L’arrivée
Le hall de l’hôtel Régent Contades est calme à cette heure — seize heures passées, la réception déserte à l’exception d’un homme en veste sombre qui tape quelque chose sur son écran. Samuel pose son sac en bandoulière sur l’épaule, cherche son numéro de réservation sur son téléphone.
C’est là qu’il l’entend.
— Bonsoir, je suis Marine Fournier, j’ai une réservation pour deux nuits.
Il lève les yeux. Marine est au comptoir, à trois mètres. Elle tient un petit sac de voyage à la main — pas de valise, juste ce qu’il faut pour deux jours. Blouson en cuir souple sur une chemise blanche, jean slim, bottines à talon plat. Elle est plus petite qu’il ne s’en souvenait. À Saint-Raphaël elle était dans le groupe, dans le fond, et il ne l’avait pas vraiment regardée.
Elle se retourne, son badge d’accès à la main, et le voit.
Un temps.
— Samuel. Je savais pas que tu venais.
— Moi non plus que tu venais.
Elle sourit — quelque chose de bref, comme une information enregistrée.
— C’est bien.
Elle dit ça simplement, sans chercher d’effet, et reporte les yeux sur le réceptionniste qui lui tend sa clé.
Leurs chambres sont au même étage. Couloir avec moquette sombre, lumières tamisées, les portes numérotées en laiton. Elle va au 314, lui au 318. Ils marchent quelques mètres ensemble, puis elle s’arrête à sa porte.
— À demain matin. Petit-déjeuner à sept heures trente ?
— C’est tôt.
— On est là pour travailler, non ?
Elle dit ça avec quelque chose dans la voix — pas de l’ironie exactement, quelque chose de plus ambigu. Elle glisse sa clé dans la serrure et entre sans ajouter quoi que ce soit. La porte se referme doucement.
Il reste une seconde dans le couloir, son sac toujours à l’épaule.
La journée
La salle de séminaire est au rez-de-chaussée, une grande table ovale, des présentations qui se succèdent depuis neuf heures. Thèmes institutionnels, cohésion territoriale, financements européens — des choses qu’il connaît depuis assez longtemps pour les entendre sans vraiment les écouter.
Marine est assise à deux chaises de lui, de l’autre côté du coin de la table. Lors des présentations, elle prend des notes à la main, un carnet spiralé, petite écriture serrée. Quand un intervenant dit quelque chose d’approximatif, elle lève légèrement la tête mais ne dit rien.
Il la surprend à le regarder deux fois pendant la matinée.
La première fois, il détourne les yeux. La deuxième fois, il ne détourne pas.
Elle non plus.
Ça dure une seconde — pas provocateur, pas aguicheur. Juste un regard qui ne se baisse pas. Puis elle reporte son attention sur son carnet.
La pause café. Les participants forment des petits groupes autour des tables hautes. Samuel prend un café noir, s’adosse légèrement au mur du fond.
Marine s’approche.
— Tu dors bien en déplacement ?
Question directe, ton neutre. Pas une formule d’approche — une vraie question, comme si la réponse l’intéressait.
— Ça dépend, dit-il.
— De quoi.
— De ce qu’il y a dans ma tête.
Elle hoche la tête, sérieuse.
— Moi c’est le silence. En province c’est plus silencieux qu’à Paris. J’arrive pas à dormir avec trop de silence.
— Et là.
— Là on verra.
Elle reprend son café, regarde vers la fenêtre un instant — la place devant le Parlement, les platanes, un groupe de fonctionnaires qui fument dehors.
— T’as combien d’ans d’écart avec moi ?
La question arrive sans préambule.
— Quinze ans environ.
— J’aurais dit plus. Ou moins. Je suis pas sûre.
— Tu essaies de me flatter.
— Non. Je cherche juste à calibrer.
— Calibrer quoi.
Elle le regarde.
— Ce que tu penses de moi depuis ce matin.
Il ne répond pas. Elle pose sa tasse vide sur le plateau, ramasse son carnet.
— Bon. On y retourne.
Le dîner
Les autres participants dînent ensemble dans une brasserie à dix minutes à pied. À table, Marine est loin de lui — le hasard des places — et il l’observe de loin, quand il peut, sans que ça se voie trop. Elle ne regarde pas dans sa direction de ce côté-là.
Vers vingt-deux heures, le groupe se disperse. Il se retrouve avec Marine sur le trottoir, les deux derniers.
— Un verre ? dit-elle.
Pas une question d’usage — une proposition sèche, presque administrative.
— Oui, dit-il.
Le bar de l’hôtel est presque vide. Deux hommes d’affaires dans un coin, la barwoman qui range des verres. Ils s’installent à une petite table près de la baie vitrée, la rue mouillée derrière le verre.
Elle prend un verre de blanc. Lui un Perrier — il a déjà bu.
— T’étais à Saint-Raphaël, dit-elle. Au salon.
— Oui.
— On s’est pas vraiment parlé.
— Non.
— Pourquoi.
Il réfléchit.
— Tu étais dans le groupe de Delphine. Et je savais pas trop comment m’approcher.
Elle attend. Il ajoute :
— T’intimidais un peu.
Elle le regarde, franchement surprise. Pas la surprise jouée — vraie.
— Comment ça.
— Tu regardes les gens trop en face. Ça oblige à être honnête.
Elle réfléchit à ça. Elle fait tourner son verre entre ses mains.
— C’est un défaut ?
— Non. C’est simplement quelque chose que j’ai pas l’habitude de gérer.
— T’as l’habitude de quoi.
— D’être celui qui regarde.
Elle pose le verre.
— Je vois.
Un silence. Dehors, une voiture passe lentement. La barwoman a disparu dans l’arrière-salle.
— T’as des aventures en déplacement, dit Marine. Je le sais pas, je le suppose.
— Pourquoi tu le supposes.
— Parce que t’as une façon d’être là qui dit que t’es disponible. Pas pour tout le monde. Mais pour certaines choses.
Il ne confirme ni n’infirme. Elle continue.
— Moi j’en ai aussi. Pas souvent. Mais j’aime bien quand ça se passe hors du quotidien. Dans des endroits où personne nous connaît.
— Strasbourg c’est bien pour ça.
— Strasbourg c’est bien pour ça, dit-elle.
Elle prend une dernière gorgée de vin.
— Je vais me coucher. Demain on finit à dix-sept heures.
Elle se lève, remet son blouson. Le regarde une dernière fois.
— 314, dit-elle.
Ce n’est pas une invitation. C’est une information. La distinction lui appartient à lui.
Le couloir
Dans l’ascenseur, ils ne parlent pas. Elle regarde les chiffres défiler sur le panneau. Il sent l’odeur de son parfum dans l’espace confiné — quelque chose de frais, presque minéral, avec une note boisée en dessous.
Au couloir du troisième, ils marchent côte à côte. La moquette absorbe le bruit de leurs pas.
Elle s’arrête devant le 314.
— Bonne nuit, dit-il.
Elle glisse la clé dans la serrure. Pousse la porte. Se retourne, la main sur la poignée.
— T’es curieux de quelque chose ?
La question tombe simplement.
Il la regarde.
— Oui.
— Alors entre, dit-elle.
Elle retourne dans la chambre en laissant la porte ouverte. Il la suit.
La chambre
La chambre est standard — lit double, lampe de chevet allumée, rideaux tirés sur la rue. Elle a posé son sac sur le fauteuil. Sur la table de nuit, son carnet et un livre de poche.
Elle est debout au milieu de la pièce, les bras le long du corps. Elle le regarde entrer.
— Ferme la porte.
Il obéit. Le déclic de la serrure dans le silence.
— C’est toi qui mènes d’habitude. Je l’ai compris à Saint-Raphaël. La façon dont tu regardais les femmes du groupe, dont tu t’installais à table.
— Et ça te pose un problème.
— Non. Mais là c’est moi.
Elle dit ça calmement, sans agressivité. Un fait établi.
Il la regarde. Elle a enlevé son blouson, le tient à la main. La chemise blanche, les manches retroussées sur les avant-bras. Elle est mince, les épaules droites, les petits seins libres sous le tissu fin.
— D’accord, dit-il.
— Enlève ta veste.
Il enlève sa veste, la pose sur le dossier de la chaise.
— Assieds-toi sur le lit.
Il s’assied. Elle reste debout, le regarde une seconde, puis pose son blouson sur le fauteuil.
— J’ai des questions depuis ce matin, dit-elle.
— Pose-les.
Elle s’approche lentement, s’arrête à un mètre.
— Ce que tu aimes vraiment faire. Pas ce que tu fais — ce que tu aimes.
Il réfléchit. C’est une question qu’on lui a rarement posée aussi directement.
— Prendre mon temps, dit-il. Sur quelqu’un.
— C’est-à-dire.
— Le cou, les épaules. La façon dont quelqu’un respire différemment quand on s’approche. Les hanches. Entre les cuisses.
— Longtemps.
— Longtemps.
Elle hoche la tête.
— Et ça t’est arrivé de laisser quelqu’un prendre son temps sur toi.
— Moins souvent.
— Tu sais faire.
— Je vais apprendre.
Le sourire bref, encore — le même que dans le hall.
Elle s’assied à côté de lui sur le lit. Pas contre lui. À vingt centimètres, les mains posées sur ses propres genoux.
— J’ai jamais fait ça, dit-elle. Donner les instructions.
— Ça se voit pas.
— Je sais ce que je veux. C’est différent.
Il tourne légèrement le buste vers elle.
— Alors qu’est-ce que tu veux.
Elle réfléchit vraiment — les yeux qui bougent légèrement, comme si elle passait une liste en revue.
— Je veux t’embrasser d’abord. Et voir ce que ça fait.
Il se penche vers elle. Leurs bouches se rejoignent — un contact d’abord presque immobile. Elle a la bouche chaude, les lèvres sèches. Puis elle l’ouvre légèrement et ça change.
Elle pose une main sur sa nuque, l’autre sur sa cuisse, et prend son temps. Ce n’est pas un baiser de séduction. C’est une exploration — elle cherche quelque chose et le trouve par couches successives.
Quand elle s’écarte, elle a les yeux fermés une seconde de plus que nécessaire.
— Voilà, dit-elle.
Ce qu’elle voulait savoir
Elle le déshabille méthodiquement — la chemise d’abord, les boutons un par un, les mains qui vérifient au passage la chaleur de la peau, la ligne du ventre. Elle enlève sa propre chemise, reste en jean. Elle est mince, les petits seins nus, la peau légèrement froide.
— Allonge-toi, dit-elle.
Il s’allonge sur le dos. Elle reste assise à côté de lui, la tête légèrement inclinée. Dans son regard cette qualité qu’il a remarquée depuis le matin — l’attention totale, sans filtre.
— T’es moins impressionnant allongé, dit-elle.
— C’est un problème.
— Non. C’est plus accessible.
Elle pose la main à plat sur son ventre. La laisse là. Il sent la chaleur de sa paume contre la peau.
— Qu’est-ce que tu sens là, dit-elle.
— Que ta main est froide.
— Ma main est froide et le reste ?
— Et le reste j’attends de voir.
Elle sourit. Sa main descend lentement, dégrafe son jean, et il se laisse faire — sans anticiper, sans reprendre la main, sans faire quoi que ce soit. C’est un effort, discret, mais elle le voit.
— Tu vas bien, dit-elle.
— Je gère.
— T’as pas à gérer. T’as juste à rester là.
Il lâche quelque chose dans ses épaules. Elle le sent.
Elle finit de se déshabiller — le jean, puis une petite culotte en coton blanc. Elle a le corps de quelqu’un qui court plusieurs fois par semaine : les jambes longues, les muscles fins sous la peau. Elle ne se met pas en valeur — elle se déshabille comme on fait quelque chose de pratique.
Elle remonte sur le lit à genoux, s’installe à cheval sur lui sans le toucher encore.
— T’as dit que tu aimais prendre ton temps sur quelqu’un.
— Oui.
— Je veux voir ça. Mais d’abord je veux faire autre chose.
Elle descend sur lui — sa bouche sur son torse, sa nuque, son ventre. Elle fait ça avec la même application qu’elle met à tout : pas de technique apprise, juste une attention précise à ce qui répond. Quand elle arrive plus bas, prend son sexe en main, il presse les paumes à plat sur le lit.
Elle le fait durer. S’arrête, reprend, pose la question du regard en levant les yeux vers lui.
— Dis-moi ce que tu sens.
Il parle. Les mots viennent plus facilement qu’il ne l’aurait cru — la chaleur de sa bouche, la précision de ses mains, la façon dont elle sait s’arrêter exactement au bon moment. Il parle à voix basse et elle écoute en continuant.
Quand elle remonte et s’allonge à côté de lui, il y a un moment de transition silencieux.
— À toi, dit-elle.
Il la retourne doucement, commence par ce qu’il sait faire — les épaules, le cou, la ligne du dos. Elle a la peau fine, légèrement froide au toucher. Il prend son temps, vraiment, sans chercher à aller plus vite que ce qu’il sent dans sa respiration. Elle est silencieuse d’abord — puis quelque chose se détend dans ses bras, dans ses hanches.
Il descend. Passe les hanches, les cuisses. Elle écarte légèrement les jambes.
Il retire sa culotte lentement. Sent la chaleur de la peau contre ses mains avant de la poser nulle part.
Il se place entre ses cuisses, souffle avant de toucher quoi que ce soit. Elle est épilée entièrement, la peau lisse, chaude. Elle sent la journée, légèrement — une odeur de femme, nette, sans artifice — et il prend son temps sur elle avec la langue, d’abord en surface, puis plus précis, plus insistant, les mains à plat sur les hanches qui maintiennent l’espace.
Elle a une façon de retenir sa respiration au bord, puis de la lâcher d’un coup, les hanches qui bougent légèrement sans qu’elle le décide.
— Tu fais ça bien, dit-elle dans le silence, la voix légèrement altérée.
Il ne répond pas. Il continue.
Elle jouit en restant presque silencieuse — un son tenu, les mains dans ses cheveux qui se ferment.
Après, elle reste sur le dos, les yeux au plafond, la respiration qui reprend.
— C’est ça que tu aimes faire, dit-elle.
— Oui.
— Je vois pourquoi.
Il remonte à côté d’elle. Il lui demande ce qu’elle veut d’autre.
— De tout, dit-elle. Mais pas en une nuit.
Elle se tourne vers lui. Elle tend la main, guide. Il entre en elle doucement, et elle reste maîtresse du rythme — les hanches qui décident, la main sur sa hanche à lui quand il va trop vite. Elle cherche quelque chose de précis, le trouve, s’y tient.
Ça dure un moment. La pluie dehors sur la vitre, la lumière de la lampe de chevet sur le mur. Ils ne parlent pas.
Quand elle a fini, elle reste allongée, le drap tiré jusqu’à la taille.
— Tu restes ? dit-il.
— C’est ma chambre.
Il sourit légèrement.
— Tu veux que je parte.
— Je veux dormir. C’est différent.
Il se lève, ramasse ses vêtements dans la pénombre, s’habille. Elle est allongée, les yeux ouverts sur le plafond.
— Samuel.
Il se retourne.
— T’es quelqu’un de bien pour ça. Pour laisser quelqu’un mener.
Il va vers la porte.
— J’ai appris ce soir.
Il sort. Le couloir silencieux, la moquette sombre, les numéros en laiton. Il rentre dans sa chambre et il sait qu’il dormira bien — c’est le silence de Strasbourg, finalement, qui l’aide.