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Madame Shawn

La table du fond

Ça faisait quatre jours que Marielle y pensait.

Pas continûment — elle avait un travail, des réunions, une vie qui ne s’arrêtait pas pour si peu. Mais ça revenait. Aux feux rouges, sous la douche, dans la file de la boulangerie : l’idée de ce déplacement remontait par en dessous, tiède, insistante, et il fallait chaque fois qu’elle la repousse d’un revers pour faire autre chose. À cinquante-six ans elle connaissait ce courant-là par cœur. Elle savait le reconnaître, le doser, le laisser monter sans le laisser déborder. C’était même devenu un de ses plaisirs les plus sûrs : tenir une envie à distance, exprès, pour la sentir grossir.

Le salon du digital tombait à point — deux jours à Paris, en juin, et une chaleur déjà lourde, anormale pour la saison, qui collait les chemisiers au dos dès le quai de la gare. Elle aurait pu réserver l’hôtel habituel : deux chambres au même étage, le buffet en bas, le confort anonyme des déplacements professionnels. Elle avait pris autre chose. Un appartement, dans le dixième, à deux pas du canal. Un airbnb pour deux — deux chambres, une cuisine, un salon —, un lieu à eux, sans réception, sans couloir, sans voisin de palier derrière une cloison. Elle l’avait choisi un soir en faisant défiler les photos, et elle savait parfaitement, en validant la réservation, ce qu’elle mettait en place. Un endroit où, le soir venu, il n’y aurait personne pour entendre quoi que ce soit.

Saint-Raphaël n’était pas loin derrière. Quelques mois à peine. Elle y repensait sans nostalgie — plutôt comme on repense à une porte qu’on a poussée et qu’on a trouvée ouverte. La nuit à quatre, le plug que Samuel avait préparé et posé lui-même, ce verrou qu’elle gardait depuis toujours et qui s’était entrebâillé sans le moindre drame. Elle s’était découverte, à son âge, plus disponible qu’elle ne l’aurait cru. Pas moins maîtresse d’elle-même pour autant — l’inverse. Elle l’avait vérifié toute sa vie et ça se confirmait encore : plus elle s’autorisait, plus elle menait.

Et il y avait Samuel. Quatre ans qu’il était à elle, au fond — depuis ce vendredi de décembre où elle lui avait posé une culotte en appât sur un panier à linge et où il avait mordu, comme elle savait qu’il mordrait. Elle n’avait jamais cessé, depuis, d’aimer ce qu’elle tenait de lui : ce qu’il croyait cacher et qu’elle voyait, ce besoin qu’il avait et qu’elle pouvait nourrir ou faire attendre, à son gré. Elle le regardait désirer comme d’autres regardent travailler un bel artisan. C’était, chez elle, la chose la plus proche de la tendresse.

Ce matin-là, devant le tiroir ouvert, elle avait pris son temps pour choisir. Elle savait depuis des années ce qu’une culotte chargée fait à cet homme — elle s’en était servie pour le ferrer, elle s’en servait encore. Mais ce n’était pas tout à fait ça, ce matin. Ce matin elle ne savait pas encore comment la soirée tournerait, ni vers quoi ; elle savait seulement qu’elle descendait à Paris avec une faim qu’elle n’avait pas l’intention de calmer toute seule, et que tout, dans la journée qui venait — l’appartement, le quartier qu’elle avait choisi près du canal, jusqu’au tissu qu’elle ajustait là contre elle —, elle l’avait disposé d’avance, sans rien forcer, comme on laisse une porte entrouverte et qu’on attend de voir qui passera.

Elle referma le tiroir. Dehors, la chaleur montait déjà sur les toits.


Le taxi les laissa en début de soirée au coin d’une rue calme du dixième, à cent mètres du canal. Samuel sortit les deux valises du coffre pendant que Marielle cherchait le code sur son téléphone. Il faisait encore une chaleur de plein après-midi, alors qu’il était plus de sept heures — l’asphalte rendait ce qu’il avait emmagasiné dans la journée, l’air ne bougeait pas, et il sentit la sueur revenir dans son dos à peine la portière refermée.

L’appartement était au premier, au-dessus d’une cour. Frais, sombre, les volets tirés par le propriétaire avant leur arrivée. Parquet, des murs blancs, une cuisine ouverte sur le salon, deux chambres qui se faisaient face de part et d’autre du couloir. Marielle posa son sac dans celle de gauche sans hésiter, comme si elle avait déjà choisi sur les photos — ce qui était sans doute le cas. Il prit celle de droite.

Il connaissait cette femme depuis sept ans, et depuis quatre il la connaissait autrement. Il y avait, à se retrouver tous les deux dans un appartement vide un soir de canicule, quelque chose qu’aucun des deux n’avait besoin de nommer. Ils s’étaient déjà retrouvés ainsi, souvent — chez elle, en déplacement, à Saint-Raphaël quelques mois plus tôt dans un autre appartement partagé, avec d’autres. Il pensa : elle n’a pas pris cet endroit par hasard. Elle ne prenait jamais rien par hasard. C’était reposant, d’une certaine façon, de savoir qu’elle avait un coup d’avance — ça lui retirait le travail de réfléchir.

Il prit la salle de bain le premier, à sa demande à elle. L’eau froide lui fit du bien. Quand il ressortit, une serviette à la taille, Marielle traversait le couloir avec sa trousse, déjà en sous-vêtements, et elle ne se détourna pas plus qu’il ne se détourna — la pudeur, entre eux, avait fini il y avait longtemps. Il la regarda passer. La poitrine pleine, les hanches larges, ce corps qu’il connaissait par cœur et qui ne perdait rien à être connu.

Elle ressortit prête vingt minutes plus tard. Une robe en lin froissé, couleur sable, longue, sans manches, boutonnée sur le devant du col jusqu’à mi-cuisse — le genre de robe qu’on met quand il fait trop chaud pour autre chose, et qui ne dit rien tant qu’elle ne bouge pas. Pas de soutien-gorge sous le lin léger ; ça se voyait quand elle se tournait. Les cheveux châtains bouclés relevés à la va-vite, déjà défaits par la chaleur. Des sandales plates. Elle s’était parfumée — il le sut quand elle passa devant lui pour attraper son sac.

— On va vers le canal, dit-elle. Il y a tout ce qu’on veut. On choisira sur place.

Ils ressortirent dans le soir qui ne tombait pas. À huit heures la lumière restait haute, dorée, posée sur l’eau verte du canal et sur les gens assis en rangs sur les berges, les bouteilles entre les jambes, les pieds dans le vide au-dessus de l’eau. Une odeur de friture et de cigarette traînait sur le quai. Ils marchèrent au ralenti, sans se presser, le long des arbres, en lisant les devantures — un Mexicain plein à craquer, une cave à vin minuscule, une pizzeria. Marielle s’arrêta devant une façade sombre, sobre, où des lettres dorées annonçaient une cuisine thaïlandaise.

— Là, dit-elle. J’ai envie de thaï.


À l’intérieur, Madame Shawn ne ressemblait pas à la rue. La salle était sombre, profonde, tout en bois et en plantes — des fougères qui débordaient des étagères, des lanternes de papier rouge, des bouddhas de pierre posés entre les bouteilles, une lumière basse et chaude qui tombait par petits îlots. Il y faisait à peine plus frais que dehors, mais l’œil, lui, se reposait. Une serveuse leur indiqua une table tout au fond, contre le bar — deux chaises et un guéridon dans un renfoncement, à l’écart du gros de la salle, là où les conversations des autres se perdaient dans la musique. Un coin pour deux. Marielle s’assit dos au mur, face à la salle, comme toujours ; Samuel prit la chaise d’angle, le bar à portée de main.

Ils commandèrent à boire sans encore regarder la carte — un verre de blanc pour elle, une bière pour lui. La fraîcheur du soir d’été, la fatigue agréable du voyage, la perspective de la table : ils étaient bien. Samuel se cala contre le dossier et laissa son regard traîner sur la salle.

C’est elle qui revint avec les verres.

Anna avait vingt-cinq ans et la démarche un peu basse, économe, des gens qui sont debout depuis l’ouverture. Grande, presque autant que Marielle. Métisse — quelque chose d’asiatique dans les yeux et le grain de la peau, mais pas seulement, un mélange qu’on ne savait pas nommer et qui faisait qu’on la regardait deux fois. Les cheveux bruns, longs, raides, noués en queue basse d’où s’échappaient des mèches collées à la nuque par la chaleur. Une mini-jupe noire, toute simple, les jambes nues. Un chemisier blanc classique, de ceux qu’on met pour servir, dont elle avait défait les deux premiers boutons à cause de l’air qui ne circulait pas. Très belle, sans en faire un drame — le genre de beauté qui ne s’excuse de rien et ne réclame rien non plus.

Elle posa les verres, annonça le blanc, la bière, demanda s’ils avaient choisi à manger. Sa voix était douce, un peu en retrait, presque timide — elle gardait les yeux sur le guéridon plus que sur eux, le bloc-notes contre la hanche. Mais sous cette douceur de surface, Anna avait passé une journée de chien : la canicule dans une salle sans clim digne de ce nom, le service de midi interminable, et par-dessus tout ça son corps qui la travaillait depuis le matin. Elle était en plein milieu de son cycle, à ce moment du mois où la moindre chose la mettait en route — une chaleur basse, tenace, qui ne demandait qu’à être nourrie et qui rendait la fin de service très longue. Elle l’avait senti dès le réveil. Elle savait ce qu’elle était, ces jours-là.

Elle nota la commande sans relever, dit qu’elle revenait. Mais en se détournant elle avait déjà jaugé la table, par réflexe, comme on jauge tout le monde dans une salle quand on sert : la femme, plus âgée, belle, sûre d’elle, qui occupait sa chaise comme un fauteuil ; et l’homme à côté, la cinquantaine peut-être un peu moins, la barbe courte poivre et sel, les avant-bras posés sur la table, ce calme des hommes qui n’ont rien à prouver. Pas un couple, pas tout à fait — il y avait entre eux une aisance qui n’était pas celle des couples. Elle rangea ça sans y penser, comme une information de plus.

Quand elle revint quelques minutes plus tard, le bloc à la main pour prendre le détail des plats, un troisième bouton de son chemisier était défait. La chaleur, sans doute. Elle se pencha légèrement au-dessus du guéridon pour montrer une ligne sur la carte qu’elle leur recommandait, et resta là le temps qu’il fallait.


Ce que Marielle voit

Marielle vit la chose avant Samuel, comme toujours.

Ce n’était pas sorcier. Il suffisait de regarder, et regarder était ce qu’elle faisait le mieux. La serveuse revenait trop souvent. Pas pour elle — pour lui. Un verre d’eau qu’on n’avait pas demandé, une assiette réajustée d’un centimètre, une question sur la cuisson qui n’appelait pas vraiment de réponse : autant de prétextes minces, et chacun la ramenait du même côté de la table, celui de Samuel. Quand elle se penchait pour poser quelque chose, c’était devant lui qu’elle se penchait. Quand elle repartait, il y avait cette demi-seconde où sa tête restait tournée vers lui une fraction de trop avant que le reste du corps suive.

Lui ne voyait rien encore. Il parlait du salon du lendemain, des contacts à voir, calé contre son dossier, sa bière à la main, à mille lieues de se douter qu’on tournait autour de lui. C’était précisément ce qui plaisait à Marielle. Elle l’avait déjà éprouvé — à Saint-Raphaël, des années plus tôt, quand elle l’avait regardé se faire chauffer par Julie au milieu d’un gala sans qu’il se sache observé, et qu’elle en avait trempé sa culotte, debout au milieu de trois cents personnes, sa coupe de champagne à la main. Le même courant la reprenait là, à cette table, dans la pénombre rouge du restaurant. Ce n’était pas de la jalousie ; ça n’avait jamais rien eu à voir avec la jalousie. C’était le plaisir de voir ce qu’il ne voyait pas, et de savoir, avant lui, ce qui était en train de se mettre en place.

Et elle était déjà prête, son corps. Quatre jours qu’elle entretenait ce feu doux, et depuis qu’ils étaient entrés ici il avait monté d’un cran sans qu’elle ait rien fait — la chaleur, le vin frais, l’appartement vide qui les attendait, et maintenant cette grande fille qui ne savait pas encore qu’elle s’était fait repérer. Marielle sentait l’humidité s’installer entre ses cuisses, lente, familière. Elle but une gorgée de blanc, posa son verre, et regarda la serveuse traverser la salle vers une autre table — la mini-jupe noire, les longues jambes nues, ce cul ferme et plein qui roulait à peine sous le tissu. Elle est bien faite, pensa Marielle, sans la moindre gêne à se le dire. Et elle a faim de quelque chose, celle-là. Ça se voit à dix mètres.

Elle reposa les yeux sur Samuel, qui finissait sa phrase sur le salon sans avoir rien remarqué de tout ça, et elle eut ce demi-sourire intérieur qu’elle gardait pour elle dans ces moments — celui de quelqu’un qui vient de trouver le jouet de sa soirée et qui prend son temps avant d’y toucher.


Anna l’avait repéré, elle aussi. Ça s’était fait tout seul, dès le premier passage — ce genre d’homme posé, qui ne la déshabillait pas des yeux comme la moitié de sa clientèle, et que pour ça, justement, elle avait eu envie de regarder mieux. La femme avec lui ne lui avait pas échappé non plus. Belle, plus âgée, ce regard tranquille qui se promenait dans la salle et qui s’était arrêté sur elle une ou deux fois — pas le regard d’une épouse qui surveille. Anna ne savait pas trop ce qu’ils étaient, ces deux-là, mais elle savait reconnaître une table qui n’était pas tout à fait fermée. Et dans l’état où elle était ce soir, le ventre lourd, la peau à fleur, une table pas tout à fait fermée, c’était comme un courant d’air sur une braise.

Elle avait deux assiettes à attendre au pass, juste à côté de leur coin. Elle aurait pu rester droite, les bras croisés, à patienter. Elle ne le fit pas. Elle s’approcha du bout du bar, posa son bloc sur le zinc, et leva un pied pour le caler sur le barreau d’un des hauts tabourets — le geste anodin de quelqu’un qui a mal aux jambes après dix heures debout, qui s’étire, qui se repose une cuisse. Sauf que la mini-jupe noire ne suivait pas un tel mouvement sans conséquence. Le tissu remonta sur la cuisse relevée, glissa de l’intérieur des jambes, et découvrit, le temps qu’elle reste ainsi, le triangle de sa culotte dans l’ombre du bar — un coton clair, tout simple, tendu sur elle.

Elle gardait les yeux ailleurs. C’était tout l’art de la chose. Le visage tourné vers la cuisine, l’air d’attendre ses plats, parfaitement absorbée — la fille qui ne se doute de rien, qui ne pense pas une seconde à ce que sa jupe montre ou ne montre pas. À l’intérieur, c’était autre chose. Elle savait exactement l’angle qu’elle offrait, exactement qui était assis pile dans cet angle, et elle sentait son propre cœur cogner un peu de le faire — pas de la gêne, le contraire : cette excitation très précise d’exposer ce qu’on n’est pas censé montrer, à quelqu’un qui regarde en croyant qu’on ne le sait pas. C’était son vice à elle, celui qu’elle ne s’avouait qu’à moitié. Elle laissa son pied sur le barreau quelques secondes de plus que nécessaire.

Samuel vit. Évidemment qu’il vit — elle était à deux mètres, dans l’axe, et il regardait la salle depuis le début. Le coton clair dans la pénombre, là où il n’aurait pas dû y avoir autre chose que de l’ombre. Il ne détourna pas les yeux tout de suite ; il les détourna juste à temps, par réflexe, et c’est en les détournant qu’il croisa ceux de Marielle.

Parce que Marielle avait vu, elle aussi. Pas la culotte — l’angle ne lui donnait pas la culotte. Mais elle avait vu Anna lever la jambe, elle avait vu Samuel regarder, et elle avait vu, surtout, la fraction de seconde de trop qu’il avait mis à décrocher. Ça lui suffisait amplement. Elle reposa son verre, le coin de la bouche relevé, et ne dit rien encore. Anna récupéra ses deux assiettes, reposa son pied, et repartit vers une autre table de sa démarche tranquille, sans un regard pour leur coin — exactement comme si rien ne s’était passé.


Les plats étaient arrivés — un curry qui fumait, des nouilles sautées, des petits bols qu’on se passait. Ils mangeaient, la conversation allait et venait, légère, mais quelque chose avait changé d’épaisseur à la table depuis le bar. Marielle laissa passer un service, deux, puis elle se pencha vers Samuel, le coude sur le guéridon, et dit à mi-voix, sans préambule :

— Elle te plaît, la serveuse.

Ce n’était pas une question. Samuel reposa ses baguettes.

— Pourquoi tu dis ça.

— Parce que tu lui as regardé la culotte tout à l’heure, au bar. Et parce qu’elle te l’a montrée exprès. — Elle prit une gorgée de blanc, parfaitement calme. — Vous vous croyez tous discrets. Vous ne l’êtes jamais.

Il ne nia pas. Avec elle, ça n’avait pas de sens de nier — elle l’avait démasqué une fois pour toutes, des années plus tôt, et il avait depuis longtemps cessé de jouer cette comédie-là. Il eut un petit sourire, attrapa sa bière. Et c’est à ce moment que la main de Marielle, sous le guéridon, se posa sur sa cuisse.

Elle n’annonça rien. Elle continua de parler de la serveuse à voix basse — tu as vu comme elle revient tout le temps de ton côté — pendant que sa main remontait lentement le long de sa cuisse, par-dessus le tissu, jusqu’à trouver ce qu’elle cherchait. Il était dur. Bien sûr qu’il était dur ; il l’était depuis le bar et elle le savait avant même de vérifier. Elle posa la paume dessus, appuya une fois, tranquillement, comme on confirme une chose qu’on savait déjà, et laissa sa main là. Sous la table, hors de vue, dans une salle pleine de monde — c’était exactement le genre de chose qu’elle aimait : tenir un homme par-dessous pendant qu’au-dessus rien ne se voit, le visage lisse, la conversation qui continue. Samuel respira un peu plus lentement et ne bougea pas.

Anna repassa près du coin à ce moment-là, un plateau sur l’avant-bras. Et cette fois Marielle ne détourna pas les yeux. Elle la regarda venir, franchement, posément, sans le sourire de façade qu’on adresse au personnel — un autre regard, celui qu’une femme pose sur une autre quand elle a décidé quelque chose. Anna le sentit avant de le comprendre. Elle croisa ces yeux-là et, contre toute habitude, ne les fuit pas ; quelque chose se serra dans son ventre, bas, précis. La timide de surface avait disparu une seconde. Ce n’était pas l’homme qui la troublait, à cet instant — c’était elle, cette femme installée dos au mur, sa main qu’on ne voyait pas sous la table et dont Anna devina pourtant très bien où elle se trouvait. Anna soutint le regard une seconde de trop, elle aussi, puis poursuivit son chemin, la nuque chaude.

Marielle reprit son verre de la main libre. La soirée venait de basculer, et personne, à part eux trois, ne s’était aperçu de rien.


Le Comptoir Général

Ce fut Marielle qui régla, et Marielle qui demanda.

Quand Anna revint avec le terminal de carte, la salle s’était à moitié vidée, la cuisine fermait, l’heure tournait à ce moment du service où les serveuses commencent à compter les tables qui restent. Marielle posa sa carte, leva les yeux, et dit, du ton le plus simple du monde :

— Tu finis bientôt ?

Anna marqua un temps — pas long, juste assez pour accuser le coup de la question, qui n’était pas celle qu’on attend d’une cliente.

— Dans une demi-heure. Le temps de fermer.

— On va prendre un dernier verre en face, de l’autre côté de l’eau. Le Comptoir Général. — Marielle composa son code sans la regarder, comme si elle parlait de la pluie. — Si ça te dit de finir la soirée avec nous, tu nous y trouves.

Elle releva les yeux sur cette dernière phrase, et là elle la regarda — franchement, le même regard qu’à table. Avec nous. Anna comprit que le pluriel n’était pas une formule de politesse. Sa gorge fit quelque chose de bizarre. Elle aurait pu rire, décliner, faire la fille qu’on ne ramasse pas comme ça entre deux services. Mais elle était dans cet état, ce soir, et la femme la regardait de cette façon, et l’homme à côté ne disait rien mais ne la quittait pas des yeux. Elle s’entendit répondre, plus bas qu’elle n’aurait voulu :

— D’accord. Je vous rejoins.


Ils sortirent dans la nuit qui n’avait toujours pas vraiment fraîchi. Le canal était noir maintenant, l’eau luisante sous les réverbères, les berges encore pleines de groupes assis qui ne se décidaient pas à rentrer. Ils traversèrent par une des passerelles de fer, deux minutes à peine, le quai d’en face, et la façade du Comptoir Général au bout — une grande porte sombre, presque sans enseigne, le genre d’endroit qu’on ne trouve que si on sait qu’il est là.

Ils n’attendirent pas longtemps. Ils avaient à peine récupéré deux verres et trouvé un coin à l’écart, dans la grande salle moite et bruissante, quand Anna poussa la porte à son tour. Sans tablier, le chemisier blanc remplacé par un débardeur, les cheveux dénoués sur les épaules — autre chose que la serveuse, déjà. Elle les chercha des yeux dans la pénombre, les trouva, et vint vers eux.


Le Comptoir Général était une caverne — une ancienne halle au charme délabré, des plantes partout, des lustres dépareillés, de vieux canapés de cuir fatigué disposés en îlots dans une pénombre verte et dorée. La musique couvrait les voix, il y faisait chaud et moite, et les gens s’y entassaient sans se voir vraiment. Marielle avait trouvé ce qu’il fallait : un canapé profond dans un recoin, à l’écart du passage, là où la lumière n’arrivait pas. Elle s’y était installée d’un côté, Samuel de l’autre, et avait laissé entre eux exactement la place d’une troisième personne.

Anna s’assit là, au milieu, son verre à la main, et le canapé bas la fit s’enfoncer entre eux deux — les épaules contre les leurs, les cuisses qui touchaient des deux côtés. Elle avait gardé la mini-jupe noire du service ; assise, le tissu remontait haut sur les cuisses nues, et elle ne fit aucun geste pour le redescendre. La conversation tournait, prétexte — d’où elle venait, depuis quand elle servait là, des riens qu’aucun des trois n’écoutait vraiment. Ce qui se disait n’avait plus aucune importance. Ce qui comptait, c’étaient les peaux qui se touchaient dans le noir, la chaleur qui montait entre trois corps serrés sur un canapé trop petit, et le fait que personne ne se reculait.

Ce fut Marielle qui ouvrit le jeu, comme elle l’avait fait à table. Elle posa une main sur le genou nu d’Anna — simplement, à plat, sans la moindre précipitation — et l’y laissa. Anna ne bougea pas ; elle but une gorgée, continua sa phrase, mais sa cuisse, sous la paume, se détendit et s’ouvrit d’un rien. Alors la main de Marielle remonta. Lentement, le long de la peau tiède de l’intérieur de la cuisse, sans se cacher d’autre chose que de la pénombre, jusqu’à s’arrêter haut, très haut, là où la jupe ne couvrait presque plus rien. Anna laissa échapper un souffle. C’était son terrain, ça — se faire toucher là où on ne devrait pas, dans un endroit plein de monde, par quelqu’un dont personne autour ne soupçonnait le geste. Son vice exact. Elle écarta les genoux d’un centimètre de plus, l’air de rien, les yeux dans le vague, le verre contre la bouche.

Samuel regardait. De son côté du canapé, l’épaule contre celle d’Anna, il voyait tout — la main de Marielle disparue sous l’ourlet noir, le visage d’Anna qui gardait son masque tranquille pendant que le reste d’elle s’ouvrait, sa propre cuisse qu’il sentait se presser contre la sienne à chaque fois que Marielle remontait. Il pensa : elle est en train de la prendre pour moi. De me la préparer. Il connaissait cette mécanique, il l’avait toujours connue avec Marielle — elle tendait les choses, elle les disposait, et il n’avait qu’à les cueillir au moment qu’elle décidait. Il posa une main à son tour sur l’autre cuisse d’Anna, du côté du mur, dans l’ombre. Elle était maintenant prise entre deux mains, dans le noir, au milieu d’une foule, et son souffle commençait franchement à se décrocher.


Ça ne pouvait plus durer longtemps comme ça. La main de Marielle était haut sur la cuisse d’Anna, presque à la limite du tissu, et Anna n’était plus qu’un souffle qui se décrochait sur un canapé public, les paupières lourdes, le verre oublié dans sa main. Marielle le sentit — elle sentait toujours le moment juste. Elle posa son propre verre sur l’accoudoir, prit le menton d’Anna entre deux doigts, tourna doucement ce beau visage vers le sien, et l’embrassa.

Sans hâte. Une bouche qui prend son temps, qui sait ce qu’elle fait, qui ne demande pas la permission parce qu’elle a déjà tout lu dans le corps qu’elle tient. Anna eut un instant de surprise — c’était la femme, pas l’homme, et c’était elle qui prenait — puis elle s’ouvrit, rendit le baiser, une main qui monta se poser sur la nuque de Marielle. Profond, lent, mouillé, dans la pénombre verte du Comptoir, au milieu d’une foule qui ne regardait pas. Anna gémit dans la bouche de Marielle, tout bas. Toute sa fausse timidité avait fondu ; il ne restait que la faim, celle qu’elle traînait depuis le matin, et qui venait enfin de trouver à quoi se raccrocher.

Samuel ne bougeait pas. De son côté du canapé, sa main toujours posée sur l’autre cuisse d’Anna, il les regardait s’embrasser à dix centimètres de lui — sa femme, sa Marielle, qui dévorait tranquillement la bouche d’une fille de vingt-cinq ans qu’elle avait ramassée pour eux deux. Il était dur à en avoir mal, et il n’avait rien fait, rien décidé ; il avait seulement regardé une chose se mettre en place exactement comme elle l’avait voulu. Il pensa : c’est elle qui fait tout, et c’est ça qui me rend fou.

Marielle interrompit le baiser, recula de quelques centimètres, et regarda Anna — les lèvres entrouvertes, les yeux noyés, le débardeur qui montait et descendait vite. Le verdict était rendu, il n’y avait plus rien à vérifier. Elle ramassa son sac d’un geste tranquille.

— On a un appartement à deux minutes, dit-elle. Finis ton verre.

Ce n’était pas une question, et personne n’envisagea d’y répondre autrement. Ils sortirent dans la nuit tiède, retraversèrent la passerelle au-dessus de l’eau noire, Anna au milieu, une main de Marielle dans le bas de son dos qui ne la lâchait plus. Aucun des trois ne parlait. Il n’y avait plus rien à dire — seulement deux minutes à marcher, et une porte à pousser.


L’appartement

La porte se referma sur eux et l’appartement les avala dans sa fraîcheur et son silence. Marielle alluma une seule lampe, dans le coin du salon, une lumière basse et jaune qui laissait le reste dans l’ombre. Elle posa son sac, se retourna, et reprit la direction des opérations là où elle l’avait laissée — c’est-à-dire partout.

— Toi, dit-elle à Samuel, en désignant le fauteuil près de la lampe. Tu t’assois là.

Il la regarda une seconde. Il connaissait ce ton. Il s’assit.

— Tu regardes, dit-elle. Tu ne touches pas. Ni elle, ni moi. — Elle laissa la phrase tomber, tranquille, définitive. — Tu peux te toucher, toi. C’est tout ce que tu as le droit de faire pour l’instant.

Et c’était là, exactement, ce qu’elle préférait — plus encore peut-être que ce qui allait suivre. Le mettre dans ce fauteuil. Faire de cet homme qui menait d’ordinaire les femmes le spectateur d’une chose qu’elle, elle, allait mener entièrement. Toutes ces années où c’était elle qui avait regardé depuis l’ombre — la cloison d’un hôtel, l’encadrement d’une porte un soir d’été —, elle les retournait d’un mot. Ce soir c’était lui, derrière la vitre. Elle vit dans ses yeux qu’il comprenait, et qu’il bandait d’autant plus de comprendre. Parfait.

Puis elle se tourna vers Anna.

Anna, elle, n’attendait que ça. Pas l’homme — le regard. Être regardée, c’était sa faim à elle depuis toujours, et là on venait d’installer un homme dans un fauteuil avec l’ordre exprès de ne faire que regarder : on n’aurait pas pu lui offrir mieux. Elle prit son temps. Sous les yeux de Samuel, lentement, elle attrapa le bas de son débardeur et le fit passer par-dessus sa tête. Pas de soutien-gorge dessous — des seins bien proportionnés, hauts, fermes, les pointes déjà dressées dans l’air frais de la pièce. Elle dégrafa la mini-jupe noire, la fit glisser le long de ses longues jambes, l’enjamba. Il ne lui restait que la culotte de coton clair — celle qu’elle avait montrée exprès au bar, des heures plus tôt, et qui était maintenant tendue sur elle, marquée au centre d’une humidité qu’elle ne cherchait plus à cacher. Elle se tint là une seconde, droite dans la lumière jaune, offerte au fauteuil. Métisse, longue, le cul plein et musclé, ce corps de vingt-cinq ans qu’elle savait beau et qu’elle aimait par-dessus tout donner à voir.

Mais elle n’alla pas vers Samuel. Elle alla vers Marielle. C’était l’idée, et elle l’avait comprise sans qu’on la lui explique : tout ce qu’elle ferait, elle le ferait avec la femme, devant l’homme. Elle s’approcha de Marielle, lui ôta des mains le verre qu’elle n’avait plus, fit glisser une bretelle de la robe de lin sable, puis l’autre, et embrassa cette bouche qui l’avait déjà prise une fois ce soir — pendant que, dans le fauteuil à deux mètres, Samuel posait déjà une main sur lui-même par-dessus le tissu, parce que c’était la seule chose qu’on lui avait laissée.


Elles se déshabillèrent l’une l’autre sans se presser, debout d’abord, au milieu du salon, dans le rond de lumière jaune. La robe de lin de Marielle tomba ; en dessous, la culotte de dentelle qu’elle avait choisie le matin, et au-dessus la poitrine pleine, lourde, libre. Anna posa les mains dessus tout de suite, les soupesa, se pencha pour en prendre une pointe dans la bouche — et Marielle la laissa faire un instant, la tête renversée, avant de reprendre les choses en main, parce que les choses, c’était elle qui les prenait. Elle fit basculer Anna sur le canapé, s’agenouilla par-dessus, et l’embrassa de haut, les cheveux qui tombaient en rideau autour de leurs deux visages.

Puis elle se redressa, glissa deux doigts sous l’élastique de la culotte de coton d’Anna, et la fit descendre le long des longues jambes. Le tissu était trempé — pas humide, trempé, alourdi, l’entrejambe collé d’une mouille épaisse qu’une journée de chaleur et d’attente avait laissée monter. Marielle la retourna entre ses doigts, regarda la trace, et eut un petit rire. Sans se lever, sans cesser de regarder Anna, elle lança la culotte vers le fauteuil.

— Tiens, dit-elle à Samuel. En attendant. Occupe-toi avec ça.

Il l’attrapa au vol. Le coton encore tiède, lourd au centre, et l’odeur qui monta dès qu’il le porta au visage — basse, dense, animale, une chatte de vingt-cinq ans en plein milieu de son cycle qui avait macéré là toute la soirée. Il ferma les yeux une seconde, respira à fond, et sa main reprit son mouvement sur lui-même. C’était une torture exacte, calculée : on lui donnait pile ce qu’il aimait le plus au monde, le tissu, la trace, l’odeur — et on le clouait à deux mètres de tout le reste, avec interdiction de bouger. Marielle savait précisément ce qu’elle faisait. Elle l’avait toujours su.

Une minute plus tard elle fit glisser sa propre culotte de dentelle, et la lui envoya aussi — la sienne, châtain de toison soigneusement tenue, marquée elle aussi de toute une soirée d’excitation. Il les eut donc toutes les deux dans la main, celle de la fille et celle de Marielle, et il les porta tour à tour à son visage pendant qu’il se branlait lentement dans le fauteuil, à regarder ce qu’on lui interdisait de toucher.

Sur le canapé, Marielle avait fait écarter les cuisses d’Anna et s’était installée entre elles. Elle descendit la bouche sur la jeune femme — d’abord l’odeur, le nez dans le pli de l’aine, parce qu’elle aussi aimait ça, sentir avant de goûter ; puis la langue, large et plate, qui remonta le long de la fente trempée d’un coup lent, et s’installa sur le clito. Anna se cambra et lâcha enfin un vrai gémissement, le premier de la soirée qu’elle ne retenait pas. Marielle la mangeait avec méthode, sans hâte, deux doigts qui entrèrent en elle pendant que la langue tournait, et de l’autre main elle écartait les lèvres pour mieux voir, mieux atteindre. Elle savait faire jouir une femme comme elle savait faire le reste : en prenant tout son temps, en menant.

Anna, elle, était au bord depuis des heures. Elle regardait, entre ses cuisses, cette femme superbe qui la dévorait ; et par-dessus, dans le fauteuil, l’homme qui la regardait se faire dévorer, une culotte sur le nez, sa queue dans la main, l’air d’un type au supplice. Être prise par l’une, donnée en spectacle à l’autre — c’était trop, exactement le trop dont elle avait faim. Sa main trouva les cheveux de Marielle, ses talons se plantèrent dans le canapé.

— Pas encore, dit Marielle contre elle, sans relever la tête. Tu jouiras quand je voudrai.

Et elle ralentit, exprès, juste avant que ça vienne — laissa Anna suspendue, pantelante, un son de frustration dans la gorge — avant de reprendre, plus lentement encore, pour la garder sur le fil. Dans le fauteuil, Samuel gémit tout bas dans le tissu, à bout lui aussi, sans rien avoir le droit de faire d’autre que d’attendre.


Marielle garda Anna sur le fil un long moment encore — la laissant venir tout près, puis la lâchant, puis revenant —, jusqu’à ce que la jeune femme ne soit plus qu’une supplication muette sous sa langue. Alors, et alors seulement, elle se redressa, s’essuya la bouche du dos de la main, et tourna la tête vers le fauteuil. Samuel était au bord du gouffre, la queue dure dans le poing, les deux culottes contre le visage, à deux doigts de jouir tout seul comme un puni.

— Maintenant, dit-elle. Viens là.

Il n’eut pas à se le faire répéter. Il lâcha les culottes, traversa les deux mètres, et l’interdit tomba comme un fil qu’on coupe. Les deux femmes glissèrent du canapé, à genoux sur le parquet devant lui, et se le partagèrent. Quatre mains, deux bouches. Anna le prit la première, affamée — toute sa frustration accumulée d’un coup, elle l’avala profond, jusqu’au fond de la gorge, des sons mouillés, beaucoup de salive ; sucer, c’était ce qu’elle préférait au monde, et là elle s’y jetait comme à un repas qu’on lui aurait refusé toute la soirée. Puis elle le passa à Marielle, qui le prit autrement — plus lente, plus sûre, la langue à plat sous la queue, les yeux levés sur lui. Elles se le repassaient, l’une le tenait à la base pendant que l’autre travaillait le gland, leurs deux bouches qui se rejoignaient parfois sur lui, leurs langues qui se croisaient. De là-haut Samuel les regardait faire, les deux têtes penchées sur lui dans la lumière jaune, et il dut respirer lentement, serrer les dents, pour ne pas céder tout de suite.

Ce fut Marielle qui orchestra la suite, évidemment. D’un geste elle fit pivoter Anna, l’envoya derrière lui, pendant qu’elle-même restait devant, sa queue dans la bouche. Et Anna comprit ce qu’on attendait d’elle — elle écarta les fesses de Samuel des deux mains et y posa la langue. Il eut un sursaut, un souffle long. Sa langue contre son trou, qui appuyait, qui tournait, qui le fouillait sans pudeur pendant que devant, Marielle continuait de le sucer, les deux à la fois, le devant et le derrière, exactement le genre de chose qu’il aimait par-dessus tout et qu’il n’avait jamais demandé à voix haute. Il posa une main sur la tête de Marielle, sentit la langue d’Anna s’enfoncer un peu plus, et faillit partir là, debout entre les deux.

— Pas comme ça, dit-il dans un souffle — la première fois qu’il reprenait un peu la main de la soirée. Levez-vous. Toutes les deux.

Elles obéirent, et c’est lui, cette fois, qui les plaça : côte à côte, à genoux sur le canapé, face au dossier, cambrées, leurs deux culs offerts l’un contre l’autre dans la lumière. La rousse châtain pleine de Marielle, le cul ferme et musclé d’Anna. Deux chattes trempées alignées à la même hauteur. Il se mit derrière, passa une main sur l’une, sur l’autre, les sentit gluantes toutes les deux, ouvertes, prêtes. Et il commença à alterner.

Il entra d’abord dans Anna — d’un coup, jusqu’au fond, parce qu’elle attendait ça depuis le matin et qu’elle le cria dans le coussin. Pendant qu’il la baisait, sa main travaillait Marielle à côté, deux doigts enfoncés dans sa chatte, le pouce remonté contre son trou — là où il savait qu’elle le laissait faire, depuis quelque temps. Puis il se retirait d’Anna, glissait dans Marielle — la profondeur familière, le cul plein contre son ventre — et c’était sa main qui passait sur Anna, qui la doigtait, qui la maintenait au bord. La bite dans l’une, la main sur la chatte de l’autre, et on alterne : l’une était toujours prise, l’autre toujours travaillée, et aucune des deux ne redescendait jamais tout à fait. Le bruit des deux corps, les deux souffles côte à côte, les claques mouillées dans le silence de l’appartement. Marielle tourna la tête vers Anna, et les deux femmes s’embrassèrent, joue contre joue, pendant qu’il passait de l’une à l’autre.

Anna lâcha la première. Reprise au fond pour la troisième fois après une soirée entière à attendre, sa propre main glissée sous elle sur son clito, elle jouit en hurlant dans le canapé, tout le corps secoué, la chatte qui se referma par vagues sur lui. Marielle suivit à quelques secondes, plus silencieuse, un long souffle étranglé, les doigts crispés dans le cuir du dossier, son gros cul qui se cabra contre lui. Et lui, à les sentir jouir l’une après l’autre autour et contre lui, sut qu’il n’irait pas plus loin.

— Retournez-vous, dit-il en se retirant.

Elles se laissèrent glisser au sol, face à lui, à genoux côte à côte, les visages levés et serrés l’un contre l’autre — Anna qui savait exactement ce qui venait et l’attendait la bouche entrouverte, Marielle qui le regardait droit dans les yeux. Il se branla deux fois, trois, au-dessus d’elles, et jouit sur leurs deux visages — de longs jets tièdes, sur une joue, sur l’autre, sur des lèvres, sur le menton, qui s’étiraient en filets entre elles deux. Anna ferma les yeux et reçut tout sans broncher, ravie. Quand il eut fini, elle tourna la tête vers Marielle et lécha ce qui avait coulé sur sa joue, et Marielle la laissa faire, un sourire lent aux lèvres — celui de quelqu’un qui a obtenu, de bout en bout, exactement la soirée qu’elle avait fabriquée.