Accueil / Histoire 09

L’Atelier

Samuel Annabelle Delphine

Premier jour

Le centre de congrès donne sur la Loire — une façade en verre, les eaux grises du fleuve de l’autre côté de la route, le ciel de Nantes chargé en ce début d’octobre. Samuel arrive avec une heure d’avance, s’enregistre, monte déposer son sac dans sa chambre. Une chambre standard, fenêtre sur la cour intérieure, les bruits du couloir et des portes.

Il envoie un message à Annabelle : tu es là ?

La réponse arrive tout de suite : dans dix minutes.


Il la voit traverser le hall depuis les sièges du lobby où il l’attend. Annabelle voyage léger elle aussi — sac à dos et une grande sacoche en cuir souple. Elle porte une robe longue en jersey bleu marine, fluide, qui suit ses hanches quand elle marche. Pas de soutien-gorge — ça ne se voit que de près, dans la façon dont le tissu suit la poitrine à chaque pas. Des sandales plates. Les cheveux courts brun-roux depuis la dernière fois, ce qui change quelque chose sur la façon dont on voit son cou.

Elle le voit, sourit — le même sourire franc qu’elle a depuis le lycée, pas de coquetterie dans ce sourire-là, juste de la chaleur.

— T’as maigri, dit-elle.

— T’as coupé les cheveux.

— On est quitte.

Elle l’embrasse des deux côtés, ses mains sur ses bras une seconde de trop, et quelque chose dans ce contact lui dit que les semaines sans se voir n’ont rien effacé.


Le séminaire débute à quatorze heures — présentation du programme, les responsables de formation, les participants autour d’une grande table en U. Une vingtaine de personnes. Samuel parcourt les visages. Il ne connaît personne d’autre ici.

Annabelle est assise à deux chaises de lui. Pendant les présentations, elle prend des notes et lui envoie deux messages depuis son téléphone posé sur la table. Le premier : le formateur à gauche te ressemble dans vingt ans. Le deuxième : dîner avec moi ce soir, les autres ont l’air chiants.

Il répond à ces deux-là en même temps : flatteur, et oui.


La nuit du premier jour

Le restaurant qu’ils choisissent est à dix minutes à pied du centre, dans une rue pavée du vieux Nantes. Une salle basse de plafond, des tables serrées, une ardoise sur le mur. Ils prennent du vin rouge, trop vite, et la conversation reprend là où elle s’était arrêtée à Angers — leurs vies respectives, les histoires qui se font et se défont, cette façon qu’ils ont eu dès le lycée de se parler sans détour.

— T’as quelqu’un en ce moment ? dit-elle.

— En dehors de ma femme.

— En dehors de ta femme.

— Une ou deux choses. Toi ?

— Trois ou quatre. Mais rien de régulier. Je suis plus patiente pour ça.

Elle dit plus patiente — pas plus pressée, pas plus impatiente. Patiente avec le sens d’accepter que ça prenne la forme que ça veut.

— Et Angers, dit-elle.

— Angers c’était bien.

— T’as été brutal.

Il la regarde.

— En quel sens.

— Tu sais en quel sens.

Il sait. Elle l’avait laissé la dominer complètement ce soir-là, ce qu’elle n’avait jamais fait vraiment avec personne, et il en avait pris acte avec une précision qu’elle avait trouvée à la fois exacte et difficile à porter après.

— Tu m’en veux, dit-il.

— Non. Je t’en veux pas. Je savais ce que je faisais. Mais depuis j’y repense souvent, et c’est compliqué.

— Compliqué comment.

— Parce que j’ai aimé ça plus que je voulais. Et que je sais pas quoi faire de ça.

Elle dit ça en regardant son verre. Honnêtement, sans dramaturgie.

— Ce soir, dit-il.

Elle lève les yeux.

— Ce soir, répète-t-il. On peut faire autrement. Ou pareil. Ou rien.

Un temps.

— Autrement, dit-elle.


Sa chambre est au même étage que la sienne, couloir opposé. Elle lui ouvre la porte et entre devant, allume la lampe de chevet, laisse le reste dans l’obscurité.

— Autrement ça veut dire quoi pour toi, dit-elle en se retournant.

— Ça veut dire que c’est toi qui décides.

Elle sourit légèrement.

— Et si je veux la même chose qu’à Angers.

— Alors tu le demandes.

Elle s’assied sur le bord du lit, croise les jambes. La robe longue remonte légèrement sur ses genoux.

— Je veux que tu prennes ton temps, dit-elle. Ce que tu sais faire. Longtemps.

Il s’approche, s’agenouille devant elle. Elle a les mains dans son giron, calmes. Il commence par les genoux, les mains, le tissu de la robe. Lentement. Elle ferme les yeux.

Il soulève la robe, la passe par-dessus ses hanches. Elle porte une petite culotte en coton — blanche, sage comme les aime — et il la laisse là d’abord, ses mains qui remontent le long des cuisses jusqu’à la limite du tissu, et elle fait un son ténu qui n’est pas encore du désir mais qui y ressemble de très près.

— Samuel, dit-elle.

— Je suis là.

Il enlève la culotte enfin — elle lève les hanches pour l’aider — et il pose la joue contre sa cuisse une seconde, la tiédeur de la peau, l’odeur d’elle qui monte. Il la porte à son visage une seconde. Elle l’entend faire ça, elle sait pourquoi.

— Tu feras toujours ça, dit-elle.

— Toujours.

Il commence. Elle a la chatte épilée, lisse, chaude, humide déjà — il prend son temps comme promis, la langue qui dessine avant de chercher, les mains à plat sur les hanches qui maintiennent sans forcer. Elle a un sextoy dans son sac qu’elle lui demandera d’utiliser plus tard, mais là rien — juste lui, et son attention, et le temps qu’il s’est donné.

Elle jouit deux fois avant de dire que c’est assez.

Après, il s’allonge contre elle dans la pénombre. Elle est épuisée d’une façon douce. Ils dorment.


L’intruse

Le deuxième jour commence par une matinée de travaux en sous-groupes. Samuel est dans un groupe différent d’Annabelle — ils se voient au déjeuner, s’assoient ensemble, et c’est pendant ce déjeuner qu’il voit Delphine traverser la salle.

Elle arrive depuis l’entrée, sac sur l’épaule, tenue de voyage — pantalon en lin beige, chemisier écru, les cheveux roux longs et bouclés qui la précèdent. Elle scanne la salle avec cet air qu’elle a, cet air de quelqu’un qui entre dans une pièce et la prend en compte d’un regard.

Elle le voit.

Elle s’arrête. Puis elle sourit — large, vrai — et vient vers leur table.

— Je savais pas que t’étais là, dit-il.

— Moi non plus que toi. C’est quoi ce séminaire, une réunion de famille ?

Elle pose son sac, s’assied sans qu’on l’y invite — à sa manière habituelle, comme si la chaise était la sienne. Elle regarde Annabelle.

— Delphine, dit-elle.

— Annabelle.

Elles se regardent une seconde. Pas de méfiance — de l’évaluation. Deux femmes qui se jaugent sans chercher à s’y soustraire.

— Vous vous connaissez depuis longtemps, vous deux, dit Delphine à Samuel.

— Depuis le lycée.

— Ça se voit.

— Comment ça, dit Annabelle.

— La façon dont vous parlez sans se regarder. Comme les gens qui se connaissent trop pour avoir besoin de vérifier.

Annabelle la regarde une seconde de plus.

— T’as l’œil, dit-elle.

— J’ai l’habitude d’observer.

Le reste du déjeuner passe vite. Delphine parle peu, mange vite, pose deux questions précises à Annabelle sur son poste, sa région, son parcours — des questions qui ne sont pas des questions de politesse mais d’intérêt réel. Annabelle y répond avec une franchise que Samuel lui reconnaît, cette façon qu’elle a de ne pas édulcorer.

Quand ils se séparent pour la session de l’après-midi, Delphine pose la main sur l’épaule d’Annabelle en passant.

— Dîner ce soir ? dit-elle, sans préciser à qui.


Le glissement

Ils sont trois ce soir-là dans un restaurant du bord de Loire — les terrasses encore ouvertes malgré l’octobre, les lumières sur l’eau, une bouteille de muscadet entre eux.

Delphine mène la conversation avec une aisance naturelle. Elle parle de son divorce récent — sans amertume, comme un fait — de la façon dont elle a réorganisé sa vie depuis, de ce que ça a libéré. Elle dit les choses directement, sans prudences. Annabelle l’écoute avec une attention croissante.

Samuel les regarde toutes les deux.

Il y a quelque chose qui se passe entre elles que lui ne saurait pas nommer. Pas une séduction au sens où il la connaît — quelque chose de plus latéral, une reconnaissance. Deux femmes qui ont chacune compris qu’elles voulaient quelque chose que les gens autour d’elles n’arrivaient pas toujours à leur donner.

— T’as jamais essayé de choses avec une femme, dit Delphine à Annabelle — pas comme une provocation, comme une question logique dans la conversation.

Annabelle ne détourne pas les yeux.

— Non. L’occasion s’est pas présentée.

— L’occasion ou l’envie.

— L’envie peut-être. Je sais pas.

— T’es en train de savoir.

Annabelle sourit — ce sourire en coin qu’elle a quand quelque chose la surprend et lui plaît en même temps.

— Tu vas vite, dit-elle.

— Je vais où les choses vont.

Delphine verse du vin dans leurs verres. Elle regarde Samuel.

— T’es silencieux.

— Je regarde.

— Et ce que tu regardes.

— Ce que vous faites.

Un temps.

— Et ça te plaît, dit Delphine.

— Beaucoup.

Annabelle pose son verre.

— On monte, dit-elle.


La chambre

La chambre d’Annabelle est la plus grande des trois — un peu par hasard, elle a eu une superior au check-in. Lit king-size, fenêtre sur la Loire noire dans la nuit.

Ils entrent tous les trois. Delphine pose son sac sur le fauteuil avec une familiarité désarmante. Elle se retourne vers Annabelle.

— C’est la première fois que tu fais ça, dit-elle. Je veux dire, à trois.

— Oui.

— Tu veux pas je peux partir.

— Je veux.

Delphine hoche la tête.

— Alors viens là.


Elle s’approche d’Annabelle lentement, lui prend le visage dans les deux mains — pas pour l’embrasser encore, pour la regarder de près. Annabelle soutient le regard. Elles sont presque de la même taille.

— T’es belle, dit Delphine. Je voulais le dire avant.

— Toi aussi, dit Annabelle.

Delphine l’embrasse — doucement d’abord, puis davantage, et Annabelle répond avec une assurance qui surprend Delphine elle-même, comme si elle avait attendu ça sans le savoir.

Samuel reste debout, la veste à la main. Il les regarde.

Delphine commence à déshabiller Annabelle — le zip de la robe dans le dos, le tissu qui tombe. La petite culotte blanche. Annabelle est nue devant eux deux, les bras le long du corps, légèrement rose. Delphine lui passe la main dans les cheveux.

— Allonge-toi.

Annabelle s’allonge sur le lit. Delphine se déshabille à son tour — elle fait ça vite, sans cérémonie, enlève le chemisier, l’agrafe du soutien-gorge, le pantalon. Elle a le corps plantureux et ferme, la chatte naturelle sombre, une façon d’occuper l’espace nue qui ne cherche pas l’approbation.

Elle monte sur le lit, s’agenouille à côté d’Annabelle.

— Samuel, dit-elle. Viens.

Il se déshabille, rejoint le lit.

Delphine lui donne une instruction simple :

— Toi tu l’embrasses. Moi je descends.


Annabelle a les yeux qui cherchent Samuel quand sa bouche rejoint la sienne — quelque chose de rassurant dans ce contact familier, dans les mains qu’elle reconnaît. En même temps elle sent Delphine entre ses cuisses, et la langue de Delphine n’est pas celle de Samuel — différente dans le rythme, dans la pression, dans la façon de chercher. Annabelle rompt le baiser et pose la tête en arrière.

— Merde, dit-elle dans le plafond.

Delphine continue. Samuel descend vers son cou, ses seins — il les connaît, il sait ce qui répond, il sait que la pointe du sein droit est plus sensible que le gauche, et cette précision dans la connaissance de son corps fait quelque chose à Annabelle qui n’est plus de l’ordre du plaisir seulement.

Elle jouit une première fois vite, trop vite, avec un son long.

— Reste là, dit Delphine. On a du temps.


Plus tard — Annabelle retournée sur le ventre, Delphine assise à côté d’elle, les mains qui travaillent le dos et les hanches, un massage qui descend sans se presser. Samuel est allongé contre le flanc d’Annabelle, un bras sous sa tête.

— T’as jamais essayé la sodomie, dit Delphine.

— Non, dit Annabelle dans l’oreiller.

— T’y as pensé.

— Oui.

— T’as peur.

— Je sais pas ce que j’ai.

— T’as pas peur. T’attends le bon moment.

Les mains de Delphine sont sur les fesses d’Annabelle, les pouces qui s’écartent légèrement, doucement.

— Je vais rien faire que tu veux pas, dit Delphine. Mais je vais te montrer ce que c’est.

Un silence. Annabelle ne dit rien. Ce silence-là vaut une réponse.

Delphine prend son temps — longuement, avec du lubrifiant qu’elle a dans son sac, un doigt d’abord, maintenu, patient. Annabelle a la respiration qui change. Elle prend la main de Samuel, la serre.

— C’est quoi ce que tu sens, dit Samuel.

— De la pression.

— C’est bon ?

— C’est… oui. Oui.

Delphine ajoute quelque chose. Annabelle serre la main plus fort.

— Continue, dit-elle.


Quand Delphine se recule et fait signe à Samuel, Annabelle est déjà préparée — détendue, humide, les hanches légèrement relevées. Il la prend doucement par les hanches. Il entre très lentement, s’arrête à chaque résistance.

— Dis-moi, dit-il.

— Continue, dit-elle.

Sa voix est basse, différente de d’habitude — quelque chose d’ouvert là-dedans, de sans défense. Il progresse, s’arrête, recommence. Delphine est allongée à côté d’Annabelle, une main dans ses cheveux, l’autre sur son épaule.

— T’es là, dit Delphine. T’es là.

Annabelle fait un son qui pourrait être n’importe quoi et qui est du plaisir.

Samuel prend son rythme — lent, constant, attentif à chaque réponse du corps sous lui. Il a les mains sur ses hanches, les pouces dans le creux du bas du dos. Annabelle a la tête dans l’oreiller et Delphine lui parle à voix basse, des mots simples, c’est bien, reste comme ça, des mots qui contiennent Annabelle pendant qu’elle traverse quelque chose qu’elle n’avait pas encore traversé.

Quand elle jouit — une façon différente, plus intérieure, plus longue — elle dit merde encore, et cette fois c’est différent.


Le matin

Samuel se lève le premier. Cinq heures et demie, la lumière grise de la Loire par la fenêtre. Delphine dort sur le dos, les bras le long du corps, ses cheveux roux étalés sur l’oreiller. Annabelle est sur le flanc, tournée vers elle.

Il s’habille en silence, ramasse ses chaussures. Avant de partir il regarde les deux femmes endormies dans le lit — quelque chose de tranquille là, quelque chose qui n’a pas besoin de commentaire.

Il sort.


À sept heures, il prend son café seul dans la salle du petit-déjeuner. Delphine arrive à sept et demie — douche, rouge à lèvres déjà mis, comme si la nuit n’avait rien changé à ses habitudes. Elle prend un café, s’assied en face de lui.

— Elle dort encore, dit-elle.

— Je sais.

— Elle va bien.

— Je sais aussi.

Delphine boit son café. Elle regarde par la fenêtre la Loire matinale, les péniches, un coureur sur le quai.

— T’aurais jamais fait ça sans moi, dit-elle.

— La sodomie ?

— Ça, et le reste. La façon dont vous étiez tous les deux, c’est quelque chose de fermé. T’aurais pas osé ouvrir.

Il réfléchit.

— Peut-être.

— Certainement.

Elle dit ça sans jugement. Une constatation, dans son style habituel.

— Merci, dit-il.

Elle hausse légèrement les épaules.

— C’est pas pour toi que je l’ai fait.


Annabelle arrive à huit heures moins le quart. Elle a l’air de quelqu’un qui a dormi profondément pour la première fois depuis longtemps. Elle commande des œufs, du café, mange en regardant le fleuve.

Au bout d’un moment elle dit :

— Je pensais que j’aurais besoin de débriefer. Analyser. Chercher ce que j’en pense.

— Et, dit Samuel.

— Et j’ai pas envie. J’ai juste envie de manger mes œufs.

Delphine sourit dans son café.

Le séminaire recommence à neuf heures. Ils entrent dans la salle séparément, à trois minutes d’intervalle, et reprennent leur place autour de la grande table en U. Les formateurs distribuent les supports de la journée. La Loire derrière les baies vitrées est argentée dans la lumière du matin.

Personne ne regarde personne de façon particulière.

Ou plutôt : ils le font, mais avec la discrétion de gens qui ont appris à tenir les deux choses ensemble — ce qu’on fait dans le travail, et ce qu’on fait dans la nuit — sans que l’un ne déborde sur l’autre.

C’est une compétence, ça aussi.