L’arrivée
Six heures de route. Marielle avait pris le volant au départ, Delphine l’avait relayée après Montpellier. Samuel était resté à l’arrière avec Marine, les jambes étirées, la nuque contre l’appuie-tête. La conversation avait glissé naturellement — d’abord les stands à préparer pour le lendemain, les contacts à voir, le programme du salon — puis vers autre chose, plus lentement, presque sans qu’on s’en rende compte.
C’est lui qui avait commencé. L’histoire de Pau, il ne sait plus pourquoi il l’avait racontée. Peut-être la fatigue, peut-être l’ambiance un peu hors du temps qu’on a dans une voiture la nuit, quand les visages sont à moitié dans l’ombre et que les kilomètres passent.
Il avait raconté le restaurant. La femme en face de lui. La façon dont elle avait disparu aux toilettes en fin de repas et était revenue avec quelque chose dans la main qu’elle avait glissé dans sa paume sous la table, sans un mot, en le regardant dans les yeux. Un carré de coton tiède, légèrement humide.
Marielle avait dit putain, à mi-voix, depuis le siège passager.
Delphine n’avait rien dit. Il l’avait vue dans le rétroviseur — les yeux sur la route, un léger sourire qu’elle n’avait pas cherché à cacher.
Marine avait ri doucement dans le noir à côté de lui, et la conversation était passée à autre chose. Mais quelque chose était resté dans l’habitacle, une légèreté différente, un peu plus de place entre les mots.
L’Airbnb est exactement comme sur les photos. Rez-de-chaussée, tuiles provençales, les volets qu’il faut forcer un peu. La cuisine ouvre sur le salon par un bar en bois clair. Deux grands canapés, deux fauteuils, une cheminée en pierre au centre. Dehors, déjà la nuit et l’odeur du Sud — pin, sel, air tiède.
Ils posent les sacs, ils font le tour rapidement. Chacun choisit sa chambre sans vraiment négocier. Samuel prend celle du fond, qui donne sur un petit jardin.
— La salle de bain c’est pour tout le monde, constate Marielle en inspectant. Une seule.
— On fait ça dans l’ordre, dit Delphine. Je prends le premier tour. J’en peux plus.
Personne ne discute.
La salle de bain
Delphine ressort vingt minutes plus tard, les cheveux enroulés dans une serviette, pieds nus sur le carrelage, une odeur de savon et de quelque chose de floral qui reste dans le couloir.
— À toi, elle lui dit en passant.
Il prend son nécessaire et pousse la porte.
La salle de bain est encore humide. Le miroir légèrement embué, les carreaux blancs qui dégoulinent. Il pose son sac sur le bord du lavabo et commence à défaire sa trousse.
C’est là qu’il la voit.
Accrochée au porte-serviette, entre la grande serviette de bain et la petite. Une petite culotte. Noire, simple, en coton, le genre sans fioriture. Elle est posée là négligemment, à l’envers, comme quelqu’un qui se déshabille vite en pensant à autre chose.
Il reste une seconde sans bouger.
Il tend la main. Le tissu est encore tiède. Il le porte brièvement à son visage, inspire — une odeur douce, musquée, très légèrement aigre, vivante. Pas de l’eau. Elle l’avait depuis un moment déjà avant d’entrer dans la salle de bain.
Il pense au rétroviseur. Au sourire de Delphine.
Il repose la culotte exactement comme il l’a trouvée, ouvre le robinet, commence à se brosser les dents les yeux dans le miroir.
Il ne touche plus rien.
Mais il n’oublie pas non plus.
L’apéro
Marine sort de la salle de bain en dernier, les cheveux encore mouillés.
Ils se retrouvent tous les quatre dans le salon pour la première fois depuis l’arrivée — douchés, décompressés, la fatigue du trajet transformée en quelque chose de plus doux.
Marine a enfilé un short en coton blanc et un tee-shirt à fines bretelles un peu trop grand, probablement volé à un ex. Elle s’est séché les cheveux à la va-vite, le résultat est honnête. Elle annonce qu’elle mourrait pour une chips et Marielle lui tend le bol qu’elle a déjà trouvé dans un placard.
Marielle s’est changée sans faire de chichis mais avec soin : un pantalon large en lin anthracite, très souple, et un haut en soie ivoire à fines bretelles. Pas de soutien-gorge — ça se voit, clairement, à la façon dont le tissu suit les mouvements, dont les pointes marquent légèrement quand elle tend le bras vers une bouteille. Sous le lin fin du pantalon on devine la ligne d’une culotte légère, haute, presque rien. Elle porte tout ça avec une aisance totale, comme si ça n’avait aucune importance, ce qui évidemment lui donne toute son importance. Ses cheveux châtains bouclés tombent librement sur ses épaules. Une ou deux bagues, rien d’autre.
Delphine est revenue du couloir dans quelque chose d’inattendu : un short en velours bordeaux, très court, et un tee-shirt blanc légèrement transparent — le genre qu’on met pour dormir mais qui, sur elle, avec la cheminée derrière, dit autre chose. Les cheveux roux encore humides, bouclés, ramenés sur une épaule. Pieds nus. Elle s’est installée dans le fauteuil en repliant les jambes sous elle, ce qui fait remonter encore un peu le short sur ses cuisses.
Samuel : jean, chemise à carreaux ouverte sur un tee-shirt blanc. Rien de calculé. Mais il est rasé de près et ça se voit.
Marielle a ouvert le vin. Samuel a trouvé des olives dans un placard.
La cheminée tire bien. Dehors le vent a forci, on l’entend dans les volets. Ici c’est chaud, un peu sombre, les verres qui brillent. Cette heure particulière en déplacement professionnel où on n’est plus vraiment des collègues et pas encore autre chose.
La conversation reprend là où elle s’était arrêtée dans la voiture, sans qu’on l’ait décidé. Le salon de demain, les rendez-vous, ça dure trois minutes, puis ça dérive. Marielle raconte une nuit de séminaire à Lyon il y a quatre ans, le directeur qui avait fini à la fontaine de l’hôtel. Tout le monde connaît l’histoire mais tout le monde rit quand même.
C’est Delphine qui tourne la roue.
Elle attend que le rire se pose, puis :
— Au fait, t’as jamais dit comment ça s’était fini l’histoire de Pau. Dans la voiture t’es passé à côté.
Samuel la regarde une seconde. Elle a les yeux dans les siens, parfaitement calme, le verre à hauteur des lèvres.
— Comment ça s’est fini dans quel sens ?
— Dans le sens : après le restaurant.
Marine sourit sans rien dire. Marielle fait tourner son vin avec un air de ne pas y toucher.
— Vous imaginez bien, dit Samuel.
— On imagine, dit Delphine. Mais les détails c’est mieux.
— C’est une longue soirée, dit-il. Il reste du vin.
Delphine sourit. Elle ne relance pas. Elle laisse ça dans la pièce, suspendu, et change de sujet elle-même — ce qui, d’une certaine façon, est encore plus efficace.
Marielle reprend dix minutes plus tard, l’air de rien, pendant que Samuel ouvre la deuxième bouteille :
— Moi ce que je comprends pas c’est comment on en arrive là. La culotte dans la main, à table. Il s’est passé quoi avant ?
— Beaucoup de choses, dit Samuel.
— C’est-à-dire ?
— De la tension. Du temps. Quelques verres.
— Et elle t’avait pas prévenu ?
— Non.
— C’est ça qui est bien, dit Delphine depuis son fauteuil, sans lever les yeux de son verre. Quand c’est pas annoncé.
Un silence bref. Le bois craque dans la cheminée.
Marine dit, les yeux sur les flammes :
— Vous trouvez pas qu’il y a une drôle d’ambiance ce soir ?
— La fatigue, dit Marielle.
— Non c’est pas ça. C’est plutôt… quelque chose de sympa. Comme quand on est bien quelque part sans savoir pourquoi.
Personne ne répond vraiment. Samuel fait tourner son verre entre ses paumes. De l’autre côté de la table basse, Delphine pose les yeux sur lui une demi-seconde, les retire.
C’est tout.
Mais il l’a vu.
Ils parlent encore une heure. Le vin descend tranquillement. À un moment Delphine tend les jambes devant elle pour attraper un coussin et les replie différemment — les genoux vers la poitrine cette fois, les pieds sur le bord du fauteuil. Le short bordeaux remonte sans qu’elle y prête attention, ou sans qu’elle y prête attention en apparence.
Marielle dit à un moment, à propos de rien de précis :
— C’est toujours les mêmes qui se lancent en premier de toute façon. Les autres attendent.
— Attendent quoi ? dit Marine.
— Un signe. Une permission. Quelque chose.
— Et si le signe est déjà là ? dit Delphine.
Elle dit ça sans regarder Samuel. Mais Marielle, si. Juste une fraction de seconde, discrète, amusée.
Samuel ressert tout le monde sans commentaire.
Les sushis
La livraison arrive quarante minutes plus tard. Ils déballent tout sur la table basse — plateaux en plastique noir, petits bols de sauce, le gingembre que personne ne mange vraiment. Marine a trouvé des baguettes dans un tiroir de la cuisine, Marielle préfère une fourchette et le revendique sans gêne.
Ils mangent en désordre, assis par terre ou sur les canapés, les plateaux qui circulent. C’est mieux comme ça — plus proche, moins formel que la table. Le saké arrive dans de petits verres dépareillés.
La conversation est légère, décousue, le genre qui va dans tous les sens quand on est bien. Le salon de demain revient une minute puis repart. Marine raconte un truc absurde qui lui est arrivé dans le train la semaine dernière. Marielle rit fort, la tête en arrière, et quand elle se redresse le haut en soie s’est légèrement déplacé sur son épaule.
Elle ne le replace pas.
C’est entre le dernier maki et le fond du saké que Delphine revient à la charge. Elle pose son bol, s’essuie les doigts, et dit, très calmement :
— Alors. Pau.
Samuel la regarde.
— T’as commencé l’histoire dans la voiture. T’es passé à côté de la moitié.
— J’ai dit l’essentiel.
— T’as dit le début et la fin. Le reste tu l’as gardé.
Marielle a un petit sourire. Elle remplit son verre de saké sans rien dire, les yeux sur Samuel, et attend.
Marine hésite une seconde puis s’installe plus confortablement contre le canapé, les genoux remontés sous le tee-shirt. Elle attend aussi.
Samuel pose son verre.
— Vous voulez vraiment.
— On veut vraiment, dit Delphine.
Il prend une seconde, pas pour réfléchir — pour choisir où commencer.
— Le salon durait trois jours. Elle était sur un stand voisin. On avait déjeuné ensemble le deuxième jour, rien de particulier. Le soir du dernier jour elle m’a proposé d’aller dîner.
— Comment elle était ? dit Marine.
— Quarante ans. Brune. Plutôt petite. Une façon de regarder les gens en penchant légèrement la tête sur le côté.
— Et au resto, dit Delphine. C’est parti comment ?
— Lentement. On a parlé, on a bu. À un moment elle a mis sa main sur la table, juste posée. Pas vers moi, juste là. J’ai pas bougé pendant dix minutes. Puis j’ai posé la mienne dessus.
— Et ? dit Marielle.
— Elle a pas retiré la sienne.
Il laisse ça une seconde.
— Après ça la soirée a changé de nature. Pas dans ce qu’on disait — on parlait des mêmes trucs. Mais autrement. Avec autre chose dessous.
Delphine a les coudes sur les genoux, le menton dans la main. Elle l’écoute sans bouger.
— À un moment elle s’est levée pour aller aux toilettes. Je l’ai regardée partir. Elle avait une robe, courte, des talons. En traversant la salle elle s’est retournée une fois pour voir si je regardais. Je regardais.
— Et elle est revenue comment ? dit Marine.
— Normalement. Elle s’est rassise, elle a repris son verre. On a parlé encore peut-être un quart d’heure. Puis à un moment elle a tendu la main au-dessus de la table, paume en bas, vers moi. Comme pour me donner quelque chose.
Il marque une pause.
— J’ai ouvert la main sous la sienne. Elle a laissé tomber. Un carré de tissu chaud. Petit.
Silence.
— Elle avait retiré sa culotte aux toilettes, dit Marielle. C’est ce qu’on avait compris.
— Oui.
— Et l’état, dit Delphine. T’as pas précisé ça dans la voiture non plus.
Le ton est neutre, presque clinique. Elle soutient son regard.
— Chargée, dit Samuel. Vraiment. Elle était excitée depuis un moment, ça se voyait. Ou plutôt ça se sentait.
Marine baisse les yeux sur son verre une seconde.
— T’en as fait quoi ? dit Delphine.
— Je l’ai mise dans ma poche. On a terminé le dîner. On a payé. Et après on est montés dans sa chambre.
— La culotte t’a servi à quoi ensuite ? dit Delphine.
Marielle tourne la tête vers elle, légèrement surprise du niveau de précision de la question.
Samuel la regarde bien en face.
— Elle avait les poignets attachés avec quand je l’ai baisée.
Un silence court, net.
Marine prend une longue gorgée de saké. Marielle a un sourire lent, les yeux mi-clos. Delphine ne sourit pas — elle pose simplement son verre sur la table, les yeux toujours dans ceux de Samuel, et dit :
— Voilà. C’était pas compliqué.
Le dos de Marielle
La conversation redescend en température, naturellement, sans gêne. On débarrasse les plateaux. Marine ramène les verres dans la cuisine. Delphine rallume une bougie.
C’est Marielle qui dit, en s’étirant les bras au-dessus de la tête :
— J’ai le dos en vrac depuis Montpellier. Six heures dans cette voiture…
Elle fait rouler ses épaules. Le haut en soie glisse encore un peu sur la bretelle.
— Quelqu’un serait capable de m’en faire cinq minutes ?
Un temps. Samuel dit :
— Assieds-toi par terre.
Marielle descend du canapé sans se faire prier, s’installe en tailleur dos à lui, les cheveux bouclés ramenés sur une épaule pour dégager la nuque. Samuel pose les deux pouces de chaque côté de sa colonne et commence à faire des cercles lents sur les trapèzes.
Elle pousse un soupir immédiat.
— Voilà. C’est exactement là.
Les autres sont restées sur les canapés. La cheminée crépite doucement. Personne ne parle pendant une minute, juste la musique basse que Marine a relancée sur son téléphone.
Puis Delphine dit, les yeux sur les flammes :
— Moi ma dernière aventure c’était il y a deux mois. Un type que j’avais rencontré sur un salon aussi, bizarrement.
— Vous avez un truc avec les salons, dit Marine.
— L’éloignement. T’es plus toi-même. Ou plutôt t’es plus vraiment toi au bureau — là t’es juste toi.
Samuel continue le massage. Marielle dit, la tête légèrement tombée en avant :
— C’était comment ?
— Bien. Court. Il savait ce qu’il faisait.
— C’est-à-dire ? dit Samuel.
Delphine le regarde de côté, amusée qu’il relance.
— Il prenait son temps. Il forçait rien. Mais il lâchait pas non plus. Ce genre d’homme qui pose sa main sur toi et tu sais déjà.
— Tu sais déjà quoi ? dit Marine.
— Comment ça va se passer.
Marielle dit, doucement, les épaules qui descendent sous les pouces de Samuel :
— Moi ça fait longtemps. Presque un an.
— C’est long, dit Delphine.
— Ouais.
— T’attends quoi ?
— Rien de particulier. Quelqu’un qui me surprenne.
Samuel travaille maintenant entre les omoplates, plus profond. Marielle pose une main sur sa propre cheville pour se stabiliser et le tissu de son haut glisse franchement sur l’épaule — on voit la naissance de son sein, la courbe claire dans la lumière de la cheminée. Elle replace la bretelle d’un geste absent, sans interrompre la conversation.
— Et toi Marine ? dit Delphine.
Marine hésite.
— Moi j’ai quelqu’un. Enfin. Presque.
— Presque comment ?
— On est pas officiels. On se voit. C’est flou.
— T’aimes bien le flou ?
— Non. Mais je sais pas comment en sortir.
Personne ne donne de conseil. C’est mieux comme ça.
Marielle tourne la tête vers Samuel, les yeux mi-clos.
— Plus bas. Les reins.
Il descend. Elle expire lentement.
Les questions
C’est Delphine qui propose le jeu. Elle dit ça comme si l’idée venait de lui traverser l’esprit, mais le timing est trop juste pour être innocent.
— On fait un truc ? Une question chacun. À la personne de son choix. On répond ou on boit le verre entier.
— C’est quoi le niveau des questions ? dit Marine.
— Ça dépend de qui pose.
— Très rassurant, dit Marine.
Samuel a arrêté le massage. Marielle est remontée sur le canapé, a calé un coussin dans son dos. Le saké a été remplacé par du vin, la deuxième bouteille presque finie.
— Je commence, dit Delphine. Samuel.
Il lève les yeux.
— La culotte de Pau. T’en as fait quoi après ?
— Je l’ai gardée.
— Combien de temps ?
— C’était une question ou deux ?
Elle sourit.
— Combien de temps.
— Quelques semaines. Dans la poche intérieure d’une veste.
— Pourquoi tu l’as gardée ?
— Parce que ça me plaisait de savoir qu’elle était là.
Delphine hoche la tête imperceptiblement. Elle ne dit rien.
— À moi, dit Samuel. Delphine.
— Vas-y.
— La culotte dans la salle de bain. C’était intentionnel ?
Le silence dure deux secondes. Marielle tourne la tête vers Delphine. Marine fronce légèrement les sourcils — elle n’a pas vu de culotte, elle ne sait pas de quoi il parle.
Delphine soutient le regard de Samuel. Son expression ne change pas vraiment — juste quelque chose dans les yeux, un fond qui s’allume.
— Quelle culotte ? dit-elle.
— Celle accrochée au porte-serviette.
Un temps.
— J’ai oublié de la reprendre.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
Elle pose son verre. Elle le regarde encore une seconde.
— Oui, dit-elle. C’était intentionnel.
Marine les regarde l’un après l’autre.
— Je rate quelque chose là.
— Non, dit Marielle tranquillement. Ça se met en place, c’est tout.
Elle dit ça en reprenant son verre, les yeux sur la cheminée, avec le ton de quelqu’un qui observe une partie d’échecs et en connaît déjà l’issue.
Un silence court. Puis Marine dit :
— D’accord. La culotte. Quelqu’un m’explique.
— Samuel est entré dans la salle de bain après moi, dit Delphine. J’avais laissé ma culotte accrochée au porte-serviette.
— Intentionnellement, précise Samuel.
— Intentionnellement, confirme Delphine.
Marine les regarde l’un après l’autre.
— Et t’as… quoi, tu l’as touchée ?
— Oui.
— C’est tout ?
Un temps.
— Non.
Marine pose son verre avec un petit bruit net. Pas choquée — plutôt en train de recalibrer.
— À moi, dit Marielle.
Tout le monde se tourne vers elle. Elle a ce sourire tranquille, les cheveux bouclés sur l’épaule, le haut en soie tiré par la bretelle revenue en place.
— Samuel. Quand t’as senti la culotte de Delphine — t’as bandé ?
Silence.
Delphine baisse les yeux une demi-seconde. Pas de gêne — autre chose. Elle attend la réponse autant que les autres.
— Oui, dit Samuel.
— Directement ?
— Assez vite.
Marielle hoche la tête, satisfaite, comme si elle avait vérifié quelque chose.
— À toi Marine, dit-elle.
Marine lève les sourcils.
— Moi je pose pas de question dans ce jeu-là.
— T’as pas le choix, les règles c’est les règles.
— Je bois alors.
Elle finit son verre d’un coup. Tout le monde sourit.
— Lâche, dit Delphine. Mais correcte.
— À moi, dit Samuel. Marielle.
Elle le regarde posément.
— Vas-y.
— La culotte sous le pantalon ce soir. T’as fait exprès aussi ?
Marielle rit — un vrai rire, bref, surpris.
— Je m’y attendais pas à celle-là.
— Réponse ou verre.
Elle pose son vin, croise les mains sur ses genoux, le regarde droit dans les yeux.
— J’ai mis ce que j’avais envie de mettre. Si t’as regardé, c’est ton problème.
— C’est pas une réponse.
— C’est la seule que t’auras.
Elle reprend son verre avec un sourire lent. Samuel la regarde une seconde, puis se retourne vers Delphine.
— Elle boit ?
— Non, dit Delphine. Question rhétorique — ça compte.
— À moi, dit Delphine.
Elle regarde Marielle.
— Depuis combien de temps t’as pas joui ?
Le silence est différent cette fois. Plus dense.
Marine fixe le fond de son verre vide.
Marielle ne cille pas. Elle tient le regard de Delphine deux secondes, trois secondes.
— Deux mois. Peut-être un peu plus.
— Toute seule ou avec quelqu’un ?
— C’était une question ou deux ?
— Réponds.
— Toute seule. Ça fait bien plus longtemps pour le reste.
Delphine hoche la tête. Pas de commentaire. Juste l’enregistrement du fait.
— À moi, dit Marielle. Delphine.
— Vas-y.
— Ce type, il y a deux mois. La chose qu’il t’a faite que t’attendais pas.
Delphine réfléchit une seconde. Pas parce qu’elle cherche — parce qu’elle choisit ce qu’elle dit.
— Il m’a retourné sur le ventre sans prévenir. Pas brutalement. Juste… décidé. Et il a pris son temps ensuite. Très longtemps. Sans que je puisse faire grand-chose.
— Longtemps sur quoi ? dit Marielle.
— Tout. Dans l’ordre qu’il voulait.
La cheminée crépite. Marine a refait le tour des verres avec la bouteille ouverte, quelque chose à faire de ses mains.
— Et t’aimais ça, dit Samuel. Pas de liberté.
— J’aimais que ce soit lui qui décide. C’est pas pareil.
Il la regarde. Elle soutient.
— C’est subtil comme différence, dit-il.
— Pas tant que ça.
— À moi, dit Samuel. Marine.
Marine lève les yeux, surprise d’être dans le jeu.
— Moi j’ai dit que je jouais pas.
— T’as bu ta question de Marielle. Là c’est moi qui pose, t’as pas encore payé pour moi.
Elle soupire.
— Vas-y.
— Le mec flou. C’est flou comment — il sait pas ce qu’il veut, ou toi ?
Marine hésite une fraction de seconde de trop.
— Les deux, dit-elle.
— Mais si tu devais choisir.
— Moi je sais ce que je veux.
— C’est-à-dire ?
— C’était une question ou deux ? dit-elle avec un sourire qui ressemble un peu à celui de Marielle.
Delphine rit doucement.
Marine reprend son verre, les joues légèrement roses — pas du vin, pas entièrement.
Un moment passe. La bouteille est finie. Personne ne se lève pour en ouvrir une autre.
Marielle s’étire lentement, les bras au-dessus de la tête, le haut en soie qui remonte sur son ventre une seconde avant de retomber.
— Je vais me coucher, dit-elle. Mais c’était bien.
Elle se lève, ramasse son verre, s’arrête en passant près de Delphine et lui pose une main une seconde sur l’épaule — un geste simple, complice, qui n’a pas besoin de commentaire.
— Bonne nuit tout le monde.
Marine la suit deux minutes plus tard, après avoir rassemblé les verres vides avec une application un peu trop grande pour être naturelle.
— Bonne nuit.
Le couloir l’avale.
Samuel et Delphine restent.
La cheminée est basse maintenant, les braises plus que les flammes. La pièce est presque dans le noir. Ils sont dans les deux fauteuils, pas sur le même canapé, une table basse entre eux. Une distance qui n’est plus vraiment de la distance.
Delphine a les jambes croisées, le short bordeaux remonté haut sur la cuisse. Elle tient son verre vide.
Il ne dit rien. Elle non plus.
C’est elle qui se lève la première. Elle pose le verre sur le bar. Elle s’arrête là, dos tourné, les mains à plat sur le bois. Pas vers le couloir — vers la cuisine.
Une seconde.
Puis elle dit, sans se retourner :
— Va la chercher.
Il n’a pas besoin de demander ce qu’elle veut dire.
Il se lève. Le couloir est sombre.
En passant devant la chambre de Marielle il s’arrête une fraction de seconde. Un son sourd, régulier, à peine audible derrière la porte — un vrombissement bas, mécanique, qui s’interrompt puis reprend. Il repart sans bruit.
Devant la chambre de Marine, c’est autre chose. Pas de mécanique. Juste un gémissement étouffé, bref, le genre qu’on étouffe dans un oreiller mais qui passe quand même.
Il continue jusqu’à la salle de bain.
La porte est entrouverte. Il entre, prend la culotte sur le porte-serviette — le tissu a refroidi depuis tout à l’heure — et revient dans le salon.
Delphine s’est retournée. Elle appuie sur le bar, les bras croisés, et elle le regarde traverser la pièce vers elle.
Il s’arrête à un mètre. Il tient la culotte dans la main, pas cachée.
Elle baisse les yeux dessus une seconde, les relève vers lui.
— Elle était dans quel état quand tu l’as trouvée ?
— Tu le sais.
— Je veux t’entendre le dire.
— Chargée, dit-il. Chaude encore. Très mouillée au fond.
Elle ne sourit pas. Elle décroise les bras lentement.
— Et maintenant ?
Il déplie le tissu, le porte à son visage, inspire lentement, les yeux dans les siens. L’odeur est moins chaude qu’une heure plus tôt mais elle est toujours là — musquée, dense, incontestable.
— Maintenant c’est froid, dit-il. Mais ça sent encore.
Delphine s’avance d’un pas. Elle prend le poignet de Samuel, pas pour récupérer la culotte — juste pour tenir sa main contre son propre visage à elle et inspirer à son tour, les yeux fermés une seconde.
Elle les rouvre.
— Tu savais que c’était intentionnel, dit-elle. Depuis le début.
— Oui.
— Et t’as rien dit de la soirée.
— Non.
— Pourquoi ?
— Pour voir jusqu’où tu irais.
Elle le regarde. Quelque chose dans son visage qui n’est plus du tout le sourire tranquille du jeu de questions.
— Et là t’as vu, dit-elle.
Il pose sa main libre sur sa hanche — le short en velours bordeaux, la chaleur de la peau en dessous. Il ne tire pas, il ne pousse pas. Juste posée.
Elle ne bouge pas non plus.
— C’est quoi la suite ? dit-elle à mi-voix.
Il glisse les pouces dans l’élastique du short sans répondre et le fait descendre lentement — sur les hanches, sur les cuisses, jusqu’à ce qu’il tombe sur le carrelage.
Elle reste debout, dos au bar, les bras légèrement écartés, et elle le laisse regarder.
Une culotte en coton blanc, simple, taille haute. Celle-là date de la douche — la culotte de la journée, il la tient dans l’autre main. Mais celle-ci, la propre, la fraîche — le fond est déjà sombre, le tissu presque transparent par endroits, collé contre elle. La soirée entière est là-dedans.
Il tient les deux — la froide dans la main gauche, la chaude contre elle.
Il pose deux doigts à plat sur le tissu neuf, juste là, sans appuyer encore.
Elle retient son souffle.
— Depuis quand ? dit-il.
— Longtemps.
Il commence à caresser debout, lentement. Deux doigts qui suivent le relief de ses lèvres à travers le coton mouillé, de bas en haut, sans se presser. Le tissu glisse sur elle. Elle entend le bruit — discret, humide, qui dit tout ce qu’il y a à savoir.
Elle pose les mains derrière elle sur le bord du bar pour se stabiliser.
Ses hanches avancent légèrement vers sa main.
Il ralentit.
— Reste tranquille.
Elle se fige. La nuque légèrement renversée.
Il continue à ce rythme — régulier, presque mécanique. Des cercles courts sur son clito à travers le tissu, puis descente vers son trou, le coton qui s’enfonce légèrement sans entrer. Elle est trempée. La culotte blanche est translucide maintenant à cet endroit, le rose de ses lèvres visible en dessous.
Un gémissement étouffé lui échappe.
— Les autres, souffle-t-elle.
Il ne répond pas. Il pose la culotte froide — celle de la journée — contre sa cuisse nue, le fond chargé contre sa peau. Elle frémit au contact du tissu refroidi.
— C’est toi, dit-il. Ce matin.
— Oui.
Il la laisse là, tenue contre sa cuisse par ses propres doigts, et reprend les cercles sur la culotte blanche de l’autre main.
Elle essaie de ne pas bouger. Elle n’y arrive plus vraiment.
Il retire les deux mains d’un coup.
Elle laisse échapper un son bref, frustré.
Il la soulève par les hanches et la pose sur le bar d’un mouvement calme — les fesses sur le bord, les jambes dans le vide, à hauteur de sa bouche. Elle se laisse faire, les bras tendus derrière elle, le dos cambré.
Il écarte ses genoux.
Il ne retire pas la culotte. Il la pousse sur le côté — juste assez, le tissu tendu contre la cuisse, la dentelle de l’élastique qui marque sa peau. Elle est ouverte, offerte, la culotte déplacée comme un détail qu’on n’a pas pris la peine de retirer.
Il se penche et pose sa bouche sur elle directement.
Elle retient son souffle une seconde entière — puis le lâche d’un coup, lentement, les doigts qui trouvent ses cheveux.
Il prend son temps. Beaucoup de temps. La cheminée n’est plus que des braises. La pièce est silencieuse sauf elle — les petits sons qui lui échappent, de plus en plus réguliers, de moins en moins contrôlés.
À un moment elle chuchote :
— Les autres…
— Elles dorment.
— T’en sais rien.
— Non.
Elle ne dit plus rien après ça.
Quand elle jouit c’est contre sa bouche, les cuisses serrées autour de sa tête, une main dans ses cheveux qui tire sans s’en rendre compte.
Il reste là encore un peu, sans bouger. Elle reprend sa respiration lentement, les doigts qui desserrent.
Il se relève. Elle est toujours sur le bar, les jambes molles, les yeux mi-clos dans le noir.
Il prend la culotte sur le bar. Il la met dans la poche de son jean.
Elle le regarde faire.
— Cette fois tu la rends pas, dit-elle.
— Non.
Elle descend du bar sans un mot. Elle ramasse le verre qu’elle avait posé là, va le rincer dans l’évier — quelque chose à faire. Le dos tourné encore une fois.
Puis elle se retourne.
— Bonne nuit, Samuel.
— Bonne nuit.
Elle disparaît dans le couloir. La porte de sa chambre. Pas claquée. Juste fermée.
Il reste debout dans le noir de la cuisine, la main dans sa poche, le tissu froid entre ses doigts.
Dehors le vent est tombé. On n’entend plus rien.
Le matin
Il y a une lumière particulière dans le Sud à sept heures du matin. Blanche, directe, elle entre par les volets sans prévenir.
Samuel est levé depuis un moment. Il a trouvé le café, la cafetière italienne dans le placard du bas, il a mis de l’eau à chauffer. Il est en tee-shirt et un vieux jogging gris, pieds nus sur le carrelage froid.
Le couloir est silencieux. Les trois portes — entrouverte pour l’une, tirée sans être claquée pour les deux autres. L’Airbnb est petit. On entend tout, ou presque. Il le sait depuis hier soir.
Marine arrive la première.
Elle pousse la porte de sa chambre avec le coude, les yeux encore mi-clos, les cheveux en vrac. Elle porte un long tee-shirt délavé qui s’arrête à mi-cuisse — gris, fin, le tissu suffisamment usé pour être presque transparent dans le dos quand elle passe devant la fenêtre. En dessous, visiblement rien d’autre.
Elle s’arrête en voyant Samuel au bar.
— T’es levé depuis longtemps ?
— Un peu.
Elle s’installe sur un tabouret, pose les coudes sur le comptoir, le menton dans les mains. Elle a cet air des gens qui ont mal dormi mais ne veulent pas l’admettre.
— T’as bien dormi toi ? dit-elle.
Quelque chose dans le ton. Pas agressif. Juste… posé là.
— Pas mal. Et toi ?
— Moyennement. Je suis pas habituée aux bruits de maison inconnue.
Elle dit ça en regardant la cafetière, pas lui.
— Quels bruits ? dit-il.
— Des bruits. Voix, cuisine…
Un temps.
— L’Airbnb est petit, dit-elle. On entend tout depuis le couloir.
Elle le regarde maintenant, les yeux clairs, parfaitement calme. Puis elle sourit — un sourire bref, ambigu, qui pourrait vouloir dire n’importe quoi — et se retourne vers la fenêtre.
— Il fait beau.
Samuel pose un café devant elle sans commentaire.
Marielle arrive dix minutes plus tard, une main dans les cheveux encore emmêlés.
Elle porte un pyjama en soie — pantalon large, haut à fines bretelles, beige clair, le tissu qui coule sur elle comme de l’eau. Sans soutien-gorge, manifestement. Les pointes légèrement marquées dans la fraîcheur du matin. Le pantalon est si souple qu’il épouse les hanches à chaque pas, la ligne de la culotte visible en transparence par intermittence quand elle traverse la lumière de la fenêtre.
Elle fait la bise à Marine, tend la main vers le café de Samuel comme si c’était le sien, le boit à moitié debout contre le bar.
— Bien dormi ? dit Marine.
— Très, dit Marielle.
Elle dit ça avec une conviction placide qui ne supporte pas la discussion.
Marine glisse un regard vers Samuel. Il range des tasses dans un placard.
Delphine arrive la dernière.
Elle pousse la porte de sa chambre et reste une seconde dans l’encadrement, les yeux dans la lumière. Un grand tee-shirt blanc, long, qui lui tombe sur les cuisses. Fin. Noué par un bout sur la hanche — un geste de la nuit, ou du matin, qui remonte le tissu d’un côté et laisse voir plus de cuisse. En dessous, une culotte en coton sombre, très visible par transparence dans le contre-jour de la fenêtre du couloir.
Elle entre dans la cuisine, échange des bonjours, verse un café.
Elle ne regarde pas Samuel en particulier. Lui non plus.
Mais quand elle s’installe sur le deuxième tabouret, à côté de Marine, elle pose le coude sur le bar et la hanche tourne légèrement dans sa direction — un angle qui lui offre une vue sur la cuisse dégagée par le nœud du tee-shirt.
Il ne cherche pas à regarder. Il regarde quand même.
Ils sont tous les quatre dans la cuisine, serrés autour du bar, les cafés, le pain que Marielle a trouvé dans le congélateur et mis à griller. La conversation est lente, un peu molle, le genre du matin en déplacement. Le salon. Les horaires. Qui conduit.
Marine dit à un moment, en coupant une tartine :
— J’ai rêvé bizarre.
— De quoi ? dit Marielle.
— De bruits. Et de lumière dans le couloir.
Un temps bref.
— Sous la porte de la cuisine, precisse-t-elle.
Elle beurre sa tartine avec une application totale.
— T’aurais dû te lever, dit Marielle. Prendre un verre d’eau.
— J’aurais dû peut-être, oui.
Elle prend une bouchée, les yeux sur sa tartine.
— La prochaine fois je le ferai.
Delphine pose son café. Elle casse un bout de pain. Rien dans son visage.
Samuel regarde par la fenêtre. Le jardin, la lumière blanche du matin sur les tuiles.
— On part à quelle heure ? dit-il.
— Neuf heures, dit Marielle. Largement le temps.
Quand Marine se lève pour aller se doucher elle prend son mug avec elle, et dans le couloir elle s’arrête une seconde devant la porte de la salle de bain. Elle pose la main sur le chambranle, se retourne vers le salon.
— Au fait, dit-elle.
Samuel lève les yeux.
— J’ai vérifié les porte-serviettes hier soir avant de me coucher. Pour voir s’il manquait quelque chose.
Elle laisse passer deux secondes.
— Il manquait rien.
Elle disparaît dans la salle de bain. La porte se ferme.
Delphine et Samuel restent au bar. Marielle est partie dans sa chambre chercher quelque chose.
Delphine prend une dernière gorgée de café. Elle pose son mug. Elle ne dit rien.
Lui non plus.
C’est suffisant.
Le retour — les douches
Le salon s’est terminé à dix-neuf heures. Ils ont rangé le stand, rendu les badges, récupéré les voitures. Le trajet retour depuis le Palais des Congrès a duré vingt minutes dans la chaleur et les bouchons, tous les quatre silencieux ou presque, la fatigue du jour posée sur les épaules.
L’Airbnb les accueille dans l’odeur du matin — café, bois, le Sud par les fenêtres restées entrouverte.
Même ordre que la veille pour les douches, plus ou moins. Delphine en premier, puis Marine, puis Marielle. Samuel attend son tour sur le canapé, les chaussures retirées, un verre d’eau, le téléphone qu’il fait semblant de regarder.
Marielle ressort du couloir les cheveux enroulés dans une serviette, lui adresse un geste vague — à toi — et disparaît dans sa chambre.
Il ramasse son nécessaire et pousse la porte de la salle de bain.
La pièce est encore chaude, le miroir embué jusqu’aux coins. Il pose ses affaires sur le bord du lavabo.
Et il la voit.
Pas au porte-serviette cette fois — sur le rebord de la baignoire, posée là comme oubliée dans la précipitation. Une culotte en dentelle noire, légère, le genre qui coûte cher et se voit peu sous les vêtements. Pas le coton de Delphine. Quelque chose d’autre.
Il la prend. Le tissu est fin, presque rien entre les doigts. Il la porte au visage.
L’odeur est différente. Plus douce, moins musquée — mais tout aussi nette, tout aussi chargée. Quelqu’un s’est habillé pour ce soir.
Il la pose sur le rebord. Il prend sa douche.
Quand il ressort, il tient la culotte à la main, ostensiblement, et entre dans le salon où les trois sont déjà installées.
Il la pose sur le bar sans un mot.
Puis il dit, les yeux qui font le tour des trois :
— À qui c’est ?
Silence.
— Je précise que le parfum est à mon goût.
Marine baisse les yeux sur son verre. Marielle a un sourire lent, les lèvres serrées, et dit :
— C’est une façon de poser la question.
— C’est la directe.
Delphine regarde la culotte sur le bar, puis Samuel.
— C’est pas moi cette fois, dit-elle.
Un temps.
Marielle reprend son verre, le porte à ses lèvres.
— J’ai fait vite en sortant, dit-elle. J’avais la tête ailleurs.
Elle boit une gorgée, pose le verre, et retourne la question :
— Elle était dans quel état ?
— Éloquent.
Elle sourit franchement cette fois.
— Alors c’est une bonne soirée qui commence.
L’apéro et le repas
Ils ont commandé des pizzas. En attendant la livraison, le vin est ouvert, les olives sur la table basse, la cheminée allumée malgré la chaleur du dehors parce que Marielle l’a voulu et que personne n’a discuté.
Les tenues du soir.
Marine a mis une robe. Courte, fluide, en viscose bleu nuit — le tissu qui suit chaque mouvement, qui se plaque aux cuisses quand elle marche et flotte une demi-seconde après. Pas de soutien-gorge — ça se voit immédiatement, les petits seins libres sous le tissu souple. Elle a relevé ses cheveux en chignon haut, quelques mèches qui tombent sur la nuque. Elle a l’air de quelqu’un qui s’est dit tant qu’à faire.
Marielle a choisi un ensemble qu’on imagine acheté pour autre chose — un pantalon palazzo en crêpe noir, très large, et un caraco bordeaux qui descend pile à la ceinture, sans un centimètre de trop. Le caraco est ajusté, sans bretelles, tenu par on ne sait quoi. La poitrine est là, pleine, généreuse, le décolleté sage en apparence mais le tissu qui ne laisse rien ignorer. Sous le pantalon flottant, on devine, par intermittence, la ligne d’une culotte haute.
Delphine a mis le moins possible avec le maximum d’effet : un short en lin blanc, très court, et un haut à nouer dans le dos — un triangle de tissu imprimé, vert, qui couvre le strict nécessaire. Les cheveux roux lâchés, bouclés, qui descendent dans le dos. Le short est si blanc que la culotte noire en dessous se devine à contre-jour quand elle passe devant la fenêtre.
Samuel : jean sombre, chemise lin ouverte sur un tee-shirt. Il est le seul à ne pas avoir cherché à provoquer quelque chose. Ce qui, dans ce contexte, revient au même.
La livraison arrive. Ils mangent sur la table basse, les boîtes ouvertes, les serviettes en papier, le vin qui tourne. La conversation de la journée — les contacts, les rendez-vous, ce qui s’est bien passé et ce qui s’est moins bien passé — dure le temps d’une part de pizza, puis dérive.
La promiscuité fait son travail. Deux nuits dans le même appartement, une salle de bain partagée, des culottes qui traînent et des questions directes — quelque chose s’est desserré entre eux. Les phrases vont plus loin, les silences sont moins neutres.
Marine dit à un moment, à propos d’un contact qu’elle a eu dans la journée :
— Il me regardait vraiment bizarrement. Enfin. Pas bizarrement. Tu vois.
— Il te regardait comment ? dit Marielle.
— Comme si j’avais pas de vêtements.
— T’en avais presque pas, dit Delphine sans méchanceté.
Marine baisse les yeux sur sa robe.
— C’est pas faux.
— Et ça t’a dérangée ? dit Samuel.
Elle réfléchit une seconde.
— Non. Pas vraiment.
Elle reprend son verre. Marielle et Delphine échangent un regard bref, satisfait.
Plus tard, entre le dessert et le fond de la bouteille, Marielle pose son téléphone sur la table basse, face visible.
— J’ai trouvé un truc.
— Quoi ? dit Marine.
— Une appli. Un jeu. Tu rentres les joueurs, leurs tenues, et ça génère des questions et des défis.
— Leurs tenues, dit Delphine.
— C’est important pour les défis. Pour savoir ce qui est faisable.
Un silence.
— Allez, dit Marielle. On rentre tout.
Elle ouvre l’appli, tape. Elle lit à voix haute pendant qu’elle remplit les champs.
— Samuel. Jean sombre, chemise lin ouverte, tee-shirt en dessous. Pieds nus.
Elle lève les yeux.
— Autre chose ?
— Non.
— Marine. Robe bleue courte, sans soutien-gorge…
— Marielle, dit Marine.
— C’est les règles. La tenue complète. Culotte ?
Un temps.
— Noire. Dentelle.
Delphine sourit dans son verre.
— Marielle, continue-t-elle en se décrivant elle-même. Pantalon palazzo noir, caraco bordeaux sans bretelles. Culotte noire, taille haute.
Elle tape.
— Delphine. Short lin blanc, haut noué dans le dos, vert. Et la culotte noire qu’on voit en transparence.
— On voit pas, dit Delphine.
— Si, dit Samuel.
Elle ne répond pas. Marielle tape.
— Voilà. On commence ?
Vérité ou défi
Les premières questions sont celles qu’on attendait — préférences, souvenirs, classements. L’appli est calibrée, elle monte progressivement. Tout le monde joue le jeu.
Question pour Marine : quel est le dernier endroit improbable où tu t’es touchée ?
Marine lit, repose le téléphone, regarde le plafond.
— Dans les toilettes d’un TGV.
— Quand ? dit Marielle.
— La semaine dernière.
— T’allais où ?
— Ici.
Personne ne commente. L’information tombe dans la pièce et reste là.
Défi pour Samuel : décris en détail la dernière fois que tu as fait jouir quelqu’un.
Il prend le téléphone, lit. Le pose.
Il ne regarde pas Delphine.
— C’était hier soir, dit-il. Dans cette cuisine.
Marine a les yeux sur son verre. Marielle hoche la tête très légèrement, comme si c’était la confirmation de quelque chose qu’elle savait déjà.
Delphine ne dit rien. Mais ses jambes se décroisent et se recruisent dans l’autre sens.
— Détails, dit l’appli, lue par Marielle avec une neutralité parfaite.
— Elle était sur le bar. Debout d’abord. Assise ensuite.
— C’est tout ?
— Non. Mais c’est ce que je dis.
Question pour Delphine : t’es excitée là, maintenant ? Réponds sans réfléchir.
Elle lit. Elle pose le téléphone.
— Oui.
Un mot. Elle reprend son verre.
Défi pour Marielle : retire un vêtement de ton choix.
Elle lit, sourit, pose son téléphone. Elle glisse une main dans le dos et détache quelque chose — le caraco bordeaux tient seul, il y avait un petit crochet invisible dans le dos. Elle le retire sans se lever, le plie sur l’accoudoir du fauteuil.
En dessous : rien. La poitrine nue, généreuse, dans la lumière de la cheminée.
Elle reprend son verre avec le même calme qu’elle aurait mis à retirer une veste.
Marine la regarde une seconde, les lèvres légèrement entrouvertes.
— T’as fait ça comme si c’était rien, dit-elle.
— C’est rien, dit Marielle.
Question pour Marine : quel vêtement tu voudrais voir disparaître sur quelqu’un dans cette pièce — et lequel ?
Elle lit, rougit légèrement.
— Vérité ou défi c’est censé être anonyme, dit-elle.
— Réponds, dit Delphine.
Un temps.
— La chemise de Samuel. Et le haut de Delphine.
— Pourquoi le mien ? dit Delphine.
— Parce que t’as passé la soirée à ce qu’on regarde dessous.
Delphine baisse les yeux sur le haut noué, le triangle de tissu vert, et sourit sans se défendre.
Défi pour Samuel : pose une main sur la personne de ton choix. Elle reste là jusqu’à la prochaine question.
Il lit. Il pose le téléphone.
Il se lève, fait le tour de la table basse, et s’installe sur l’accoudoir du fauteuil de Delphine. Il pose sa main sur sa cuisse — le short en lin blanc, la chaleur de la peau en dessous — et reste là.
Delphine regarde droit devant elle.
L’appli génère la question suivante pour Marine.
La main de Samuel ne bouge pas. Elle reste posée, chaude et immobile, pendant que la soirée continue autour d’eux.
Delphine finit par poser la sienne dessus.
Pas pour l’enlever.
Question pour Marielle : décris le truc le plus osé que t’aies fait dans un contexte semi-public.
Marielle est toujours torse nu, les bras croisés sous la poitrine, parfaitement à l’aise. Elle lit la question à voix haute, réfléchit une seconde.
— Un soir à Bordeaux. Un bar avec une terrasse en sous-sol, très sombre. J’étais avec quelqu’un. Il avait la main sous ma robe pendant tout le repas. On était à une grande table, avec d’autres gens.
— Des gens que vous connaissiez ? dit Marine.
— Des amis. Oui.
— Ils savaient ?
— Une amie à moi. Elle regardait de temps en temps. Elle disait rien.
Le feu crépite.
— Et t’es…, dit Marine.
— Oui.
— À table.
— Oui.
Marine prend une longue gorgée de vin.
Défi pour Delphine : tu as le droit de poser une question à Samuel. Il doit répondre, et toi tu dois répondre à la même.
Elle lit. Elle pose le téléphone sur ses genoux — la main de Samuel toujours sur sa cuisse en dessous, la sienne par-dessus.
Elle réfléchit une seconde.
— Ce soir, là, maintenant. T’as envie de quoi.
Il ne réfléchit pas longtemps.
— Continuer à te toucher. Aller plus loin que hier soir.
Un silence bref.
— Et toi ? dit Marine.
Delphine tourne la tête vers elle.
— La même réponse. Dans l’autre sens.
Défi pour Marine : retire un vêtement ou embrasse quelqu’un dans la pièce. Ton choix.
Marine lit. Elle repose le téléphone lentement.
Elle regarde Marielle, qui la regarde en retour avec une expression parfaitement neutre.
Elle regarde Samuel. Il ne dit rien.
Elle attrape l’ourlet de sa robe bleue, hésite une fraction de seconde, et la passe par-dessus la tête d’un seul geste. Elle la pose sur le canapé à côté d’elle et se retrouve en culotte noire dentelle, les bras légèrement le long du corps, les yeux sur le feu.
Ses petits seins nus dans la lumière de la cheminée.
— Voilà, dit-elle.
Sa voix est calme. Plus calme que son souffle.
— C’était pas obligé d’être la robe, dit Delphine.
— Je sais.
Question pour Samuel : qu’est-ce que tu regardes en ce moment ?
Il lit. Il lève les yeux lentement et fait le tour de la pièce — Marine en culotte noire, les bras maintenant ramenés sur ses genoux. Marielle torse nu, les cheveux bouclés sur les épaules. Delphine dont la main tient la sienne sur sa cuisse depuis dix minutes.
— Vous trois.
— Dans quel ordre ? dit Marielle.
— Ça tourne.
— T’es diplomate, dit-elle.
— Non. C’est la vérité.
Il laisse ça poser. La main sous celle de Delphine remonte très légèrement sur la cuisse, quelques centimètres. Elle ne la retient pas.
Défi pour Marielle : tu choisis une personne dans la pièce. Tu poses les mains sur ses épaules et tu les y laisses pendant deux questions.
Elle se lève — ça fait la première fois qu’elle se lève depuis qu’elle a retiré le caraco, et c’est autre chose debout, dans la lumière. Elle traverse la pièce sans se presser et vient s’installer derrière Marine sur le canapé. Elle pose les deux mains sur ses épaules, les pouces dans le creux de la nuque.
Marine ferme les yeux une seconde.
— C’est tendu, dit Marielle calmement. Tu dormais comment cette nuit ?
— Mal, dit Marine.
— Ça se voit.
Ses pouces commencent à faire des petits cercles dans le creux de la nuque. Marine laisse sa tête tomber légèrement en avant.
Question pour Delphine : si Samuel te demandait de retirer ta culotte maintenant, là, devant tout le monde — tu le ferais ?
Elle lit à voix haute.
Elle ne regarde pas Samuel tout de suite. Elle regarde le feu.
— Je le ferais si c’est lui qui le demandait.
— Pas l’appli, dit Marine sans relever la tête.
— Non. Lui.
Samuel pose les yeux sur elle.
— Pas maintenant, dit-il.
Elle le regarde.
— Quand ?
— Quand j’aurai décidé.
Quelque chose passe dans son visage — pas de la frustration. Autre chose. Elle reprend son verre.
Défi pour Marine : dis à voix haute ce que tu ferais si t’étais seule avec Samuel ce soir.
Marielle arrête les cercles dans la nuque. Marine ouvre les yeux.
Elle prend le téléphone, lit, le repose.
Un long silence.
— Je lui demanderais de me toucher comme il a touché Delphine hier soir.
Sa voix est petite mais nette.
— Et autre chose ? dit Marielle doucement depuis derrière elle.
— Peut-être pas que toucher.
Personne ne commente. L’appli génère la suite.
Mais Marielle a reposé ses mains sur les épaules de Marine et ses pouces ont repris leur mouvement dans la nuque, plus lentement.
Question pour tous : sans réfléchir — rester ou aller se coucher ?
Marielle dit rester avant que la question soit finie.
Delphine dit rester.
Marine dit rester en regardant le feu.
Samuel ne dit rien. Il pose le téléphone sur la table.
Il fait glisser lentement sa main sous celle de Delphine, entre ses cuisses, et appuie — une pression ferme, brève, la chaleur du short en lin blanc sous sa paume.
Elle retient son souffle.
— Rester, dit-il.
Défi pour Samuel : tu retires ce que tu veux sur toi, ou tu embrasses quelqu’un.
Il lit. Il pose le téléphone.
Il retire la chemise lin, la pose sur le dossier. Le tee-shirt reste. Il se lève, fait le tour de la table, se place devant Marine.
Elle lève les yeux vers lui. Marielle ne retire pas ses mains de ses épaules.
Il se penche et l’embrasse — pas vite, pas pour décocher un gage. Vraiment. Les mains de chaque côté de son visage, la bouche ouverte sur la sienne, une dizaine de secondes qui n’ont rien d’expéditif.
Quand il se redresse Marine a les joues roses et les lèvres légèrement gonflées.
— C’était une option, dit-elle à mi-voix.
— Oui.
Il retourne s’asseoir sur l’accoudoir du fauteuil de Delphine. Elle n’a pas bougé. Elle regarde droit devant elle, le court lin blanc tiré sur ses cuisses.
— T’aurais pu retirer quelque chose, dit-elle.
— J’avais envie d’embrasser Marine.
Un temps.
— Et moi ? dit-elle.
Il pose deux doigts sous son menton, lui tourne la tête vers lui, et l’embrasse à son tour — différemment. Plus dur, plus court, une main dans les cheveux roux.
Quand il la lâche elle a le souffle légèrement court.
— Voilà, dit-il.
Défi pour Delphine : retire ce que tu veux. Mais si tu gardes tout, tu réponds à la question suivante sans droit au silence.
Elle lit. Elle pose le téléphone.
Elle dénoue le haut dans son dos — le triangle vert tombe sur ses genoux. Elle le pose sur le bras du fauteuil.
Seins nus. Plus petits que Marielle, fermes, le bout légèrement dressé dans la chaleur de la pièce.
Elle reprend son verre comme si de rien n’était.
Marine les regarde toutes les deux — elle et Marielle — et dit :
— Vous avez fait ça ensemble ou séparément.
— Séparément, dit Marielle depuis derrière elle.
— C’était une question pour l’appli ou pour vous ? dit Delphine.
— Pour vous.
Défi pour Marielle : tu as le droit de toucher qui tu veux, où tu veux, pendant dix secondes. Après ça tu te rassois.
Marielle lit par-dessus l’épaule de Marine — elle est toujours debout derrière elle. Elle pose le téléphone.
Elle fait le tour du canapé, traverse la pièce lentement, et s’arrête devant Samuel.
Elle pose une main à plat sur son torse — le tee-shirt blanc — et l’autre sur sa cuisse. Elle garde les mains là, chaudes, immobiles. Elle le regarde droit dans les yeux.
Dix secondes.
Puis elle retire les mains, retourne à sa place, et se rassoit dans son fauteuil, la poitrine nue dans la lumière de la cheminée, parfaitement composée.
— C’est fait, dit-elle.
Question pour Marine : là, maintenant, t’es excitée ?
Elle rit — un rire bref, un peu surpris.
— Oui.
— T’en avais conscience depuis quand ce soir ? dit Marielle.
— Les tenues, dit-elle. Dès les tenues. Enfin, la mienne surtout.
— T’avais mis la robe pour qui ? dit Delphine.
Marine réfléchit.
— Pour l’idée générale.
— L’idée générale, répète Delphine.
— Pour que ça se passe quelque chose. Je savais pas quoi exactement.
— Et là tu sais ? dit Samuel.
Elle le regarde.
— Là je sais un peu mieux.
Défi pour Samuel : tu mets la main où tu veux sur la personne de ton choix et tu la laisses là jusqu’à la fin de la prochaine question.
Il prend le téléphone, lit, le repose.
Il regarde les trois.
Il se lève. Il va s’asseoir sur le canapé à côté de Marine — pas à l’autre bout, contre elle, leurs cuisses qui se touchent. Il glisse sa main dans son dos, remonte le long de sa colonne vertébrale, s’arrête entre les omoplates.
Marine ne bouge pas mais sa respiration change.
Il garde la main là, chaude et à plat contre sa peau nue, pendant que Marielle lit la question suivante.
Question pour Delphine : qu’est-ce que t’as envie qu’il te fasse ce soir que t’as pas eu hier ?
Delphine est dans son fauteuil, les seins nus, le short blanc, les jambes croisées. Elle regarde Samuel — sa main dans le dos de Marine, Marine qui essaie de respirer normalement.
— Qu’il reste, dit-elle. Pas juste les mains.
Un silence.
— C’est tout ? dit Marielle.
— Non. Mais c’est ce que je dis.
Défi final — pour tout le monde : chacun dit à voix haute ce qu’il veut pour la suite de la nuit. Une phrase. Pas de filtre.
L’appli pose ça sur l’écran et Marielle le lit à voix haute, puis pose le téléphone sur la table.
Elle commence.
— Je veux voir comment ça finit. Et y participer si on me le demande.
Marine :
— Je veux que Samuel me touche vraiment. Pas un défi. Pour de vrai.
Delphine ne quitte pas Samuel des yeux.
— Je veux qu’on finisse ce qu’on a commencé hier. Et qu’on aille plus loin.
Samuel regarde les trois.
Sa main quitte le dos de Marine. Il se lève.
Il va chercher la bouteille de vin dans la cuisine, la pose sur la table basse.
Puis il dit, simplement :
— Alors on éteint l’appli.
La nuit
Marielle prend le téléphone et le pose face contre la table. L’écran s’éteint.
Le salon est dans la lumière basse de la cheminée et d’une seule lampe. Quatre personnes, deux seins nus, une main posée sur une cuisse, le vin presque fini.
Personne ne parle pendant dix secondes.
C’est Marielle qui bouge la première. Elle se lève de son fauteuil et vient s’asseoir sur le canapé à côté de Marine — de l’autre côté de Samuel. Elle pose une main sur le genou de Marine, naturellement, sans chercher à y mettre du théâtre.
— T’es sûre de ce que t’as dit ? dit-elle à mi-voix.
Marine la regarde.
— Oui.
Marielle lui prend doucement le menton, se penche, et l’embrasse — lentement, les lèvres entrouvertes, une main qui remonte dans ses cheveux. Marine répond, les mains qui trouvent les bras de Marielle.
Samuel les regarde une seconde. Delphine depuis son fauteuil aussi.
Il se lève, attrape Delphine par la main — elle se lève sans question — et l’embrasse debout au milieu du salon, une main dans les cheveux roux, l’autre qui descend sur ses fesses à travers le short blanc. Elle colle contre lui, les hanches qui s’appuient sur lui.
— Tu sens que j’ai envie, murmure-t-elle contre sa bouche.
— Oui.
— T’attends quoi.
— Rien.
Il la guide vers le canapé en face. Il la fait asseoir sur l’accoudoir, se place entre ses genoux. Il défait le bouton du short, baisse la fermeture, le fait glisser sur ses cuisses. La culotte noire apparaît — fine, le fond sombre à nouveau.
— Encore, dit-il.
— C’est toi qui fais cet effet.
Il se met à genoux devant elle, pose les mains sur ses cuisses et les écarte. Il passe les doigts sous l’élastique de la culotte côté hanche, la fait descendre lentement.
Elle est ouverte, gonflée, luisante. Il se penche et pose sa bouche sur elle sans préambule — langue large et lente, du bas vers le haut, qui s’attarde sur son clito.
Elle pose sa main dans ses cheveux, la nuque qui tombe en arrière.
Sur l’autre canapé, Marielle a allongé Marine sur les coussins. Elle est à genoux à côté d’elle, une main à plat sur son ventre, et l’embrasse dans le cou, sur l’épaule, dans le creux de la clavicule. Marine a les yeux fermés, les bras légèrement ouverts.
Marielle descend. Elle pose la bouche sur un sein, la langue qui tourne sur la pointe. Marine inspire fort.
Les doigts de Marielle glissent sous l’élastique de la culotte noire dentelle. Elle s’arrête là, juste là.
— Dis-le, murmure-t-elle.
— Continue, souffle Marine.
— Plus précis.
— Touche-moi s’il te plaît.
Marielle sourit contre sa peau et glisse deux doigts entre ses lèvres. Marine est trempée — autant que ce que la culotte laissait deviner depuis le début de la soirée. Un gémissement lui échappe, les hanches qui montent instinctivement.
Samuel lève les yeux depuis le sol — Delphine dans sa main, Marine qui gémit à trois mètres. Il reprend sa bouche sur Delphine, plus précis maintenant, deux doigts qui entrent en elle lentement pendant que sa langue travaille son clito.
La pièce se remplit de ce qu’on n’entend d’habitude que derrière les portes.
Delphine jouit la première — les cuisses serrées autour de la tête de Samuel, le son étouffé dans une main contre sa bouche.
Il se relève. Il la fait basculer sur le canapé, allongée, et s’allonge sur elle. Il sort la culotte froide de sa poche — celle de la veille, toujours là — et la passe sur sa joue, son cou, sa gorge.
Elle rit doucement.
— T’es vraiment…
— Oui.
Il se déshabille. Elle le regarde faire, les jambes entrouvertes, les yeux qui descendent sur lui.
— Je veux tout, dit-elle. Ce soir je veux tout.
Il sait ce que ça veut dire.
De l’autre côté du salon, Marielle a relevé Marine. Elle est assise sur les genoux de Marielle, face au salon, les bras dans le dos autour de son cou. Marielle la tient d’une main sur le ventre, deux doigts toujours à l’intérieur, et l’embrasse dans la nuque.
Marine voit Samuel et Delphine sur le canapé d’en face. Elle ne détourne pas les yeux.
— Regarde, dit Marielle doucement à son oreille. Regarde-les.
Samuel est entre les cuisses de Delphine. Il entre en elle lentement, les yeux dans les siens, une main à plat sur son sternum.
Marine retient son souffle.
Marielle accélère les doigts en elle.
— Là, dit Marine. Là là là…
Elle jouit contre la main de Marielle, le dos arqué, la tête renversée sur l’épaule de Marielle, les yeux toujours ouverts sur Samuel et Delphine.
Samuel est en Delphine depuis dix minutes. Lent d’abord, profond, elle qui se redresse pour le prendre mieux, qui cambre pour chaque coup de hanches. Il la retourne — à quatre pattes sur le canapé, le dos creux, le cul généreux qui s’offre.
Il entend Marine jouir de l’autre côté du salon et s’arrête une seconde, les mains sur les hanches de Delphine.
— Continue, dit-elle. Ne t’arrête pas.
Il reprend.
C’est là que Marielle traverse le salon, Marine à demi affalée sur le canapé derrière elle. Elle vient se placer à côté d’eux, s’agenouille sur les coussins. Elle pose une main dans le bas du dos de Delphine.
— Elle supporte ça ? murmure-t-elle à Samuel.
Delphine répond à sa place :
— Elle supporte beaucoup.
Marielle pose les yeux sur Samuel. Il comprend sans qu’elle dise rien. Il sort de Delphine — elle gémit de frustration — et se retourne vers Marielle.
Il l’allonge sur le canapé à côté de Delphine. Elle s’ouvre facilement, les jambes qui s’écartent, les mains qui lui prennent les hanches. Il entre en elle d’un coup.
Un son qu’elle n’a visiblement pas prévu lui échappe.
— Oh.
— Bien ? dit-il.
— Continue. Juste continue.
Delphine, allongée à côté, glisse une main entre ses propres cuisses et reprend là où il s’était arrêté, les yeux sur eux deux.
Marine s’est approchée sans bruit.
Elle s’agenouille derrière Samuel, pose les mains sur ses hanches, les fait glisser vers ses fesses. Hésitation une fraction de seconde — puis elle fait ce qu’elle a envie de faire.
Sa bouche se pose dans le bas de son dos, descend.
Samuel s’immobilise une seconde sous la surprise, puis reprend son mouvement sur Marielle, plus lent.
— Ne t’arrête pas, dit Marielle exactement comme Delphine avant elle.
Il ne s’arrête pas.
Delphine se relève. Elle s’installe à genoux derrière Marine, la prend par les épaules, l’attire contre elle. Sa main descend sur le ventre de Marine, sous la culotte, et elle reprend le travail là où Marielle l’avait laissé.
Marine gémit contre le dos de Samuel sans interrompre ce qu’elle fait.
La pièce est pleine de sons emmêlés — la respiration de Marielle sous Samuel, Marine entre les deux, Delphine qui guide Marine d’une main ferme.
Samuel sort de Marielle. Il se retourne. Il prend Delphine par le poignet et l’attire à lui.
Il la fait mettre à quatre pattes sur le sol devant la cheminée, le cul haut, le dos creux. Les braises éclairent sa peau en orange.
Il se place derrière elle. Sa main remonte sur ses fesses, écarte. Il prend le lubrifiant dans sa veste sur le fauteuil — il l’avait mis là au début de la soirée. Elle le voit faire dans les reflets de la cheminée.
— T’avais prévu, dit-elle.
— Depuis ce matin.
Un temps.
— Vas-y.
Il prend son temps. Les doigts d’abord, le lubrifiant, il la laisse s’ajuster à chaque étape. Elle pose la tête sur ses bras croisés et respire profondément, lentement, le corps qui s’ouvre par paliers.
Quand il entre en elle vraiment elle pousse un long son qui n’est pas de la douleur.
Il commence à bouger, lent, profond, une main à plat dans son dos pour sentir sa respiration.
Marielle est venue s’allonger sur le côté devant Delphine. Elle prend son visage entre ses mains et l’embrasse pendant que Samuel la prend par-derrière. Delphine embrasse en retour, les gémissements qui passent entre leurs bouches.
Marine est assise contre le canapé, les genoux remontés, elle les regarde tous les trois dans la lumière de la cheminée. Sa main est entre ses cuisses.
Elle ne s’arrête pas non plus.
Delphine jouit contre la bouche de Marielle, longuement, le corps secoué, les mains qui agrippent les coussins.
Samuel la suit quelques secondes plus tard, les deux mains sur ses hanches, immobile au fond d’elle.
Le silence revient progressivement, par strates.
La cheminée.
Leurs respirations.
Dehors, rien.
Ils restent là où ils sont un long moment. Personne ne bouge vers les chambres. Marielle trouve une couverture dans un placard, elle revient, elle la partage sans demander. Marine se glisse contre elle. Delphine reste allongée sur le dos devant le feu, la main de Samuel sur son ventre.
Il n’y a rien à dire.
Ils s’endorment là.