoin de plus, besoin de se finir vraiment. Elle attrapa le stimulateur sur la table de nuit, se laissa tomber sur le lit, s’allongea sur le dos en repoussant la couette, sa culotte abandonnée quelque part en bas. Elle écarta largement les cuisses. Elle enfonça deux doigts dans sa chatte, profondément, en gémissant cette fois sans plus chercher à se taire, et posa l’embout de l’appareil sur son clitoris.
La décharge fut immédiate. Le souffle d’aspiration sur son clito, ses deux doigts qui la travaillaient à l’intérieur, et de l’autre côté du mur les cris de Julie qui montaient vers leur sommet — tout convergea. Elle se cala sur eux une dernière fois. Quand elle entendit, à travers la cloison, le long cri étranglé de Julie qui jouissait, son corps lâcha en même temps : elle jouit dans un spasme qui lui cambra tout le dos, une main plaquée sur sa propre bouche, les talons enfoncés dans le matelas, sa chatte qui se contractait par vagues autour de ses doigts. Ce fut long, bien plus long et bien plus violent que dans la cabine des toilettes ; ça repartit une deuxième fois alors qu’elle croyait avoir fini, une réplique qui la laissa tremblante, vidée, les cuisses encore agitées de soubresauts.
Puis elle coupa l’appareil. Le silence retomba sur la chambre, troublé seulement par son souffle qui se calmait peu à peu et, de l’autre côté, par des bruits plus doux — des voix basses, un rire, bientôt l’eau qui coulait dans la salle de bain voisine.
Marielle resta allongée dans le noir, nue, ses doigts encore poisseux posés sur son ventre, à fixer le plafond. Elle se sentait comblée et étrangement émue, le cœur lent, la peau brûlante. Elle pensa au garçon de l’autre côté du mur — son garçon, son nouveau, celui qu’elle avait recruté deux mois plus tôt et qui dormait maintenant à trente centimètres d’elle après avoir baisé une femme qu’elle lui avait elle-même fait inviter à dîner. Elle ne formula aucun projet. Elle ne se dit rien de précis. Mais elle savait, à présent, d’un savoir qui n’était plus dans sa tête mais quelque part plus bas, ce dont ce garçon était capable et ce qu’il avait à offrir. Et ça ne la quitterait plus.
Elle finit par tirer la couette sur elle, et s’endormit presque aussitôt, d’un sommeil profond, sans rêves.
Le lendemain
Marielle était déjà attablée quand Samuel descendit, à huit heures passées de quelques minutes. Fraîche, douchée, maquillée, un café et une assiette de fruits devant elle, le journal de la veille plié à côté — rien, absolument rien dans son maintien ne disait la nuit qu’elle avait passée. Elle le regarda traverser la salle vers elle, et elle savoura intérieurement ce qu’il ignorait : qu’elle savait tout, qu’elle l’avait suivi pas à pas à travers la cloison, qu’elle s’était vidée sur son lit au rythme de ce qu’il faisait à dix mètres d’elle. Lui ne voyait qu’une cheffe affable un matin de salon.
Julie n’était pas là. Repartie tôt, sur son stand, ou ailleurs — son couvert n’était pas mis. Samuel s’assit, se servit un café, dit quelque chose sur le programme de la journée. Marielle répondit à peine. Elle le laissa parler, beurrer une tartine, et attendit le bon moment, comme on laisse un fruit mûrir.
— Bien dormi ? demanda-t-elle, l’air de rien, les yeux sur sa tasse.
— Très bien, dit-il. Comme une masse.
— Moi, j’ai eu du mal à m’endormir. — Elle leva les yeux, posément, et les planta dans les siens. — Il y avait du bruit. Dans la chambre d’à côté.
Le silence dura une seconde. Une seconde de trop. Samuel soutint son regard, comprit en un éclair tout ce que cette phrase contenait, tout ce qu’elle ne disait pas — et au lieu de se troubler, il sourit. Un sourire lent, tranquille, qui montait dans ses yeux.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, dit-il. Moi, j’ai dormi comme un bébé.
Marielle le regarda encore un instant. Puis elle sourit à son tour, le même sourire, et reprit une gorgée de café.
Aucun des deux n’ajouta rien. Ils n’en avaient pas besoin.