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Le FaceTime

Samuel Annabelle

Les années Instagram

Ils ne s’étaient pas revus depuis le lycée. Vingt-cinq ans — une vie entière —, et puis un jour de 2018 l’algorithme avait fait ce qu’il fait : il avait remis le visage de l’un dans le fil de l’autre. Annabelle reconnut le garçon timide d’Angers sous les cheveux poivre et sel et les photos de trail. Samuel reconnut la fille solaire qu’il avait regardée de loin sans jamais oser, devenue une femme de quarante-deux ans qui courait au bord du Bassin et postait des couchers de soleil. Ils se suivirent. Ce fut tout, au début.

Pendant des mois il n’y eut que ça : des stories. Lui — ses sorties longues, un dossard, un chrono, la lumière rase sur les causses du Lot. Elle — la plage, le sable, une silhouette en maillot prise de loin par une copine, parfois un selfie du réveil, sans maquillage, qui n’avait l’air de rien. Chacun likait. Chacun regardait un peu plus longtemps que nécessaire.

Ce qu’aucun des deux ne disait, c’était ce qu’il lisait dans les images de l’autre. Samuel, le soir dans son bureau, agrandissait les photos de plage plus longtemps qu’un ami ne l’aurait fait ; il retrouvait, sous la femme de quarante-deux ans, la fille de dix-huit qu’il n’avait pas touchée, et le regret intact, rangé quelque part depuis tout ce temps. Annabelle, de son côté, voyait bien que le timide du lycée était devenu un homme qui se tenait droit, qui devait plaire — et il lui arrivait, certains soirs, de se demander ce qu’elle avait laissé passer à l’époque.

Ni l’un ni l’autre n’en faisait rien. Lui était marié depuis quinze ans, le désir conjugal en berne depuis longtemps ; elle l’était depuis presque autant, dans un couple qui s’effritait sans bruit. C’étaient juste deux comptes qui se regardaient.

Le premier vrai message vint d’un marathon. Cet hiver-là, Samuel posta son chrono — son premier sous les trois heures trente, la photo du dossard. Le lendemain, Annabelle ne commenta pas en public : elle envoya un message privé. Bravo. Respect. T’as morflé ? La conversation quitta les commentaires pour cet endroit plus fermé où l’on se parle vraiment.

Ça commença par le sport, puis les souvenirs des années lycée, les soirées en boîte, un copain commun. Les messages restaient décousus : trois dans une soirée, puis rien pendant dix jours, puis une story qui relançait tout. Deux anciens contents de s’être retrouvés. Rien de plus, pour l’instant.


Au printemps 2020, Annabelle quitta son mari — ou plutôt l’inverse. Passé le choc — seize ans de mariage, deux garçons déjà adultes ou presque —, elle prit un appartement au cœur de Bordeaux. Pour elle seule, sauf les semaines impaires : le dernier y vivait encore à mi-temps, mais plus pour longtemps.

Ce qui aurait dû l’abattre la libéra. Elle le raconta à Samuel par bribes, sans s’apitoyer. Et le rythme changea : les dix jours de silence disparurent, ils s’écrivaient presque tous les soirs — elle libre, lui toujours marié dans sa maison du Lot, le contraste posé là sans commentaire. Elle avait retrouvé un appétit qu’elle ne cachait pas, et une langue plus directe avec : elle disait les choses crûment, pour voir, parce qu’elle avait toujours aimé ça — provoquer, lâcher le mot qu’on n’attend pas. Samuel répondait sur le même ton. La pente était prise.


Les portes, une à une

La première porte, ce fut elle qui l’ouvrit, et elle l’ouvrit en grand. Un soir de mai, à propos de rien — ils parlaient de leurs week-ends —, elle lui raconta le type de la veille. Pas par allusion : tout.

Ramené un mec samedi. Bien foutu, bien monté, et une catastrophe. Il m’a sautée, trois coups de reins, il a joui. Moi les jambes écartées, à moitié à poil, frustrée comme jamais. J’ai dû me finir avec mon jouet pendant qu’il ronflait à côté.

Elle écrivait ça comme à une copine — sauf qu’elle savait très bien à qui elle l’écrivait, et que les « jambes écartées » n’étaient pas là par hasard.

Samuel aurait pu botter en touche. Il fit l’inverse.

Au moins toi t’as fini. La dernière, à Toulouse, je l’ai bouffée vingt minutes avant de la baiser. Elle a joui deux fois, le lendemain elle me voulait au petit-déj. Je suis parti, j’avais un train.

Il ne romança rien. C’était un échange de pairs : deux adultes qui posaient leurs cartes sur la table sans la moindre gêne.

Et c’est là que la chose se définit, sans qu’ils aient eu besoin de la nommer. Pas de jalousie. Pas de « et ta femme ? », pas de « et tes autres mecs ? ». Au contraire : chaque récit de l’un appelait celui de l’autre, plus précis, un cran plus loin. Elle aimait qu’il l’écoute sans juger ; lui aimait qu’elle dise tout. Ce soir-là, après avoir éteint — lui dans le noir de sa chambre conjugale, elle seule dans son lit bordelais —, chacun repensa à ce que l’autre avait écrit. Aucun des deux ne se l’avoua le lendemain. Mais la porte ne se referma plus.


Ça vint d’une question d’elle, un soir. Elle ne tenait pas plus de trois ou quatre jours sans sexe — elle l’avait dit cent fois — alors elle ne comprenait pas.

Mais concrètement, toi, tu fais comment ? Ta femme et toi c’est fini depuis des années, et tu ne pars pas en déplacement toutes les semaines.

Je me débrouille. Je me branle, comme tout le monde.

Et ça te suffit ?

Disons que ça fait le job. C’est un réflexe, pas un drame.

Elle mit un moment à répondre.

On est pareils, alors. Moi non plus je ne peux pas m’en passer. Même quand j’ai quelqu’un la veille. Sans ça, la vie serait tellement triste.

Et voilà — le vrai point commun était nommé. Pas les marathons, pas le lycée : ça. Ce besoin quotidien, égal, qu’aucun des deux ne traitait comme une honte. À partir de ce soir-là, ils s’écrivirent aussi ça : fait ce matin, deux fois hier, là, maintenant, en te lisant — des notes de bas de page jetées à leur journée, sans cérémonie.

Les photos suivirent le mouvement. Au début, des selfies ordinaires : elle après une course, lui sortant de la douche. Puis ça glissa. Elle lui envoya un jour une photo prise dans un miroir de cabine, une robe d’été qu’elle hésitait à acheter, sans soutien-gorge dessous, les tétons nets sous le coton clair. Je prends ?Tu prends. Une autre fois, le soir, le décolleté plongeant pris d’en haut, allongée dans son lit. Lui répondait par les siennes — un torse, une fois un plan plus bas, en sous-vêtement : pour que tu voies à qui tu parles. Rien de frontal encore. Mais chaque image allait un cran plus loin que la précédente, et chacun savait que l’autre la regardait exactement comme il fallait.


Le passage à la voix se fit presque par accident. Un soir, un message d’elle était trop long à taper ; au lieu d’écrire, elle appuya sur le micro et parla. Trente secondes de sa voix dans l’oreille de Samuel — basse, un peu traînante, le rire qui passait dedans, le grain qu’aucun texte ne rendait. Il la réécouta deux fois. Puis il répondit pareil, en vocal. Et le texte, du jour au lendemain, parut pauvre.

Les vocaux prirent le dessus. C’était plus direct, plus nu : on entend l’hésitation, le sourire, le souffle. Ils se racontaient leurs envies, leurs histoires du moment, avec cette voix qui ne sait pas mentir — elle cash et traînante, lui calme, posé, jamais pressé.

Et un soir, un vocal d’Annabelle arriva plus tard que d’habitude, après minuit. Sa voix n’était plus la même : plus basse, le souffle court, des silences au milieu des phrases. Elle racontait ce qu’elle était en train de se faire, là, en parlant. Elle ne le disait pas crûment — elle n’en avait pas besoin, le souffle disait tout. À la fin du message, il y eut trois secondes où elle ne parlait plus du tout, juste sa respiration qui se cassait, et puis : Voilà. Bonne nuit.

Samuel écouta ça seul dans le noir, sa femme endormie à l’étage, et se branla en réécoutant les trois dernières secondes. Le lendemain, il le lui dit. Elle répondit : Je sais. C’était fait pour.


Puisqu’ils se racontaient tout, ils finirent par se cartographier. Pas d’un coup — par petites confidences, au fil des soirs, chacun posant une pièce et attendant ce que l’autre en ferait.

Elle aimait être menée. Pas humiliée — menée. Que quelqu’un de précis, de calme, sache exactement ce qu’il voulait et le lui dise. Elle détestait les hommes qui demandaient « ça te va ? » toutes les deux minutes. Décide pour moi, et je suis à toi pour la soirée, écrivit-elle un jour. C’est la seule chose qui me fait vraiment lâcher prise.

Samuel lut ça deux fois. Parce que c’était l’autre versant exact de ce qu’il était, lui. Il aimait décider. Mener par la voix, sans hausser le ton, poser les choses une par une et regarder une femme s’ouvrir parce qu’il l’avait demandé. Il le lui dit. Ils comprirent en même temps, chacun de son côté, qu’ils étaient les deux moitiés d’une même serrure — et qu’à dix-huit ans ils étaient passés à côté de ça sans le savoir.

Le reste vint plus facilement. Elle d’abord : son appétit, qu’elle ne savait pas rassasier — trois, quatre jours sans, pas plus, sinon elle devenait invivable. La levrette, sa position, celle où elle se sentait vraiment prise. Et une chose qu’elle finit par lâcher, plus bas, comme un secret de fonctionnement : elle ne jouissait pas sans être pénétrée. Les doigts, la langue, les jouets posés dessus, ça la faisait monter haut — mais pour basculer, il lui fallait quelque chose en elle. Toujours. C’est mécanique, chez moi. Faut que je sois remplie pour partir.

Samuel posa la sienne en retour, celle qu’il ne disait presque jamais : les culottes. Pas seulement les garder — l’odeur, la trace, le tissu raidi au fond, la mouille séchée qu’on retrouve le lendemain. Que plus une femme coulait, plus ça le rendait fou. Que c’était ça qu’il cherchait partout depuis l’enfance, sans jamais s’en lasser : le fluide, la preuve, le goût. Il s’attendait à un blanc. Au lieu de ça :

C’est le truc le plus bandant que tu m’aies dit. Et tu tombes bien : je trempe mes culottes tous les jours. La prochaine est à toi.

Les photos montèrent avec les aveux. Elle lui envoya un matin une photo prise sur les toilettes — la culotte tendue entre ses genoux, le fond offert à l’objectif : coton blanc tout simple, sage, et au centre la trace qu’il aurait reconnue les yeux fermés, l’auréole raidie, le tissu plus sombre. Pour toi. Dommage que l’odeur passe pas par l’écran. Le soir, c’était elle entière dans le miroir, nue, plus rien de caché, une main entre les cuisses et les doigts qui luisaient. Lui répondait par les siennes — sa queue dure dans le noir de son bureau. Ils se montraient tout, maintenant. Restait une seule chose qu’ils n’avaient jamais faite : se voir en même temps.

Il y eut une seule porte qu’elle ne franchit pas. Un soir, il parla de la sodomie — qu’il aimait ça, que c’était un de ses territoires. Elle fut nette : Jamais essayé, ça me tente pas. C’est le seul truc où je te suivrai pas. Il n’insista pas. Ça aussi faisait partie de la transparence : dire non aussi clairement que oui.


Le soir, l’appel

Ce soir-là, la maison de Samuel dormait. Il était descendu au salon, une seule lampe allumée dans un coin — lumière douce —, allongé sur le canapé, sa femme couchée depuis longtemps à l’étage. À Bordeaux, Annabelle était dans son lit, la lampe de chevet allumée, le cadet chez son père cette semaine, l’appartement à elle seule.

Ça avait commencé tranquillement, des vocaux sur la journée. Puis elle avait lâché : Attends, faut que je te raconte hier. Et elle raconta.

Le midi, mon régulier est passé. Une heure, pas plus, j’avais cours à 14h. Il m’a mise sur la table de la cuisine, léchée jusqu’à ce que je le supplie, et baisée comme ça, à moitié habillée. J’ai joui deux fois avant de retourner bosser. Lui, au moins, il sait.

Et le soir, un autre. Un petit jeune de Bumble, 28 ans. Beau gosse, bien monté, vigoureux — mais trop timide. Il osait rien, il attendait que je dise tout, j’ai dû le diriger d’un bout à l’autre. Tout ce matériel pour si peu.

Sur son canapé, Samuel lisait ça le téléphone à la main et bandait. Il voyait la table de la cuisine, le midi, les jambes en l’air entre deux cours. Il répondit, à voix basse dans un vocal pour ne pas réveiller l’étage :

Tu me fais bander, là. Tu sais ça ?

À l’autre bout, dans ses draps, Annabelle sourit : exactement la réaction qu’elle cherchait. Une de ses mains était déjà descendue, sans qu’elle l’ait vraiment décidé.

Et toi tu me fais mouiller. Là, maintenant. J’ai la main sur ma culotte en te parlant.

Et la preuve suivit. Une photo s’afficha sur l’écran d’Annabelle : Samuel allongé, le caleçon tendu, sa queue qui le barrait en travers, nette sous le coton. Pas de visage, pas besoin. Elle répondit dans la foulée par la sienne — prise d’en haut, entre ses cuisses ouvertes : sa petite culotte claire, deux doigts par-dessus le tissu, écartés, en pleine action, le coton déjà marqué d’une tache sombre là où ils appuyaient.

Et parce qu’elle savait exactement ce qui le rendait fou, elle en envoya une autre dans la seconde, pour achever le travail : une contre-plongée, le téléphone posé bas entre ses jambes, cuisses largement écartées, vue imprenable sur le tissu tendu et trempé, l’entrejambe collé à sa fente, la tache qui s’élargissait. Une image faite pour lui, et pour lui seul.

Ils restèrent une seconde sans rien envoyer, chacun dans sa pièce, à cinq cents kilomètres, la même chose en train de monter des deux côtés. Vingt-six ans que ça durait, ce truc suspendu entre eux — et ça n’avait jamais été aussi près de la surface qu’à cet instant.

Et puis Samuel arrêta d’écrire. Il regarda la photo encore une fois, le pouce au-dessus du clavier, et il sut qu’aucun message ne suffirait. Vingt-six ans qu’ils tournaient autour. Les mots, les voix, les images — tout ça n’avait été qu’un préliminaire interminable à la seule chose qu’ils n’avaient jamais osée. Alors il ne réfléchit pas davantage. Il ouvrit l’appli, et il appuya sur l’icône caméra. FaceTime. Appel vidéo.

À Bordeaux, l’écran d’Annabelle changea d’un coup. Plus de messages : le visage de Samuel qui essayait de la joindre, en direct, la sonnerie qui montait dans la chambre silencieuse. Elle se redressa sur un coude, le cœur cognant. Un appel vidéo. Maintenant. Elle hésita — le pouce suspendu —, persuadée une seconde que c’était une erreur, qu’il avait touché l’écran sans le vouloir en reposant le téléphone. Ça arrivait. C’était sûrement ça.

Mais ça continuait de sonner. Trois secondes, quatre. Pas un miss click — une décision. Il était là, derrière l’écran, à attendre qu’elle décroche, et elle comprit qu’il venait de prendre, pour eux deux, le risque qu’aucun n’avait pris en vingt-six ans.

Elle eut le réflexe idiot de vérifier sa tête dans le petit cadre, en haut. Cheveux défaits, culotte trempée, la lampe douce sur la peau. Aucun temps pour se préparer, se recomposer, se rendre présentable. C’était à prendre comme ça, ou pas. Et au fond, d’être prise exactement dans l’état où il l’avait mise — pas arrangée, pas maquillée, déjà mouillée — c’était précisément ce qui la décida.

Elle appuya. L’écran se remplit de lui.


Le FaceTime

Et ils se virent.

Pas une photo, pas une voix : lui, en vrai, en direct, le visage dans la lumière douce de son salon, les cheveux poivre et sel, la barbe courte, les yeux qui la trouvaient à l’autre bout. Et elle, pour lui, dans le cadre : Annabelle à demi allongée contre ses oreillers, les boucles défaites, la peau nue des épaules. Vingt-six ans s’effondrèrent d’un coup. Sous l’homme de quarante-quatre ans elle revoyait le garçon timide qui n’avait pas osé ; sous la femme il retrouvait la fille solaire du lycée — et tous les deux surent, dans la même seconde, qu’ils auraient dû faire ça il y a très, très longtemps.

Personne ne parla d’abord. Ils se regardèrent, c’est tout — un sourire qui montait des deux côtés, un peu incrédule, le vertige de se voir enfin. Puis Annabelle, fidèle à elle-même, brisa le silence la première, la voix plus basse qu’au téléphone :

— Eh ben. T’as osé.

— J’ai osé.

— Vingt-six ans pour un appel. T’es lent.

Il rit sans bruit, pour l’étage. Elle riait aussi. Et déjà ce n’était plus un rire de retrouvailles : quelque chose dessous, de plus lourd, qui n’attendait que de prendre le dessus.

Ce fut lui qui le posa, calmement, comme il posait les choses :

— Montre-moi. Je veux voir en vrai ce que tu m’as envoyé.

Elle ne fit pas semblant d’hésiter. C’était exactement ça qu’elle aimait — qu’il décide, qu’il dise, qu’elle n’ait qu’à suivre. Elle cala le téléphone contre la lampe, recula dans le lit pour qu’il la voie en entier, et écarta lentement les jambes devant la caméra : la petite culotte trempée, le tissu collé, la tache que la photo n’avait fait que deviner et qui là, en mouvement, vivait. À cinq cents kilomètres, dans son salon, Samuel sentit sa queue cogner. Il ne dit rien tout de suite. Il regardait. Pour la première fois en vingt-six ans, il la regardait.


— Enlève-la. Doucement. Et montre-moi l’intérieur.

Elle fit glisser la culotte le long de ses jambes, sans le quitter des yeux dans le petit écran, et au lieu de la jeter elle la retourna devant la caméra : le fond trempé, la traînée luisante qui s’étirait quand elle écartait le tissu. Voilà ce que tu cherches, hein. Elle savait. Elle approcha le coton de l’objectif comme si elle pouvait le lui faire respirer à travers l’écran. Et puisque l’odeur ne passait pas, elle fit mieux : elle ramena le tissu sous son propre nez, ferma les yeux, inspira lentement le fond de la culotte, et lui décrivit ce qu’il ne pouvait pas sentir.

— Chaud… fort… un peu acide, musqué. Je pense que ça te plairait.

De l’autre côté, Samuel jura tout bas, la queue déjà sortie du caleçon sans qu’il s’en rende compte.

— À toi, maintenant, dit-elle. Sors-la. Je veux la voir.

Et il le fit. Parce que ce soir n’était pas comme avec les autres, où il menait seul et regardait : ce soir c’était à deux, à parité, et elle avait autant le droit de demander que lui. Il baissa le caleçon, cala le téléphone pour qu’elle voie tout — la queue dure, lourde, dans sa main. Annabelle se redressa pour mieux regarder. Vingt-six ans qu’elle se le demandait, depuis le lycée, et la voilà : Putain. T’aurais vraiment dû oser à l’époque.

Ils se déshabillèrent du reste sans cérémonie, chacun de son côté du pays, jusqu’à être nus l’un pour l’autre dans deux pièces que tout séparait. Elle s’allongea, écarta les cuisses pour qu’il ait la vue entière : la chatte épilée, gonflée, ouverte, qui brillait dans la lumière de la lampe. Lui, la main refermée sur sa queue, ne perdait pas une image. Aucun des deux ne se touchait encore vraiment — juste les premières caresses, l’attente de l’autre, le moment suspendu avant que ça parte pour de bon.


— Maintenant tu te touches, dit-il. Lentement. Et tu me regardes.

Elle obéit. Deux doigts sur le clito, lents, les yeux sur l’écran, sur lui, sur sa main qui montait et descendait le long de sa queue. C’était une chose étrange et bouleversante — se masturber en se regardant, à cinq cents kilomètres, chacun nourri par l’image de l’autre. Il lui disait quoi faire, elle le faisait, et le simple fait d’obéir la faisait monter plus vite que ses propres doigts. De son côté, Samuel se branlait au ralenti, les dents serrées pour le silence, l’étage au-dessus, en la regardant s’ouvrir pour lui.

— Plus vite, souffla-t-elle. Je peux venir, là, je peux —

— Non. Pas encore. Ralentis.

Elle gémit de frustration, mais elle ralentit. Parce que c’était lui qui le disait, et que se tenir au bord parce qu’un homme l’avait décidé, c’était exactement ce dont elle avait besoin pour que ce soit énorme à la fin.

Quand il la laissa repartir, ses doigts ne suffirent plus. Elle le savait, lui aussi maintenant : elle ne basculerait pas comme ça.

— Prends quelque chose, dit-il. T’en as un à portée.

Elle tendit le bras vers la table de nuit et revint avec un gode, qu’elle montra une seconde à la caméra avant de l’amener entre ses cuisses. Regarde. Elle le fit glisser en elle d’un coup, jusqu’au bout, et tout son corps répondit — le dos cambré, un son étouffé dans l’oreiller. Enfin remplie. C’était ça qu’il lui fallait, et il l’avait su avant elle.

À partir de là, ça alla vite. Elle se baisait avec le gode au rythme qu’il lui donnait, la main libre sur le clito, les yeux rivés à l’écran ; lui se branlait à la même cadence, le souffle court, en la regardant. Deux corps dans deux maisons, à des heures de route, et pourtant accordés au même mouvement, montant ensemble vers la même chose.

— Avec moi, dit-il, très bas. Maintenant.

Elle ne tint pas une seconde de plus. Elle jouit en le regardant, le gode enfoncé, le corps secoué, le cri ravalé au fond de la gorge pour ne réveiller personne — et de voir ça, de l’entendre se casser, emporta Samuel à son tour. Il gicla dans sa main sur le canapé, sans un bruit, les yeux dans les siens à travers l’écran, pendant qu’à Bordeaux elle tremblait encore. Vingt-six ans pour en arriver là.


Après, ils restèrent connectés un moment sans rien faire. Juste leurs deux visages, les souffles qui retombaient, un sourire idiot des deux côtés. Personne ne dit que c’était bizarre, ou mal, ou trop tard. Ce n’était rien de tout ça.

— Bon, finit-elle par dire. Faudra peut-être qu’on essaie en vrai, un jour.

— Un jour, répondit-il.

Ils ne le savaient pas encore, mais « un jour » aurait une date — un an plus tard, à Poitiers, dans une chambre où il n’y aurait plus d’écran entre eux. Pour ce soir, ça suffisait largement. Samuel raccrocha, remonta se coucher près de sa femme endormie, et resta longtemps les yeux ouverts, le visage d’Annabelle encore sur la rétine — la fille du lycée, enfin, vingt-six ans après.