Accueil / Histoire 2018

Limoges

Samuel Marine

La formation

Le train part de Brive à sept heures cinquante-deux. Samuel est sur le quai à sept heures quarante. Marine arrive à sept heures quarante-huit, sac à bandoulière en toile beige, un gobelet de café dans la main, une robe d’été légère sous un blouson fin — elle a dû estimer que Limoges en mai méritait les deux.

— J’ai failli rater, dit-elle.

— Je vois.

Ils montent, trouvent leurs places — réservations côte à côte, parce que c’est la structure qui a géré les billets et que personne n’y a pensé autrement. Samuel range son sac en soute, elle pose le sien sur ses genoux. Le train démarre.

Une heure vingt. Ils parlent du dossier en cours, d’une réunion de direction de la semaine passée, du directeur qui a encore changé d’avis sur quelque chose. C’est une conversation professionnelle, fluide, le genre qu’ils n’auraient pas dans l’open-space — trop de portes ouvertes, trop d’oreilles. Dans le train c’est différent. Ils ont la banquette, le paysage qui défile, une légère promiscuité de fait que personne ne nomme.

À un moment elle s’endort un quart d’heure, la tête légèrement penchée vers la vitre. Samuel lit. Quand elle se réveille elle ne s’en excuse pas, elle reprend la conversation à l’endroit où ils l’avaient laissée.


L’hôtel Mercure est à dix minutes de la gare à pied. Ils font le trajet sans carte, elle a regardé avant de partir. La ville est grise et calme, un mardi matin de mai. Ils posent les bagages, montent aux chambres — troisième étage, couloir identique. Ils redescendent ensemble pour la formation.


La salle de séminaire est au deuxième étage, côté jardin. Table rectangulaire en bois clair, huit chaises, un vidéoprojecteur, deux carafes d’eau. Six autres participants déjà installés — des gens d’autres structures, d’autres villes, inconnus. L’animateur distribue des feuilles de programme. Samuel s’installe à mi-table, côté fenêtre. Marine prend la chaise à sa gauche, naturellement, parce qu’ils arrivent ensemble et que c’est la configuration évidente.

Ils sont les seuls à se connaître dans la pièce. Ça crée quelque chose de léger, une appartenance commune qui n’a pas besoin d’être jouée.


La matinée passe. L’animateur est compétent et un peu monotone — deux qualités qui s’accordent bien dans ce contexte.

Marine prend des notes. Un carnet à spirale, petit format, écriture serrée. Elle tient le stylo haut, légèrement incliné — un geste qu’il lui avait signalé pendant son stage, tu vas te fatiguer le poignet, et qu’elle n’a manifestement pas corrigé. Samuel remarque ça, le range sans trop savoir pourquoi.

Elle écoute avec une concentration particulière : les mains posées sur la table entre deux prises de note, le regard vers l’animateur, aucun mouvement parasite. C’était déjà comme ça quand elle était stagiaire, quatre ans plus tôt. Il l’avait encadrée un été — vingt-trois ans, service communication, une façon de poser des questions qui cherchait le raisonnement derrière la règle. Elle était revenue trois ans plus tard, responsable commerciale, recrutée sur ses mérites. Aujourd’hui ils sont à égalité dans l’organigramme.


La pause de onze heures. Café, quelques échanges avec les autres participants. Marine parle avec une femme de Périgueux, souriante, détendue — elle a cette facilité avec les inconnus, une curiosité naturelle qui fait que les gens se racontent assez vite. Samuel l’observe depuis le fond de la salle, sans qu’elle le voie.


L’après-midi, la lumière change. Elle entre obliquement par la fenêtre de gauche, traverse la table, fait des taches dorées sur le bois clair.

Vers seize heures Marine se lève pour aller chercher de l’eau au fond de la salle. Elle repousse la chaise, se redresse. La robe est légère — à contre-jour une seconde, entre la fenêtre et la table, le tissu imprimé devient presque translucide dans ce couloir de lumière jaune. Sous la jupe, on devine brièvement la forme d’une petite culotte sage, quelque chose de clair, coton probablement.

C’est cette seconde-là qui le ramène. Le contre-jour, la cuisse devinée, le tissu qui ne cache plus tout à fait — il a déjà vu ça, une fois, il y a quatre ans, et le souvenir est resté intact, plus net qu’il ne devrait. Elle est déjà au fond de la salle. Il la regarde revenir et se dit qu’il a deux jours devant lui — une formation, un hôtel, des soirées — et qu’il serait dommage de ne pas profiter de tout ça pour s’en faire de nouveaux.

Samuel reprend son carnet.


La journée finit à dix-sept heures trente. L’animateur dit qu’on se retrouve demain matin à neuf heures. Les participants ramassent leurs affaires. Marine échange quelques mots avec la femme de Périgueux, lui donne sa carte.

Dans le couloir Samuel l’attend — instinctivement, parce qu’ils sont arrivés ensemble et que c’est logique de repartir ensemble. Elle le rejoint, ils prennent l’escalier côte à côte.

— Ce bistrot ce soir, dit-elle.

— Oui.

— Vingt heures ?

— Ça marche.


Le bistrot

Le bistrot s’appelle Frère Tuck. C’est une adresse à burgers dans une rue piétonne du centre, repérée en sortant de la formation — l’enseigne, l’odeur de grillade, la cuisine qu’on voit travailler derrière la vitre. Ils y vont ensemble sans que ça se décide vraiment : la journée finie, le déplacement, deux collègues qui n’allaient pas dîner chacun de son côté.

La salle est petite — des tables hautes carrées, des tabourets hauts, une cuisine ouverte au fond d’où montent le bruit et l’odeur de viande grillée, de grandes baies vitrées sur la rue. Mais il fait doux ce soir, et ils prennent une table en terrasse, dehors, sur le pavé de la rue piétonne. Une petite table carrée, dans un coin, à l’écart du passage — des jardinières la séparent de la rue et en font presque un retrait. Ils s’installent chacun sur un côté, en angle : pas face à face, pas tout à fait côte à côte, les chaises qui se touchent presque à l’angle de la table. Le serveur apporte les menus. Ils les regardent.


Assis en angle, ils sont proches — les genoux qui se frôlent sous la table, les épaules qui se tournent l’une vers l’autre dès qu’ils se parlent. Il commande un verre de rouge, elle un blanc.


La conversation démarre sur la formation. Ce que l’animateur avait dit sur la matrice d’Eisenhower, si c’était vraiment nouveau pour quelqu’un en 2018. Marine dit que non, mais que la façon dont il l’avait appliquée au secteur public était honnêtement utile. Samuel dit qu’il avait trouvé l’après-midi plus consistant que la matinée. Elle est d’accord.

Ils parlent des collègues absents — qui aurait dû être là et ne l’était pas, qui avait préféré envoyer un agent de catégorie B à sa place. Marine cite un nom, Samuel rit brièvement. C’est ce genre de conversation — les petites ironies partagées d’une petite maison, le vocabulaire interne, les raccourcis que seuls ceux qui travaillent dans le même endroit peuvent entendre.

C’est banal. C’est confortable.


Les plats arrivent — deux burgers, un panier de frites posé entre eux. Marine coupe le sien en deux avant d’y toucher, méthodique, et le mange proprement, sans en perdre une miette ni le fil de ce qu’elle dit. Elle passe d’un sujet à l’autre avec une fluidité qui n’est pas de la légèreté — c’est de la précision, une façon de ne rien laisser traîner.

Samuel boit une gorgée de vin.


Le premier verre se termine. Le serveur propose d’en reprendre un. Ils acceptent tous les deux, sans se consulter.

La rue piétonne vit encore un peu — des passants, une terrasse plus loin, le bruit de la cuisine derrière la vitre. Mais leur coin, derrière les jardinières, est devenu une sorte de bulle : le bruit autour rend le silence entre deux phrases acceptable, rend la proximité acceptable, permet qu’on soit là sans que ça demande une explication.

Marine pose les coudes sur la table, les deux mains autour de son verre.

— T’étais content de partir deux jours ? dit-elle.

La question n’est pas anodine. Dans une petite structure de trente personnes, tout le monde sait vaguement ce que vivent les autres — pas les détails, mais la forme générale des choses. Samuel comprend ce qu’elle demande sans qu’elle ait besoin de le formuler autrement.

— Oui, dit-il. Toi ?

Elle réfléchit une seconde — une vraie réflexion, pas une politesse.

— Oui. Différemment.

Il attend. Elle ne précise pas tout de suite. Elle regarde la rue un moment, puis elle revient vers lui.

— J’ai rompu il y a trois semaines.

Elle le dit comme un fait accompli — ni pour provoquer quelque chose, ni pour chercher une réaction. Un fait, posé là, qui explique en partie le différemment.

— Ça va, dit Samuel.

— Oui. Vraiment.

Un silence court. Pas gêné. Le genre de silence qui indique qu’on peut continuer ou pas, que rien n’est obligatoire.

Le deuxième verre arrive.


La dérive

— J’avais besoin de partir, reprend-elle. Pas de lui spécifiquement. De la configuration entière.

Elle dit ça en regardant son verre, les deux pouces sur le pied du verre, un geste de concentration.

— Trois ans, dit-elle. C’était bien au début et puis ça s’est installé. Et quand quelque chose s’installe trop vite, à un moment tu regardes et tu te demandes si c’est ce que tu voulais ou si c’est juste ce qui s’est passé.

Samuel l’écoute sans l’interrompre.

— J’ai vingt-sept ans et déjà l’impression que tout était joué. Le mercredi soir pizza, le dimanche chez ses parents. C’était quelqu’un de bien. C’est juste que je m’ennuyais.

Elle lève les yeux vers lui — directe, sans coquetterie.

— Au lit surtout.

Elle le dit sans détour, comme on dit quelque chose qu’on a gardé longtemps et qu’on pose enfin sur une table. Samuel ne réagit pas. Il attend la suite.

— Je voulais davantage. Je sais pas exactement quoi. Mais davantage que ce qu’on avait. Et à un moment j’ai compris que si je restais j’allais finir par le lui en vouloir d’un truc dont il était pas responsable.

Elle boit une gorgée.

— Alors j’ai arrêté.


Le bruit autour d’eux continue. Quelqu’un rit fort à une table voisine. Le serveur passe.

— Et toi, dit-elle.

— Quoi moi.

— Comment tu gères. T’es marié depuis combien de temps.

— Quinze ans.

Elle hoche la tête légèrement — l’information est absorbée, pas commentée.

— T’as l’air serein pour quelqu’un qui est marié depuis quinze ans. C’est réel ou c’est bien joué.

— C’est réel.

— Comment.

Samuel pose son verre. Il la regarde une seconde.

— Tu le sais.

Deux mots, sans appuyer. Il les laisse là, entre eux, et il la regarde pendant qu’ils font leur chemin.

Marine ne détourne pas les yeux. Ce qui passe sur son visage n’est pas de la surprise — plutôt le contraire : la reconnaissance de quelque chose qu’elle n’avait pas prévu d’entendre nommé, même de biais. Elle sait exactement de quoi il parle. Et elle sait qu’il sait qu’elle le sait.

Un silence. Ni gêné ni vide. Plein de ce qui n’est pas dit.

— C’est vrai, dit-elle enfin.

Elle boit une gorgée.

— Tu fais ça souvent ?

— Ça dépend des occasions.

— C’était quand, la dernière ?

Samuel s’arrête une seconde. Puis il dit :

— Une femme rencontrée sur une appli. Adopte un mec. On s’était pas mal écrit avant — c’était assez chaud, assez pour savoir ce que chacun aimait. On se voit un soir au resto.

Il prend son verre.

— À la fin du repas, au moment de payer, elle s’absente, va aux toilettes. Quand elle revient, elle ne se rassoit pas tout de suite : elle passe derrière moi et me glisse un bout de tissu dans la main. Tiède, légèrement humide. Et elle me dit à l’oreille — c’est ma culotte, je viens de me masturber dedans, ça devrait te plaire.

Il dit ça avec précision, la voix neutre, le même ton qu’il aurait pour décrire autre chose.


Marine ne dit rien pendant quelques secondes. Elle pose son verre, lentement, comme si ses mains avaient besoin de faire quelque chose de précis pendant qu’elle absorbe ça.

— Et c’est ça qui t’excite ?

— Les culottes. Mouillées — surtout si on me la donne à dessein.

— Pourquoi ?

Elle veut comprendre, elle va au bout.

— C’est l’odeur ? Le fait que ce soit… un peu sale ?

— En partie. Surtout le décalage. Qu’elle l’ait fait juste avant, aux toilettes, et qu’on continue à parler comme si de rien n’était.

Il dit ça simplement. Pas de pose, pas de sourire entendu. Un fait sur lui-même, posé avec le même calme qu’il met à tout le reste.

Marine le regarde. Ce qui passe dans son regard n’est pas du jugement — c’est de la surprise, une surprise qui ne cherche pas à se cacher, et en dessous quelque chose d’autre, qu’elle n’avait pas prévu d’éprouver ce soir.

— C’est dingue que ça t’excite autant, dit-elle.

La voix plus basse qu’avant. Ce n’est pas un reproche. C’est presque une réflexion qu’elle se fait à elle-même — le genre de phrase qu’on dit quand on essaie de prendre la mesure de quelque chose qu’on vient de comprendre sur soi.


Samuel attend.

Puis il demande, tranquillement :

— Et toi. Tu le ferais ?

Marine tourne la tête vers lui.

— Quoi. Me masturber dans ma culotte ?

Elle dit ça sans baisser la voix — elle nomme la chose exactement. Pas pour le provoquer. Parce que c’est comme ça qu’elle fonctionne : quand elle veut comprendre, elle nomme.

— Oui. Et la donner ensuite.

Un silence.

Ce n’est pas de la panique dans ce silence — c’est de la réflexion. Quelque chose se déplace dans son regard, quelque chose d’imperceptible à qui ne la regarderait pas aussi attentivement. Sa main revient poser le verre, repart, se pose à plat sur la table.

— Je sais pas, dit-elle. Ça dépend du contexte.

Samuel ne répond pas tout de suite. Il la laisse entendre ce qu’elle vient de dire. Ça dépend du contexte. Elle aussi l’entend — ses épaules bougent légèrement, comme quelqu’un qui se rend compte à mi-phrase de là où sa phrase l’emmène.

Il pose les yeux sur elle. Patient. Sans appuyer.

— Et là.

Un temps.

— Est-ce que le contexte s’y prête ?


Le trouble

Elle le regarde une seconde.

— T’es sérieux.

Ce n’est pas vraiment une question. C’est une vérification — elle veut savoir s’il y a une sortie, s’il y a une ironie quelque part qu’elle aurait ratée. Il n’y en a pas.

— Oui.

Un temps. Puis, du même ton posé :

— Je suis sûr que tu mouilles déjà ta culotte, là. Mais j’ai besoin de vérifier.

Ce n’est plus une proposition qu’il lance pour voir. C’est lui qui mène, à présent — calmement, sans élever la voix, comme si la chose était déjà décidée.


Marine ne répond pas.

Elle pose son verre. Elle regarde la rue une seconde — les passants, les tables voisines, personne qui les regarde. Elle se lève.

— Je reviens.

Elle dit ça sans le regarder. Elle entre dans le bistrot, traverse la salle vers le fond, la démarche normale, rien qui se voit. À travers la vitre, Samuel la suit des yeux jusqu’à ce que la porte des toilettes se referme.

Il reprend son verre. Il attend.


Elle revient trois minutes plus tard.

Quelque chose a changé dans sa façon d’être là. Ce n’est pas visible dans la démarche — elle marche droit, elle garde le même port. C’est dans le visage. Quelque chose de légèrement défait, les joues plus roses, le regard qui ne sait pas exactement où se poser. L’expression de quelqu’un qui vient de faire quelque chose dont il ne se croyait pas capable et qui n’a pas encore décidé ce qu’il en pense.

Elle se rassoit rapidement, se penche légèrement vers lui. Sa main va dans la sienne sous la table — une seconde, juste le temps du passage. Le tissu est chaud dans sa paume. Très chaud.

Elle se redresse. Elle regarde devant elle.


Samuel ouvre la main discrètement sous la table.

La culotte est petite, en coton clair, les coutures fines. Il la tient entre les doigts, il la sent sans la regarder encore — le tissu humide, chaud, visiblement humide au centre. Il la regarde maintenant, brièvement, ostensiblement. Il ne fait pas semblant de ne pas regarder. Il regarde.

Marine fixe la table.

Il se penche légèrement vers elle. Voix basse, mais pas chuchotée — juste le registre de quelqu’un qui dit quelque chose qu’il veut qu’on entende clairement.

— Tu l’as vraiment fait.

Elle ne répond pas.

— C’est bien. Tu l’as bien mouillée pour moi.

Un léger tremblement dans ses épaules — imperceptible, mais là.

— Tu as pris du plaisir ?

— Samuel…

— Réponds.

Un silence court. Puis :

— Oui.

— Dis-le correctement.

Elle déglutit. La terrasse autour d’eux n’a pas changé — le bruit, les passants, le serveur qui passe. Personne ne les regarde.

— Oui, j’ai pris du plaisir.

Samuel porte la culotte à son nez. Lentement, sans se cacher d’elle — juste d’elle il ne se cache pas. Il inspire. Les yeux dans les siens pendant qu’il fait ça.

L’odeur est chaude, nette, légèrement acide. La chaleur de son corps depuis toute la journée, et en dessous quelque chose de plus précis, de plus cru — ce qu’elle vient de faire dans ces toilettes.

Marine le regarde faire. Elle ne détourne pas les yeux mais quelque chose dans son regard vacille.

Sa main libre va vers son visage — paume sur sa joue, doucement mais sans lui laisser de fuite. Il l’oriente vers lui. Elle résiste une demi-seconde, puis elle laisse.

Les yeux dans les siens maintenant. Pas moyen de regarder ailleurs.

— Voilà, dit-il.

Il dit ça calmement, comme une conclusion — comme si voilà suffisait à nommer tout ce qui vient de se passer.


Le serveur arrive avec la note.

Samuel retire la main. Il plie la culotte et la glisse dans la poche intérieure de sa veste. Le geste est discret, précis, définitif.

— On y va, dit-il.


Le couloir

Dehors l’air est doux, légèrement humide. Les rues de Limoges en semaine, à vingt-deux heures — peu de monde, les cafés qui ferment, une voiture qui passe. L’hôtel est à quatre minutes à pied.

Ils marchent côte à côte, les mains dans les poches. Samuel sent le poids de la veste contre sa poitrine — la culotte dans la poche intérieure, encore tiède.

Marine marche légèrement en retrait. Un demi-pas, peut-être moins. Elle ne le fait pas exprès — c’est le corps qui prend une position, qui s’organise autour de quelque chose qu’il est en train d’assimiler.

Elle ne parle pas.

Il ne parle pas non plus. Ce n’est pas un silence pesant. C’est un silence qui a une consistance, qui appartient à ce qui vient de se passer et qu’on laisse exister.


À mi-chemin elle dit :

— Je comprends pas ce que je viens de faire.

— Si.

Un temps.

— J’aurais pu dire non.

— Oui.

— J’avais envie de dire non.

— Non.

Elle s’arrête une seconde. Il s’arrête aussi. Elle le regarde — le regard frontal, celui qu’elle met sur les choses qu’elle veut comprendre jusqu’au bout.

— T’es chiant, dit-elle.

Il n’y a rien d’hostile dans ce qu’elle dit. C’est presque de l’admiration, contenue, retournée contre lui parce qu’elle ne sait pas encore quoi en faire.

Ils reprennent.


Le hall de l’hôtel est calme — le réceptionniste de nuit, une lumière tamisée, le bruit sourd d’un ascenseur quelque part. Ils entrent, ils traversent. L’ascenseur s’ouvre.

Ils montent au troisième.

Dans l’ascenseur Marine regarde les chiffres au-dessus de la porte. Samuel la regarde, elle. La façon dont elle se tient — droite, les épaules, les bras le long du corps. Ce calme apparent qui n’est pas du calme — c’est de la retenue, quelque chose qui se tient serré.

Les portes s’ouvrent.


Le couloir du troisième est identique à tous les couloirs de tous les hôtels — moquette beige, lumière blanche, portes numérotées à intervalles réguliers. Sa chambre est à droite. La sienne est à gauche.

Ils sortent de l’ascenseur.

Samuel tourne à droite. Il fait trois pas, s’arrête devant la 318, sort la clé de sa poche.

Il ne dit rien. Il n’invite pas. Il n’attend pas non plus ostensiblement — il glisse la carte dans la serrure, la diode passe au vert, il pousse la porte.

Il entre.

Il laisse la porte ouverte.


Marine est restée dans le couloir.

Elle regarde la porte ouverte. Elle regarde le numéro — 318 — comme si le chiffre contenait quelque chose qu’elle n’a pas encore décodé. Sa chambre à elle est de l’autre côté, vingt mètres dans l’autre sens.

Trois secondes.

Cinq.

Elle entre.

Elle ne dit rien en franchissant le seuil. Ce n’est pas de la passivité — c’est un choix qu’elle fait à chaque pas, qu’elle a fait à chaque pas depuis qu’elle s’est levée de la banquette. Elle le sait. Il le sait.

La porte se referme derrière elle dans le silence du couloir.


La chambre

Samuel n’allume pas le plafonnier. La lampe de bureau au fond de la pièce, lumière basse et latérale. Il pose sa veste sur le fauteuil. Il sort la culotte de la poche intérieure. Il la pose sur le lit, bien visible, sans commentaire.

Il se retourne vers elle.

Elle est debout au milieu de la chambre, les bras le long du corps. Elle a encore ce calme apparent, cette tenue qu’elle maintient depuis le couloir. Il va s’occuper de ça.

— Enlève la robe.

Pas de douceur dans la façon de demander. Une instruction.

Elle hésite une seconde — un battement, pas de résistance. Elle atteint le zip dans son dos, tire. La robe tombe. Elle n’a pas de soutien-gorge.

— La robe par terre. Laisse-la là.

Il s’assoit sur le bord du lit. Il la regarde de là, à distance — les petits seins nus, les bras qui remontent instinctivement.

— Les bras le long du corps.

Elle les repose.

— Tourne-toi.

Elle se retourne, lui fait dos. Il la regarde — les épaules, la nuque, le bas du dos, les fesses. Elle porte encore les bottines.

— Les chaussures. Garde tout le reste.

Tout le reste — il n’y a rien d’autre. Elle le sait. Il l’entend comprendre ça dans la légère façon dont ses épaules bougent.

Elle enlève les bottines. Elle se retrouve nue, debout, lui tournant le dos.

— Retourne-toi.

Elle se retourne.

— Écarte les pieds.

Un battement. Elle écarte les pieds.

— Plus.

Elle écarte davantage. Elle est exposée maintenant — debout dans la lumière basse, les pieds écartés, les bras le long du corps. Rien à faire de ses mains, nulle part où mettre son regard.

Samuel la regarde longuement. Il ne dit rien pendant un moment. Il la laisse être là, debout, vue.

— Tu mouilles.

Ce n’est pas une question. Il le voit de là où il est.

Marine ne répond pas.

— Dis-le.

— Oui.

— Oui quoi.

— Oui je mouille.

— Depuis combien de temps.

— Depuis… le bistrot.

— Depuis avant. Depuis que je t’ai posé la question. Dis-le correctement.

— Depuis que tu m’as demandé si le contexte s’y prêtait.

— Et tu t’es masturbée dans ta culotte pour me la donner mouillée.

— Oui.

— Tu l’avais jamais fait.

— Non.

— Et tu l’as fait quand même.

— Oui.

Il prend la culotte sur le lit. Il se lève, il s’approche d’elle. Il la lui tend — le tissu humide bien visible.

— Sens.

Elle le regarde.

— Sens ce que t’as fait.

Elle baisse les yeux vers la culotte. Elle la prend. Un battement. Elle la porte à son nez et elle sent — son propre tissu, sa propre odeur, ce qu’elle était aux toilettes du bistrot il y a une heure.

— C’est toi ça. Garde-la en main.


Il fait le tour d’elle lentement, sans la toucher encore. Il l’observe — la façon dont elle tient la culotte, les épaules, la tension dans le bas du ventre, les cuisses légèrement humides à l’intérieur.

— Sur le lit. À genoux, face au mur.

Elle monte sur le lit. Elle se met à genoux, face au mur, lui donnant le dos. Il s’installe derrière elle.

Ses mains sur les hanches — les pouces dans la peau, il la pousse légèrement en avant.

— Mains sur le mur.

Elle pose les deux paumes à plat sur le mur devant elle. Cette position-là, les mains au mur, les fesses vers lui, les genoux sur le lit — elle ne peut plus se recroqueviller, plus se fermer, plus faire semblant d’être ailleurs.

Il s’agenouille derrière elle.

Ses mains qui s’ouvrent sur ses fesses — les pouces qui écartent doucement. Il prend son temps. Il souffle d’abord, juste la chaleur de sa bouche contre sa chatte ouverte, sans toucher. Elle frémit.

— Bouge pas.

Il la prend avec la langue depuis le bas. Lent, large, du bas vers le haut, en revenant sur les lèvres gonflées, entre les plis — il apprend la configuration dans cette position, différente, plus ouverte, plus crue. Elle est brillante, gluante, l’odeur forte et chaude.

— T’es dans un état. Dis-moi ce que tu sens.

— Ta… ta langue.

— Et.

— Et je peux pas bouger.

— Et ça te plaît.

Un son, pas vraiment un mot.

— Dis-le.

— Oui ça me plaît.

— Dis-le complètement.

— Ça me plaît de pas pouvoir bouger. Ça me plaît que tu me regardes comme ça.

Il continue. Les cercles précis sur le clitoris, la langue qui remonte, qui revient. Ses mains qui tiennent les hanches quand elles cherchent à bouger malgré elle.

— Tiens-toi.

— Je… c’est difficile.

— Je sais. Tiens-toi quand même.

Elle essaie. Elle y arrive à moitié — les hanches qui frémissent, les bras qui se raidissent contre le mur, les mains à plat qui cherchent quelque chose à tenir. Il sent le moment qui monte, il sent les muscles qui commencent à se contracter.

Il s’arrête.

Elle laisse échapper un son frustré, les épaules qui s’effondrent une seconde.

— Non. S’il te plaît.

— Si.

Il attend. Il garde les mains sur ses hanches, posées là, sans bouger. Elle reprend sa respiration. Trente secondes peut-être. Il la sent redescendre légèrement.

Il recommence.


Il fait ça deux fois. La troisième fois il ne s’arrête pas.

Elle jouit les mains à plat sur le mur, les hanches qui cherchent sa bouche malgré tout, un son long et incontrôlé qui part du ventre, les bras qui plient et qui tiennent quand même. Les contractions longues, profondes, régulières.

Il la laisse finir entièrement.


Quand c’est fini il la retourne. Il la couche sur le dos — les jambes qui pendent au bord du lit, lui debout entre, à la bonne hauteur. Il se place contre elle sans entrer, juste là, il la regarde.

Elle est défaite — les cheveux épars sur le lit, la peau rouge aux joues et à la gorge, les yeux qui ont du mal à tenir son regard.

— Regarde-moi.

Elle lève les yeux.

— Tu vas te souvenir de cette position.

— Oui.

— Dis-moi pourquoi.

Elle hésite.

— Parce que je pouvais rien faire.

— Et.

— Et j’avais envie que ça continue quand tu t’es arrêté.

— Et la prochaine fois que tu m’enverras un message au boulot tu penseras à ça.

Ses épaules bougent — quelque chose entre le rire et autre chose.

— C’est méchant.

— Non.

Il entre lentement. Elle est brûlante, encore contractée, il doit s’arrêter à mi-chemin, il attend, il la sent s’ouvrir sous lui. Il pose une main à plat sur son ventre.

— Sens ma main là.

— Oui.

— Sens quand j’entre jusqu’au fond.

Il y va. Un soupir long, les yeux qui se ferment.

— Les yeux ouverts.

Elle les rouvre. Elle le regarde, les lèvres entrouvertes, quelque chose dans son regard qui n’est plus du tout la femme du train ce matin.

Il commence à bouger — long, régulier, les mains qui tiennent ses hanches, qui la positionnent exactement là où il veut. L’autre main descend, les doigts sur le clitoris, les cercles qui reprennent. Il la regarde pendant tout ça, il observe ce qui passe dans son visage, il ajuste en fonction de ça.

— Dis-moi ce que tu veux.

— Que tu continues.

— Dis-le autrement.

Un battement court.

— Baise-moi.

— Voilà.

Il accélère. Les deux — les hanches et les doigts. Elle ne retient plus rien, les sons qui sortent à chaque coup de hanches, les mains qui cherchent ses avant-bras et qui s’y accrochent. Le lit, la lumière basse, l’odeur dans la chambre — sueur et sexe et quelque chose de plus chaud, de plus net.

Elle jouit une seconde fois en le regardant — les contractions profondes qu’il sent partout, les ongles dans ses bras, un long son qui ne ressemble à rien d’autre. Il continue à bouger en la tenant bien en place jusqu’à ce que ce soit fini.

Il finit après — les deux mains de chaque côté de son visage, les yeux dans les siens jusqu’au bout.


Après.

Marine reste allongée, les yeux au plafond. Elle ne parle pas. Sa respiration redescend lentement. Samuel s’allonge à côté d’elle.

Au bout d’un moment il prend la culotte sur le bord du lit — elle était tombée là à un moment, il ne sait plus quand. Il la tient dans sa main. Tiède encore, ou à nouveau.

Marine tourne la tête vers lui. Elle regarde la culotte dans sa main.

— T’as ce que tu voulais, dit-elle.

— Oui.

— C’était quoi exactement.

Il réfléchit.

— Te voir faire quelque chose que tu pensais pas faire. Et te voir prendre du plaisir à le faire.

Elle reste silencieuse une seconde.

— J’avais pas prévu ça ce soir.

— Non.

— Tu le savais.

— Je savais que c’était possible.

Elle se retourne sur le côté, dos vers lui. Pas contre lui — juste là, dans le même espace, la respiration qui s’allonge dans le noir.

Dehors Limoges est silencieuse. Demain il reste une journée de formation.

Samuel ferme les yeux.