Accueil / Histoire 08

La Rançon

Samuel Delphine

La clé

La journée avait été longue.

Conférence régionale, quatre heures de table ronde dans une salle trop chauffée, le dîner avec les organisateurs qui s’était étiré jusqu’à vingt-deux heures. Je remonte dans ma chambre avec la clé, le sac sur l’épaule, fatigué de la façon dont on est fatigué quand on a dû être aimable trop longtemps.

J’ouvre la porte.

La lampe de chevet est allumée. Tu es assise sur le bord du lit, les jambes croisées, un verre de blanc à la main — tu as trouvé le minibar. Tu portes une robe courte en jersey noir, tes cheveux roux longs sur les épaules. Tu me regardes entrer sans te lever.

— Bonsoir, dit-il.

— Ferme la porte, dis-tu.

Je ferme la porte. Je regarde autour de moi — le minibar ouvert, ta veste posée sur le fauteuil. Et sur le dossier de la chaise, une petite culotte. Noire, en dentelle, posée là avec l’air de rien.

Je la regarde. Puis je te regarde.

— Ne la touche pas, dis-tu. Pas encore.


Je reste debout, le sac toujours à l’épaule. Il y a quelque chose dans ton ton que je connais depuis Saint-Raphaël — une façon de poser les choses qui ne laisse pas de place à la négociation, pas parce que tu le decides avec effort, mais parce que c’est simplement comme ça que tu es.

— Comment t’as eu la clé, dis-je.

— J’ai ma façon.

— La réceptionniste ?

— Elle était très sympa.

Tu prends une gorgée de vin, les yeux sur moi par-dessus le verre.

— Pose ton sac. Enlève ta veste.

Je pose le sac. J’enlève la veste. Je le fais sans chercher à reprendre la main, parce que quelque chose dans ta façon d’être là ce soir — dans le fait que tu aies organisé ça, que tu aies attendu — me dit que ça ne servirait à rien. Et que ce n’est pas ce que je veux non plus.

— T’as dîné longtemps, dis-tu.

— Quatre heures.

— Je sais. J’ai attendu.

Un temps. Je regarde la culotte sur la chaise. Le tissu de dentelle noire, l’élastique, la trace légère au fond.

— Je t’ai dit de ne pas la regarder encore.

Je lève les yeux vers toi.

Tu poses ton verre sur la table de nuit.

— Viens là, dis-tu.


Ce qu’elle a prévu

Je m’approche. Tu te lèves du lit — tu es presque aussi grande que moi, les épaules droites, la façon que tu as d’occuper l’espace qui n’a rien de calculé. Tu poses les deux mains sur ma chemise, défais le premier bouton lentement.

— Ce soir c’est moi, dis-tu. Je veux que tu comprennes ça d’abord.

— J’ai compris.

— Non. Tu crois comprendre. T’es arrivé, t’as vu la culotte, et t’as pensé que tu savais ce qui allait se passer. Que c’était pour toi.

Tu défais le deuxième bouton.

— C’est pour moi. Toi tu suis.

Je ne réponds pas. Le troisième bouton, le quatrième. Tes mains sont précises, sans hâte.

— T’as un problème avec ça, dis-tu.

— Non.

— Dis-moi si t’en as un. Je veux pas que tu subisses.

— Je veux pas subir non plus. Mais là j’ai pas envie de diriger.

Tu t’arrêtes, les mains sur mon torse. Tu me regardes.

— Depuis quand.

— Depuis que t’es là.

Quelque chose passe dans tes yeux — de la satisfaction, peut-être, ou quelque chose de plus proche de la reconnaissance. Tu finis d’ouvrir ma chemise.

— Bien, dis-tu.


Tu t’assieds au bord du lit, les jambes légèrement écartées, et tu me regardes debout devant toi.

— Agenouille-toi.

Je m’agenouille.

Tu remontes la robe sur tes hanches. Tu ne portes pas de culotte — ou plus. Tu as les jambes écartées, et tu es déjà humide, et tu sens — cette odeur que tu as, chaude, légèrement musquée, qui n’a rien à voir avec le parfum que tu portais ce matin.

— Tu sais ce que je veux.

Je sais.

Je me penche vers toi. Je prends mon temps — la face interne des cuisses d’abord, la peau tiède sous ma langue, le mouvement lent vers ce que tu attends. Tu laisses les mains dans mes cheveux, les doigts qui ne poussent pas encore, qui tiennent seulement.

Quand j’arrive, tu fais un son bas, presque inaudible.

— Comme ça, dis-tu.

Je reste exactement comme ça.

Ta chatte est pleine, généreuse, naturelle — le goût et l’odeur d’une femme qui veut. Je la connais maintenant, et je prends ce que je veux d’elle aussi, parce que c’est ce que j’aime et que tu le sais. Mais le rythme t’appartient. Tes hanches décident de la pression, tes mains dans mes cheveux décident quand j’accélère et quand je ralentis.

— Stop, dis-tu au bout d’un moment.

Je m’arrête. Ta respiration est irrégulière.

— Pas encore, dit-il. Lève-toi.


Ce qu’elle lui fait faire

Tu te lèves du lit, te retournes, enlèves ta robe d’un geste. Tu n’as rien en dessous — le dos nu, le cul généreux et ferme que j’ai dans les mains quelques secondes avant que tu les enlèves.

— Non. Mets-toi à genoux sur le lit.

Je m’agenouille sur le lit. Tu prends mon visage entre tes mains, tu me regardes de près — les yeux verts, le rouge à lèvres qui a tenu toute la soirée.

— Tu vas me prendre dans ta bouche, dis-tu. Profond. Et tu vas faire ce que je dis.

— Je sais pas si je sais faire ça.

— T’apprendras.

Tu t’assieds au bord du lit, les jambes pendantes. Tu me prends par la nuque — doucement d’abord, puis avec une pression qui ne se discute pas — et tu me guides vers toi.

Je me penche. Tu es chaude contre ma langue, et quand je rentre plus profond tu maintiens ma tête, les doigts qui resserrent.

— Encore, dis-tu.

Je vais plus loin. Le réflexe qui se calme si on laisse du temps, si on ne force pas. Tu ne forces pas. Tu maintiens. La différence est fine mais réelle.

— Voilà, dis-tu.

Ta main dans mes cheveux devient quelque chose d’autre — pas une pression mais un guidage, un rythme. Tu fais des sons que je ne t’ai pas encore entendus — des sons qui te montrent telle que tu es, pas ce que tu contrôles.

— Ne t’arrête pas, dis-tu.

Je ne m’arrête pas.

Quand tu jouis, tu refermes les deux mains et tu gardes ma tête contre toi, et tu dures longtemps, et tu dis mon prénom une fois, distinctement, dans le silence de la chambre.


Tu restes assise, la respiration qui reprend. Tu me regardes.

— Bien, dis-tu.

Comme si tu évaluais quelque chose. Comme si j’avais répondu correctement à une question.

— Allonge-toi sur le ventre, dis-tu.


Ce qu’elle lui fait

Je m’allonge sur le ventre. Le drap propre sous moi, la lumière de la lampe de chevet sur le mur.

Tu prends quelque chose dans ton sac — je t’entends fouiller, le bruit du cuir, quelque chose de plastique. Je ne me retourne pas.

Tu reviens sur le lit. Tes mains sur mon dos d’abord — larges, fermes, un massage vrai, le genre qu’on fait quand on sait faire. Les épaules, les omoplates, le bas du dos.

— Détends-toi, dis-tu.

— Je suis détendu.

— Non. T’es sur le qui-vive. C’est différent.

Tes mains descendent. Elles ne s’arrêtent pas à la ceinture. Elles continuent, les fesses, et quelque chose dans ton geste est si direct, si peu équivoque, que je comprends ce que tu as prévu et je ne dis rien.

— T’en as jamais eu, dis-tu. C’est une question.

— Non.

— T’as envie.

— Je sais pas encore.

— C’est honnête.

Tes doigts, avec quelque chose de froid et de glissant — lent, patient, un doigt d’abord, qui cherche et trouve et maintient, et je dois rester immobile parce que l’instinct de se redresser est là, puis se tait.

— Dis-moi ce que tu sens, dis-tu.

— De la pression.

— Et.

— Et c’est plus compliqué que ça.

— Continue.

Je cherche les mots. La chaleur qui vient de là, la façon dont ça rayonne vers le bas du ventre, quelque chose d’involontaire dans les hanches qui veulent bouger sans en avoir reçu l’ordre.

— Là, dis-tu.

Ton doigt trouve quelque chose de précis et le tient. Je pose le front contre le drap.

— Voilà, dis-tu.

Tes mains travaillent ensemble — une main qui reste là, l’autre qui me prend en main devant, et le mouvement circulaire, lent, qui ne presse pas et ne relâche pas. Je suis entre les deux. Je ne contrôle rien.

— Tu peux y aller, dis-tu.

Je ne dis pas quoi. Mais je comprends.

Je m’abandonne à ça — à ce que tu fais, à la double pression, à la façon dont tu sais exactement quand accélérer et quand suspendre. C’est une compétence. Je le reconnais parce que j’en ai une aussi, et que c’est rare de se retrouver à l’autre bout.

Quand ça vient, ça vient du fond, plus long que d’habitude, et je fais un son que je ne m’attendais pas à faire.


Après, je reste allongé. Tu te lèves, vas dans la salle de bain, l’eau du robinet. Tu reviens et tu t’allonges à côté de moi, sur le dos.

On ne parle pas pendant un moment.

— La culotte, dis-je finalement.

— Quoi.

— Tu m’avais dit pas encore.

Tu te retournes vers moi. Quelque chose d’amusé dans tes yeux.

— T’y pensais encore.

— J’y pensais.

Tu te lèves, vas à la chaise, prends la culotte, la rapportes et la poses à côté de moi sur le drap. Je la prends. Je la porte à mon visage. L’odeur — toi, pleinement, sans rien d’autre.

— T’es prévisible sur certains trucs, dis-tu.

— Je sais.

— C’est pas une critique.

Tu éteinds la lampe de chevet. Le noir dans la chambre, la lumière orange de Clermont-Ferrand qui filtre par les rideaux.

— Je dors là, dis-tu.

— Je sais.


La suite

Tu t’endors avant moi — ta respiration qui se régularise, ton dos contre mon flanc. La culotte est encore dans ma main. Je la pose finalement sur la table de nuit.

Je pense à ce qui vient de se passer. Pas de façon analytique — juste les images, les sensations, ta voix qui dit continue, voilà, bien. Ces mots que je dis d’habitude. Ces mots dans ta bouche.

Il y a quelque chose d’inconfortable là-dedans, et quelque chose d’autre qui n’est pas de l’inconfort.

Je ne sais pas encore comment appeler ça.

Vers trois heures tu te réveilles, te retournes contre moi, tu prends ma main et tu la mets sur ta hanche sans dire quoi que ce soit. Je sens ton cul contre moi, la chaleur de ta peau.

— T’es encore là, dis-tu dans le demi-sommeil.

— Je suis encore là.

Tu dors.

Je reste éveillé encore un peu, les yeux ouverts sur le plafond d’une chambre d’hôtel de Clermont-Ferrand, à essayer de nommer ce qui a changé ce soir. Je n’y arrive pas tout à fait. Mais quelque chose a changé, c’est sûr.

Au matin, tu seras partie avant que je me réveille. Tu laisseras la culotte sur la table de nuit.

Tu sais ce que tu fais.