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Le FaceTime

Samuel Annabelle

L’appel

Il est vingt-deux heures passées quand je t’appelle.

Pas de raison particulière — la maison est calme, ma femme a pris un somnifère et dort depuis une heure, et je suis dans le bureau avec une lampe allumée et rien de pressant. Je tape ton prénom dans l’appli et j’attends. Tu décroches à la troisième sonnerie, comme toujours.

— Tiens.

Ta voix a cette qualité particulière le soir : un peu plus grave, les consonnes moins nettes. Tu viens de prendre ton bain ou ta douche, je l’entends dans l’acoustique légèrement différente — un appartement plus ouvert, une pièce sans tissu pour absorber les sons. Tu me confirmes ça sans que je demande : tu es dans ta chambre, en pyjama, pas encore couchée.

— Quel pyjama ?

— Pourquoi ?

— Parce que ça m’intéresse.

Un silence d’une seconde. Je l’entends : le genre de silence où tu décides de quelque chose.

— Pantalon en coton gris, t-shirt blanc. Très glamour.

— Pas de soutien-gorge.

Ce n’est pas une question. Tu le confirmes quand même :

— Non.

On parle de choses ordinaires pendant un moment — une histoire au travail, des élèves qui te fatiguent, quelque chose que tu as lu cette semaine. Je l’écoute vraiment. Ce n’est pas du remplissage. La conversation existe pour elle-même, et c’est précisément pour ça qu’elle peut glisser sans que tu le voies venir.

— Tu as une réunion demain ?

— Oui, à neuf heures.

— Alors on a le temps.

— Le temps de quoi ?

Je ne réponds pas tout de suite. Je laisse la question rester là, dans l’air entre Bordeaux et le Lot, pendant trois ou quatre secondes.

— Va dans ta chambre, si tu n’y es pas déjà.

— J’y suis.

— Assieds-toi sur le bord du lit. Pas sous la couette — sur le bord.


Tu obéis. Je l’entends aux petits bruits qui changent : le craquement du matelas, un léger frottement, ta respiration qui se repositionne dans le micro.

— Voilà.

Ta voix est restée la même. Calme, un peu curieuse. Tu ne sais pas encore ce que je veux. Ou tu sais mais tu te laisses faire l’ignorante, ce qui revient au même.

— C’est comment chez toi ce soir ? La lumière.

— Lampe de chevet. La petite.

— Bien. Tu restes comme ça.

Je pose le téléphone sur mon bureau, debout, je regarde la fenêtre noire derrière laquelle il n’y a rien — pas de voisins à cette heure, pas de voiture. Juste le noir des champs et la lampe qui me renvoie mon reflet dans la vitre.

— Tu es confortable ?

— Oui.

— Tu penses à quoi, là, maintenant ?

Un silence différent cette fois. Plus court.

— À ce que tu vas me demander.

— Et c’est quoi, ton idée ?

— Je sais pas. Mais j’attends.

C’est la bonne réponse. Tu le sais et moi aussi.


Le tiroir

Je te demande d’ouvrir le tiroir de ta table de nuit.

— Lequel ?

— Celui de gauche, si je me souviens bien.

Un léger rire.

— Tu te souviens bien.

Je t’entends ouvrir le tiroir. Ce petit bruit en bois sur bois, légèrement coincé, le genre de meuble qui a besoin qu’on le soulève un peu. Je t’ai vu l’ouvrir une fois, à Bordeaux, le mois de novembre dernier — tu cherchais quelque chose d’autre à l’époque.

— Il y a quoi dedans ?

— Des trucs.

— Sois précise.

Tu énumères. Un livre. Des ecouteurs. Une boîte en métal. Deux ou trois choses que tu ne précises pas.

— Et des culottes, j’imagine.

Silence.

— Pourquoi tu imagines ça ?

— Parce que tu m’as dit un jour que tu laissais toujours une ou deux culottes dans ce tiroir. Pour les matins où tu es pressée.

— Tu te souviens de tout.

— De certaines choses. Prends une culotte.

— Propre ou…

— Pas propre. Celle d’hier ou d’avant-hier. Il y en a une ?

Cette fois le silence est plus long. Trois secondes, peut-être quatre.

— Oui.

— Prends-la.

J’entends le mouvement — un tissu léger sur d’autres objets.

— Je l’ai.

— Décris-la moi.

— Samuel…

— Annabelle. Décris-la.

Tu inspires légèrement. Et tu commences.

— Coton. Rose pâle. Petite. Le genre taille basse, sans dentelle, juste une bande élastique fine en haut.

— C’est celles que tu portes en semaine.

— Oui.

— Elle est dans quel état ?

Le silence qui suit n’est pas de la résistance. C’est de la conscience. Celui de quelqu’un qui sent que quelque chose bascule et qui décide, lucidement, de ne pas reculer.

— Elle est… portée. Le fond est plus sombre.

— Tu mouillais hier.

Ce n’est pas une question.

— J’avais chaud.

— Tu mouillais hier, je répète. Plus calmement. Dis-le.

— Oui.

— Bien. Garde-la dans ta main. Ne la pose pas.


Les instructions

Je t’entends respirer. Ta respiration a changé — pas beaucoup, juste un millimètre de plus à chaque inspiration, quelque chose de plus appuyé dans l’expiration. Tu tiens la culotte dans ta paume et tu attends ce que je vais te demander ensuite.

— Approche-la de ton visage.

— Samuel…

— Pas une question. Approche-la.

Un froissement. Je t’imagine : assise sur le bord du lit, la lampe de chevet qui éclaire juste ta main, le tissu rose pâle contre ton menton. Ta chatte épilée que je connais bien, que je ne vois pas ce soir, qui existe dans ma tête avec une précision que la distance n’efface pas.

— Tu l’as contre ton nez ?

— Presque.

— Presque n’est pas dessus. Pose-la dessus.

Un silence. Puis :

— Voilà.

— Respire.

Je t’entends inspirer. Long, délibéré, le genre d’inspiration qu’on fait quand on obéit à quelque chose qu’on n’aurait pas fait seule.

— Qu’est-ce que tu sens ?

Un silence.

— Dis-le.

— Moi. Je sens moi.

— C’est tout ?

— … C’est chaud. Et acide. Un peu sucré au fond.

— Bien. Tu vois comme c’est simple de dire les choses.

Ta respiration s’est encore décalée. Je la reconnais — ce rythme-là précis, que tu avais le soir de novembre, et avant au téléphone quand on s’envoyait des messages qui n’étaient plus de simples messages.

— Pose la culotte sur ta cuisse. Garde une main dessus.

J’entends le craquement du matelas — tu t’es légèrement repositionnée.

— Qu’est-ce que tu as dans ce tiroir, comme sextoys. Je veux que tu me les énumères.

— Maintenant ?

— Maintenant.

Tu ouvres le tiroir plus grand. Je l’entends. Et tu commences à énumérer, d’une voix qui est redevenue un peu plus posée — l’inventaire t’occupe, te détache d’une syllabe. Un petit vibromasseur cylindrique, rose. Un rabbit plus ancien, en silicone violet, que tu n’utilises plus beaucoup. Une boule en verre qu’on t’a offerte. Quelque chose avec une ventouse que tu appelles le « machin à aspiration ». Un gode droit, assez fin.

— Le gode. Mets-le à côté de toi sur le lit.

— Pas le vibromasseur ?

— Le gode d’abord.

Je t’entends fouiller.

— Voilà.

— Allonge-toi. Sur le dos.

Le matelas craque plus franchement. Ta respiration change d’axe — tu regardes maintenant le plafond, dans la lumière de la lampe de chevet que tu n’as pas éteinte.

— Tu es allongée ?

— Oui.

— Le pantalon de pyjama. Tu le baisses jusqu’aux genoux.

Un silence bref. Puis le bruit du tissu — coton sur peau, l’élastique qu’on fait passer sur les hanches.

— Voilà.

— Tu portes quoi en dessous.

— Une culotte. Pas celle-là, une autre.

— Propre.

— Propre.

— Tu la gardes pour l’instant. Pose la culotte sale sur ton ventre — le fond vers le haut — et garde une main posée dessus. Légèrement.

Un petit bruit. Un mouvement.

— Voilà.

— Tu sens encore quand tu respires ?

— Oui.

— C’est bien. Glisse ton autre main dans ta culotte propre. Ne retire pas la culotte — glisse la main dedans. Dis-moi quand tu y es.

Quelques secondes.

— J’y suis.

— Qu’est-ce que tu sens ?

Ta voix a perdu un demi-ton.

— Chaud. Je suis déjà… je suis déjà mouillée.

— Depuis quand ?

— Depuis… depuis le tiroir, je crois.

— Depuis le tiroir. Tu t’en étais rendu compte ?

— Oui.

— Et tu ne l’as pas dit.

— Tu ne m’avais pas demandé.

C’est la bonne réponse encore une fois. Tu apprends vite, ou plutôt tu savais déjà et tu attendais d’avoir la permission de le montrer.

— Glisse deux doigts le long de ta fente. Sans entrer. Juste le long.

Un silence plus long. Ta respiration qui s’alourdit d’un coup, comme si tu avais trébuché sur quelque chose.

— Tu le fais ?

— Oui.

— C’est comment.

— Glissant. C’est très glissant.

— Décris exactement.

— Mes doigts…, commences-tu. Ils glissent facilement. Il y a beaucoup de mouille. Je suis… je suis plus mouillée que je pensais.

— Bien. Maintenant prends le gode.


Ce qu’elle dit

Tu le prends. Je l’entends dans ta voix avant même que tu parles — quelque chose qui se défait, la dernière couche de retenue qui cède à mesure que tes doigts se referment sur le silicone.

— Je l’ai.

— Passe-le le long de ta fente. Comme tes doigts. Sans entrer.

Un bruit bas sort de ta gorge — pas un mot, pas tout à fait un gémissement, quelque chose entre les deux que tu n’as pas contrôlé. Je l’entends clairement et tu le sais.

— Continue à faire ça. Et dis-moi ce que tu sens.

— Je…

Ta voix déraille légèrement sur la syllabe.

— Je le sens froid au début. Maintenant il est chaud. Mes lèvres… mes lèvres sont gonflées, je les sens autour. Il y a un bruit.

— Quel bruit.

— Un bruit humide. Quand il passe dessus.

— Tu l’entends ?

— Oui.

— C’est bien. Continue à le décrire pendant que tu le fais.

Et tu continues. Ce n’est plus une décision consciente — ça sort parce que je te l’ai demandé et que ton corps a pris le dessus sur la gêne, sur le filtre que tu maintiens d’habitude même avec moi. Tu décris. Le gode qui entre à moitié, lentement, la résistance et puis l’absence de résistance, la chaleur dedans qui n’est plus séparable de la chaleur dehors. Ta voix descend d’encore un cran.

— Entre complètement. Lentement. Et dis-moi quand tu y es.

Un silence très court. Puis un son — pas un mot — qui sort de toi et que tu n’essaies pas de couvrir.

— J’y suis.

— Tu bouges ou tu restes immobile ?

— Immobile pour l’instant. Tu ne m’as pas dit.

— Bouge. Lentement. Et garde la culotte contre ton ventre — tu ne la lâches pas.

Ce qui suit, j’en entends chaque détail. Ta respiration qui devient irrégulière. Les petits bruits que tu ne contrôles plus — le matelas, ta gorge, quelque chose d’humide et régulier que tu faisais sans te rendre compte que j’écoutais aussi ça. Tes mots deviennent des fragments.

— C’est… c’est bien.

— Dis-moi ce que tu sens. Précisément.

— Je… il entre. Il sort. C’est chaud à l’intérieur. Je sens chaque fois qu’il sort l’air qui…

Tu t’arrêtes.

— Continue.

— L’air qui touche ma chatte quand il ressort. C’est froid par rapport à dedans. Et… et je coule sur ma main, je sens que ça coule.

— C’est quoi ce que tu sens sur ta main.

— Chaud. Épais. C’est ma mouille.

— Dis-le encore.

— C’est ma mouille, Samuel.

Ta voix sur mon prénom cette fois — plus rauque, plus grave, quelque chose de nu dans la façon dont tu l’as dit.

— Prends le vibromasseur. Laisse l’autre en place.

Un bruit de fouilles dans le tissu du lit. Ta respiration suspendue une seconde, le temps de trouver.

— Je l’ai.

— Tu l’allumes.

Un bourdonnement bas dans le micro du téléphone.

— Pose-le sur ton clitoris. Pas de pression. Juste posé dessus.

Le son que tu fais alors n’est plus discret. Ça sort d’un coup, comme si tu n’avais plus la force de le retenir.

— Parle-moi, dis-je calmement. Qu’est-ce qui se passe ?

— Je… je ne vais pas tenir longtemps.

— Je ne t’ai pas demandé de tenir. Continue à bouger. Et dis-moi ce que tu sens.

— Mes lèvres. Elles sont gonflées, je les sens battre. Et le vibro sur le clitoris c’est… c’est trop et c’est exactement ça en même temps. Je suis trempée, Samuel, je suis vraiment trempée, j’entends — j’entends le bruit —

Tu ne finis pas la phrase. Ce que tu fais à la place, je l’entends : ta respiration qui se bloque, un son grave et continu qui monte dans ta gorge, qui dure plusieurs secondes et qui finit en quelque chose de discontinu, de fragmenté, ton corps qui lâche ce qu’il accumulait depuis l’instant où tu avais ouvert le tiroir.

Je ne dis rien.

Je t’écoute.

Quand tu reviens — lentement, par paliers — ta voix est différente. Aplatie, satisfaite, un peu étonnée encore.

— Merde.

— Oui.

— T’étais là pendant tout ça.

— J’étais là.

Un silence confortable. Je t’entends t’étirer, le matelas qui craque.

— La culotte sale, tu l’as toujours ?

Un petit rire.

— Elle est sur mon ventre, oui.

— Bien. Tu la remets dans le tiroir avant de dormir. Pas dans le linge sale.

— Pourquoi.

— Parce que je te le demande.

Un silence. Puis, plus bas :

— Oui.

On reste encore un peu sans rien dire. Je retourne vers la fenêtre noire, mon reflet dedans. Le Lot est silencieux. Bordeaux aussi, du côté où tu es.

— Tu dors bientôt, dis-je finalement.

— Dans dix minutes, oui.

— Tu as une réunion demain.

— À neuf heures.

— Bonne nuit, Annabelle.

— Bonne nuit, toi.

Je raccroche. La lampe de bureau éclaire le bois du bureau, les feuilles empilées, rien d’important. J’éteins et je reste une minute dans le noir avant d’aller me coucher.