Le train
Le message arrive à Bordeaux-Saint-Jean, sur le quai.
Il est déjà dans le TGV, à Libourne, à vingt minutes de l’arrivée. Il sent le téléphone vibrer dans la poche intérieure de sa veste, le sort sans hâte. Le numéro d’Annabelle. Une seule ligne :
j’ai mis une culotte portée — tu les mérites pas neuves
Il lit ça une fois, pose le téléphone sur la tablette.
Dehors la Garonne est apparue entre les champs, large et grise sous le ciel d’avril. La rive droite, les grues du port, puis les premières maisons de la banlieue nord. Il regarde sans voir. Il pense à la culotte — pas de façon abstraite. Précisément. Ce que portée veut dire : une journée, peut-être deux, la chaleur accumulée dans le tissu, l’odeur d’elle retenue là, l’humidité propre au corps d’une femme qui marche, qui enseigne, qui court. Il connaît cette odeur depuis Angers, la chambre d’hôtel, la table de nuit. Il pense à ça pendant que le train ralentit, que les quais glissent par la fenêtre.
Il répond : où tu es.
La réponse arrive en deux secondes : quai A. robe verte. tu me vois pas encore.
Il la voit en sortant de la voiture.
Annabelle est au bout du quai, les deux mains dans les poches d’un trench couleur camel, les cheveux châtains retenus en un chignon bas qui dégage la nuque. La robe dépasse du trench — un jersey vert olive, longueur midi, qui ondule légèrement dans l’air du quai. Elle cherche dans la foule. Elle le trouve.
Elle ne s’avance pas — elle attend qu’il vienne.
Il prend son temps. Il la regarde marcher vers elle en la regardant : debout, les épaules droites, un demi-sourire qui ne cache pas qu’elle sait exactement ce qu’elle a envoyé dans le train il y a vingt minutes. Quand il est assez près :
— Bon voyage ?
— Court.
— C’est exprès.
Elle se penche pour la bise — la joue, l’odeur familière d’un savon discret, puis quelque chose d’autre dessous, quelque chose de plus chaud. Il recule d’un pas.
— T’as faim ? dit-elle.
— Oui.
— J’ai réservé. C’est à vingt minutes à pied. Tu veux déposer ton sac d’abord ?
— Après.
Elle hoche la tête. Elle sort du quai, il marche à côté d’elle. Elle ne lui a pas demandé si ça lui convenait — elle a dit c’est à vingt minutes à pied comme si la question ne se posait pas. Il note ça sans le formuler.
La ville
Le soleil est apparu sur le parvis de la gare, un soleil d’avril encore mince qui chauffe juste le haut des façades. Annabelle marche à son rythme habituel — la foulée longue qu’il avait remarquée à Angers, les mains sorties des poches maintenant. Elle connaît les rues. Elle traverse sans vérifier les feux, elle coupe par des ruelles qu’il n’aurait pas choisies sur une carte.
— C’est ton quartier ? dit-il.
— Dix minutes de chez moi. Cours de l’Intendance.
— Tu marches beaucoup.
— J’aime marcher. Et courir. Tu savais ça.
Il le savait. Il savait beaucoup de choses sur elle par les messages — la course le matin, l’appartement qu’elle avait refait depuis le divorce, la façon dont elle organisait ses semaines, les aventures qui se chevauchaient parfois sans qu’elle en fasse une affaire. Il connaissait l’intérieur avant l’extérieur. Ça créait un décalage particulier, voir la ville derrière laquelle il y avait tout ça.
Bordeaux défile. Les façades en pierre blonde, les balcons en fer forgé, les platanes qui n’ont pas encore toutes leurs feuilles. Des terrasses déjà sorties sur les trottoirs, des gens en veste ou en manteau selon leur rapport au printemps. Une ville qui s’arrange pour être belle sans y mettre d’effort apparent.
— T’avais jamais mis les pieds ici ? dit-elle.
— Le train. La suite.
Elle tourne la tête vers lui.
— Bordeaux comme ville, je veux dire.
— Non.
Elle semble trouver ça logique — une ville qu’on traverse, qu’on ne voit pas. Elle lui désigne quelque chose au coin d’une rue, une librairie qu’il faudrait voir, puis elle reprend sa marche sans s’y arrêter. Elle ne s’explique pas. Elle montre, elle continue.
Le restaurant est dans une rue étroite derrière le marché des Capucins. Une enseigne en lettres noires, des ardoises dans la vitrine. La terrasse donne sur la rue — six tables sous une marquise verte, des parasols encore fermés.
Annabelle pousse la porte. Elle connaît le serveur — deux mots, il les guide vers la terrasse. Table du fond, légèrement à l’écart des autres, un poteau entre eux et la rue.
— Tu voulais dehors ? dit-il.
— Il fait beau.
— Tu réserves souvent ici.
— Quand ça m’arrange.
Elle dit ça en s’asseyant, elle retire son trench et le plie sur le dossier de la chaise. La robe en jersey vert olive — il la voit maintenant en entier, le tissu souple qui tombe sur les épaules, pas de bretelles à proprement parler mais une encolure large qui laisse les clavicules nues. Elle porte un cardigan fin par-dessus, qu’elle garde. Le jersey est léger, presque fluide, il suit les seins sans les souligner — rien dessous, il le savait depuis longtemps mais le savoir et le voir font deux informations différentes.
Le serveur apporte deux cartes, de l’eau. Annabelle l’ouvre, la parcourt, les yeux dessus.
— T’as vu les messages de lundi ? dit-elle sans lever la tête.
— Oui.
— Tu t’attendais à quoi pour ce week-end.
Ce n’est pas une question — c’est une façon d’ouvrir quelque chose. Il ne répond pas immédiatement. Il regarde la carte lui aussi.
— Je m’attendais à ta ville.
— Et ?
— Et ce que tu décides d’en faire.
Elle pose la carte. Elle le regarde une seconde — brève, évaluante — puis reprend la carte.
— Le lieu c’est moi. Le reste c’est nous deux.
— D’accord.
Elle fait un signe discret au serveur. Elle commande pour eux deux — elle lui avait demandé par message s’il mangeait des coquillages, il avait dit oui. Elle choisit un Graves blanc, sec, une bouteille. Elle n’a pas demandé.
La terrasse
Le soleil a avancé sur les tables, maintenant il touche le bas de la leur. Les autres terrasses s’animent — des couples, des tables de collègues à l’heure du déjeuner, le bruit de fond d’une ville en milieu de journée.
Le vin arrive. Annabelle lève son verre vers lui, brièvement.
— À Bordeaux.
— À Bordeaux.
Les coquillages arrivent dans un plat en terre, des palourdes et des bigorneaux au beurre persillé. Elle mange avec appétit, sans faire d’histoires du tout. Elle parle d’une exposition qu’elle est allée voir la semaine dernière, d’un livre qu’elle a commencé et laissé tomber, d’un de ses élèves qui l’a fait rire vendredi. Il écoute. Il regarde ses mains, la façon dont elle tient le verre, la légèreté avec laquelle elle tient la conversation dans une main et mange de l’autre.
Un temps de silence — pas gêné. La rue qui passe, une mobylette, des voix à la table voisine.
Annabelle regarde la carte encore ouverte sur la table. Elle la tient à deux mains, les yeux dessus, voix parfaitement posée :
— J’ai pas de culotte.
Samuel ne bouge pas. Il tient son verre.
— J’ai changé d’avis sur le quai, dit-elle. Je l’ai retirée dans les toilettes de la gare. J’ai gardé l’autre pour toi.
Elle pose la carte. Elle regarde la rue, les gens qui passent sur le trottoir. Le serveur débarrasse la table voisine avec des gestes précis et rapides.
— Tu veux qu’on parle d’autre chose ? dit-elle.
— Non.
— Bien.
Elle reprend son verre. Elle le regarde par-dessus le bord.
Ils commandent des plats — elle l’entrecôte, lui le poisson du jour. La conversation reprend sur d’autres choses : le lycée à Angers, une amie commune qu’ils ont perdu de vue au même moment. La banalité de ça, la façon dont on parle de choses ordinaires et que quelque chose d’autre est en dessous, posé là comme une assiette retournée.
Samuel pose la main sur la table, du côté d’Annabelle.
Elle le regarde.
Il ne dit rien. Il laisse la main là.
Après un moment elle avance légèrement sa chaise — pas de façon ostentatoire, le geste de quelqu’un qui cherche une position plus confortable. La nappe retombe. Sous la table, son genou vient se poser contre le sien. Elle reprend sa fourchette.
À la table à droite, deux femmes parlent d’un appartement à rénover. Le serveur passe avec une ardoise, propose les desserts à la table d’en face. La rue — les gens, une poussette, un vélo qui passe trop vite.
Samuel déplace la main sous la table.
Il la pose sur son genou à elle, le tissu du jersey tiède sous la paume. Elle continue de couper sa viande. Il fait glisser la main le long de la cuisse, le tissu qui remonte légèrement. Elle tient sa fourchette exactement comme avant.
Il trouve. Le tissu replié, puis la peau — l’intérieur de la cuisse, plus chaude. Elle ne lève pas les yeux de son assiette. Elle mange une bouchée. Ses cuisses s’ouvrent d’un degré, imperceptible depuis la rue, depuis les tables voisines.
Il pose deux doigts à l’endroit exact. Il sent l’humidité avant même de toucher, la chaleur d’abord. Elle est baveuse — depuis quand, depuis le quai peut-être, depuis le message envoyé depuis les toilettes de la gare, depuis qu’elle sait qu’elle est assise là sans rien, à une table de terrasse avec les bruits de la ville autour.
Un serveur repasse. Annabelle lève la tête vers lui.
— C’est excellent, dit-elle avec un signe vers son assiette.
— Je suis content, dit le serveur.
Il s’éloigne. Sous la table, les deux doigts de Samuel qui s’installent doucement — pas de précipitation, une pression légère qui cherche. Il la sent se contracter une fois, brève, involontaire. Elle reprend son couteau.
— T’as goûté le poisson ? dit-elle.
— Pas encore.
Il retire la main. Il prend sa fourchette. Le poisson est bon — une daurade, des légumes d’hiver qui commencent à céder la place au printemps. Il mange. Elle mange. La main revient.
Ce qui se passe sous la nappe blanche, entre la rue et les tables voisines, n’est pas visible. Ce qui est visible : deux personnes qui déjeunent, qui parlent de temps en temps, qui boivent du vin blanc à une terrasse de Bordeaux un samedi d’avril. Ce qui n’est pas visible : la façon dont Annabelle tient sa fourchette une seconde de trop entre deux bouchées. La façon dont elle dépose son couteau en faisant moins de bruit que d’habitude. La façon dont elle reprend son verre et le pose à l’endroit exact où elle l’avait pris, comme si la précision du geste compensait ce qu’elle ne contrôle pas par ailleurs.
Samuel la regarde parfois — le visage. Elle ne le regarde pas. Elle maintient une expression neutre avec un effort que lui seul peut mesurer, parce que lui seul sait ce qui le demande. La légère contraction des mâchoires. Les paupières qui descendent d’une fraction quand la pression augmente, puis remontent immédiatement.
Une femme à la table voisine demande du pain. Le serveur le lui apporte.
Annabelle expire doucement par le nez. Un son très court, inaudible à un mètre.
— Samuel, dit-elle à mi-voix.
— Oui.
— Continue pas comme ça.
— Tu veux que j’arrête.
— Non. Mais continue pas comme ça.
Il comprend. Il ralentit. Il reste là, la pression constante, sans chercher à conclure. Elle dépose sa fourchette.
— Le dessert ? dit-il.
Elle le regarde enfin — une vraie seconde, les yeux sur lui. Il y a là-dedans quelque chose de composé mais qui tient mal, les bords qui commencent à lâcher.
— L’addition, dit-elle.
L’appartement
L’appartement est au troisième d’un immeuble haussmannien, cours de l’Intendance. Pas d’ascenseur — l’escalier en pierre, la rampe en fer, la minuterie qui claque à chaque palier. Annabelle monte devant lui, les clés déjà dans la main. Il voit le jersey qui ondule dans ses pas, la nuque dégagée, les tendons des chevilles dans les sandales plates.
Elle ouvre la porte. Elle entre, pose les clés sur un crochet, retire ses sandales sans se retourner.
— Je te montre où poser ton sac.
La chambre est au fond du couloir — elle ouvre la porte, il entre. Un lit double contre le mur, une table de nuit en bois naturel, les volets mi-clos qui font des raies de lumière sur le parquet. Sur la table de nuit : une lampe à l’abat-jour en lin, un livre posé pages ouvertes sur lui-même, et, sans que ça soit caché ou mis en avant, deux sex-toys. Un allongé, violet foncé, quelques centimètres. Un autre plus compact, en silicone blanc, avec un angle. Posés là comme les affaires d’une personne qui vit dans cette chambre et n’a pas pensé à ranger avant.
Il pose son sac sur le fauteuil.
— La salle de bain c’est à droite, dit-elle depuis le couloir.
Il va dans la salle de bain. Une petite pièce, du carrelage blanc et du bois clair, une douche à l’italienne. Sur le porte-serviette : une serviette, et dessous, accrochée au bord inférieur de la barre — une culotte.
Il la prend.
Coton blanc, taille basse, le même modèle que la première fois à Angers. Le tissu est tiède encore — pas chaud, tiède, la tiédeur d’un vêtement qu’on vient d’ôter depuis pas longtemps. Il la porte au visage. Elle a attendu ça — il le sentait dans le message, dans la façon dont elle l’avait formulé. Tu les mérites pas neuves. Elle avait raison. L’odeur est là, franche, propre mais charnelle, le fond d’elle-même retenu dans le tissu depuis une journée au moins — la chaleur du corps, l’humidité ordinaire, quelque chose d’acide et de doux ensemble. Rien de joué dans ça, rien de performé. C’est elle, juste elle, ce que son corps fait dans une journée normale.
Il reste un moment.
Quand il revient dans le couloir, Annabelle est dans la cuisine. Elle a sorti deux verres, une bouteille de vin naturel non ouverte. Elle se retourne en l’entendant.
Elle regarde sa main. La culotte est dedans, pliée.
— T’as trouvé vite.
— T’avais pas cherché à la cacher.
— Non.
Elle tourne le tire-bouchon dans le goulot, l’ouvre sans effort. Elle verse deux verres. Elle lui tend le sien en passant devant lui, elle va s’asseoir sur le canapé du salon — un canapé bas, vert canard, beaucoup de coussins, une liseuse sur l’accoudoir.
Il s’assoit en face d’elle.
— T’as voulu qu’on parte avant le dessert, dit-il.
— Oui.
— Pourquoi.
Elle pose le verre sur ses genoux.
— Parce que si on était restés une minute de plus, j’aurais fait un truc visible.
Un temps.
— Tu l’as jamais fait, dit-il. En terrasse.
— Jamais autant que ça. Je peux maintenir une façade. J’ai une bonne façade. Mais t’avais pas ralenti comme je t’avais demandé — t’avais ralenti autrement.
— Oui.
— C’est pas pareil.
Il la regarde. Elle lève son verre, en boit une gorgée.
— L’appartement, dit-il. C’est mieux.
— C’est différent.
— Tu préfères quoi.
Elle réfléchit — pas pour la forme, vraiment.
— Les deux. Mais le public c’est pour la contrainte. Pouvoir pas faire entendre. Pouvoir pas se laisser aller. Faire semblant d’être ailleurs alors qu’on est exactement là. Si la contrainte disparaît, quelque chose d’autre prend la place — c’est pas mieux ou moins bien, c’est autre chose.
— Et maintenant qu’on est là.
Elle pose le verre sur la table basse. Elle le regarde.
— Maintenant il n’y a plus de contrainte.
Elle se lève. Elle prend son verre avec elle et va dans la chambre. Il entend le parquet. Il attend une seconde, pose son propre verre, se lève.
La porte est entrouverte. Il la pousse.
Annabelle est debout au pied du lit, de dos, le jersey qu’elle fait passer par-dessus sa tête. Le tissu tombe sur le sol. Elle n’a pas de soutien-gorge — elle le savait, il le savait. Elle se retourne.
Elle a cinquante ans, elle court trois matins par semaine, et le corps dit les deux choses à la fois — les muscles dans les cuisses et les épaules, les seins qui ont leur poids, les hanches qui s’arrondissent à la ceinture. Elle le regarde venir vers elle sans baisser les yeux.
Il s’arrête à un mètre.
— La culotte, dit-il.
Elle tend la main. Il la lui donne — la portée, celle du porte-serviette. Elle la regarde, la pose sur la table de nuit, à côté des deux sex-toys.
— Maintenant, dit-elle.
Il pose les mains sur ses hanches. Il l’embrasse — elle répond sans attendre, les mains dans ses cheveux, une bouche qui sait depuis longtemps ce qu’elle cherche. Il la fait reculer jusqu’au lit, doucement, elle s’y allonge sans le lâcher.
La nuit
Il s’agenouille entre ses genoux.
Il prend son temps — les mains d’abord, longtemps. Les jambes depuis les chevilles, les cuisses. Il sent qu’elle est encore humide de la terrasse, que le trajet et l’escalier et la conversation dans le salon n’ont rien dissipé. Il y a quelque chose dans ça — que son corps ait tenu toute la terrasse, tout le chemin, et que ce soit encore là — qui l’arrête une seconde.
— Tu penses à quoi, dit-elle.
— À tout ce qui a précédé.
— Et ?
— Et que c’est encore là.
Elle ne répond pas. Elle pose la main dans ses cheveux.
Il l’embrasse à l’intérieur de la cuisse, remonte. Elle est épilée, une peau nette et chaude, et quand il arrive il sent l’humeur de la terrasse mêlée à autre chose — le désir maintenant sans contrainte, la même femme mais dans son lit, dans son appartement, sans nappe ni rue ni serveur qui passe. Il prend son temps. Langue large d’abord, lente, qui fait le tour avant de s’installer. Elle lâche un son long dans la chambre — pas retenu du tout, un son qui vient des reins, qui dit qu’elle ne retient plus rien.
— Comme ça, dit-elle.
Il reste là. Les mains à plat sur ses hanches. Elle a les deux bras en croix sur le drap, les yeux fermés, la respiration qui monte par paliers. Il connaît son corps par les messages — ce qu’elle faisait seule, ce qu’elle aimait qu’on lui fasse, ce qu’elle n’avait pas trouvé souvent. Il sait qu’elle monte vite et qu’elle aime qu’on la retienne. Il ralentit.
— Non, dit-elle.
Il reprend.
— Samuel.
— Oui.
— Arrête de ralentir.
— Non.
Elle serre les cuisses sur ses oreilles, les doigts qui s’agrippent dans ses cheveux. Le son dans la chambre, les volets mi-clos sur la lumière de l’après-midi, Bordeaux dehors à travers les fenêtres — rien de tout ça n’entre dans la pièce.
Il la fait attendre encore une fois. Elle dit son prénom dans un souffle et il reprend le rythme jusqu’au bout — elle jouit avec les deux mains dans ses cheveux et un son qui ne cherche pas à se contenir, les cuisses qui se serrent, le corps qui tient puis qui lâche.
Il remonte le long d’elle.
Elle a les yeux ouverts sur le plafond, la respiration qui descend par petits secousses. Il s’allonge à côté d’elle, la main sur son ventre.
Elle tourne la tête.
— T’as pris le truc de la terrasse et tu t’en es servi ici.
— Oui.
— Le ralentissement.
— Oui. T’avais dit que tu voulais que j’arrête pas. Je l’ai gardé.
Elle reste silencieuse un moment. Puis :
— C’est malin.
Il se lève. Il prend le sex-toy violet sur la table de nuit — il le regarde, le soupèse légèrement, le repose. Il prend l’autre, le compact, et le lui tend.
Elle le regarde dans sa main.
— T’as fouillé.
— Non. Ils sont sur la table de nuit.
— Je les range pas.
— Je sais.
Elle prend le sex-toy. Elle le regarde encore une seconde, puis elle le pose sur le drap entre eux. Elle se retourne sur le ventre.
— Retourne-moi, dit-elle. Et reste là.
Ce qui suit est lent et précis — lui qui reprend depuis le dos, les mains sur les épaules, la colonne, les reins, le temps qu’il prend avant de descendre. Elle qui entre ses deux bras vers la table de nuit attrape la culotte portée et l’enfonce sous son visage dans les oreillers — il voit ça, il ne dit rien. Il comprend que c’est pour elle ce que c’est pour lui : une matière, une odeur, quelque chose de concret où s’ancrer.
Il entre en elle lentement, par derrière, les hanches à plat d’abord. Elle pousse la culotte contre son visage plus fort. Il y a dans la chambre les sons de ce qui se fait — la peau, la respiration, le lit — et dehors les sons de la ville, un voisin du dessus, un moteur dans la rue. Rien n’entre dans la pièce.
Il se penche pour attraper le sex-toy compact sur le drap. Il le pose dans sa main à elle.
— T’as dit que tu savais faire, dit-il.
— Je sais faire.
— Alors fais.
Elle dit quelque chose dans la culotte, étouffé, qu’il n’entend pas. Elle fait.
Ils restent ainsi longtemps — lui qui mène le rythme, elle qui cherche le sien dans le même temps, les deux choses qui se superposent sans se gêner. Elle jouit une première fois avec un son sourd dans les oreillers, les mains qui cherchent appui, lui qui ne lâche pas. Il l’entend chercher à reprendre le fil, la respiration qui se réinstalle, et puis ça repart.
Elle jouit une deuxième fois en se retournant à moitié vers lui, les yeux sur lui — un regard qui n’est pas de la demande mais de la vérification. Il soutient le regard. Il suit peu après.
Le silence revient lentement, par couches.
Dehors, Bordeaux. La lumière dans les volets a viré à l’orange, puis au gris. Elle n’a pas bougé.
Il va dans la salle de bain. Le porte-serviette est vide maintenant. Il revient dans la chambre — elle est sur le dos, les bras dans le dos, les yeux au plafond.
— T’as faim ? dit-elle.
— Oui.
— Il y a un traiteur en bas. Je commande.
Il s’allonge à côté d’elle. Elle attrape son téléphone sur le chevet, commande sans lui demander ce qu’il veut — elle avait deviné ou su depuis un message d’il y a des semaines. Il ne dit rien.
La culotte portée est sur le drap entre eux, froissée. Il la prend, la pose sur la table de nuit. Elle le regarde faire.
— T’en fais quoi.
— Je la garde.
— Elle est à moi.
— Tu me l’as envoyée avant que j’arrive. Elle était déjà à moi.
Elle ne répond pas. Elle pose le téléphone. Elle se tourne sur le côté, lui tourne le dos, et se laisse aller dans le silence avec la façon tranquille de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver dans sa propre chambre.
Il reste allongé. Dans les volets, le dernier gris du jour.
La nuit après — la nourriture sur la table de la cuisine, une bouteille de cidre breton qui lui a plu, la façon dont elle mange assise sur le plan de travail parce que c’est chez elle et qu’elle mange où elle veut. Puis la chambre de nouveau, plus lentement, sans urgence, le corps de l’autre déjà moins inconnu.
Elle dort en premier. Il reste éveillé un moment, l’écoute respirer. La chambre, les objets sur la table de nuit — la lampe, le livre, les sex-toys qu’elle a remis en place comme des affaires ordinaires. La culotte blanche pliée sur le coin de la table.
Il pense à la terrasse — le serveur qui passait, la femme à la table voisine qui parlait d’un appartement à rénover, les bruits de la rue. Le visage d’Annabelle au-dessus de son assiette, la tension dans les mâchoires, le verre posé trop précisément.
Il pense à ce qu’elle avait dit dans le salon : le public c’est pour la contrainte. Et à ce qui venait ensuite dans la chambre quand la contrainte tombait.
Dehors, Bordeaux endormie.
Il s’endort.
Le matin, la lumière passe les volets en lames minces. Il y a le bruit du quartier qui commence — un klaxon lointain, une benne à ordures, des voix. Elle dort encore, les cheveux défaits sur l’oreiller.
Il se lève sans bruit. Il va dans la cuisine, trouve le café, la cafetière italienne sur la plaque. Il lit les inscriptions sur les boîtes, les habitudes d’une cuisine qui n’est pas la sienne. Dehors par la fenêtre, le cours de l’Intendance encore calme, les platanes, un jogger qui passe.
Annabelle arrive pieds nus dans la cuisine, un pull large sur les épaules. Elle regarde le café en train de passer.
— T’as trouvé.
— J’ai cherché.
Elle prend deux tasses dans le placard — elle lui tend la sienne sans demander comment il le prend. Elle se verse le sien, monte sur le plan de travail, boit.
Il reste debout contre l’évier.
— T’as un train à quelle heure ? dit-elle.
— Dix-neuf heures. Je change si besoin.
Elle hoche la tête. Elle regarde la rue par la fenêtre.
— Il y a un marché le dimanche matin, dit-elle. Marché des Capucins. À dix minutes à pied.
— Tu veux y aller.
— J’y vais tous les dimanches.
— Alors on y va.
Elle se retourne vers lui — le même sourire que la veille sur le quai, celui qui sait quelque chose. Elle saute du plan de travail, pose la tasse dans l’évier.
Elle passe devant lui pour aller s’habiller.
Dans la chambre, il l’entend ouvrir un tiroir. Il boit son café.
Quand elle revient dans la cuisine elle porte un jean, un tee-shirt blanc, une veste légère. Elle a les clés à la main. Elle le regarde.
— Prêt.
Il pose sa tasse.
Dans la poche de sa veste, la culotte pliée.
Elle n’en a pas reparlé.