Le comptoir
Cinq heures de train.
Ils avaient pris le même TGV depuis Brive, côte à côte, les ordinateurs ouverts les vingt premières minutes puis fermés. La conversation avait fait le reste — le boulot d’abord, les collègues, l’office, puis autre chose par glissements successifs. À Limoges elle lui avait raconté son mariage, la fin, les années d’après. À Châteauroux il lui avait parlé de ses aventures en déplacement — pas tout, juste assez. Elle avait écouté sans juger, avec cette façon qu’elle a de recevoir les choses, la tête légèrement inclinée, les yeux clairs.
À Paris-Austerlitz il faisait nuit.
Le restaurant est à deux cents mètres de l’hôtel — elle l’a trouvé sur son téléphone dans le taxi, note 4,7, comptoir en marbre, vins naturels, pâtes maison. La salle est petite, bruyante de la bonne façon, les murs en brique, la lumière jaune des ampoules nues. On leur a proposé une table mais Marielle a dit le comptoir, d’un geste vers les deux tabourets libres au fond.
Ils sont là depuis vingt minutes. Les verres sont arrivés. Les menus sont ouverts mais pas vraiment lus.
Samuel a gardé ce qu’il portait pour les réunions de la journée — un pantalon de costume gris anthracite, une chemise blanche légèrement déboutonnée au col, les manches remontées sur les avant-bras. Pas de veste, elle est restée à l’hôtel. Il est rasé de près ce matin. La montre, sobre, au poignet gauche. Rien de calculé — juste un homme qui a passé une journée de travail et s’est arrêté là.
Marielle s’est changée à l’hôtel avant de sortir. Une robe portefeuille en jersey marine, longue jusqu’au genou, qui croise sur la poitrine et tient par une ceinture nouée sur le côté. Le tissu est souple, il suit les hanches, il révèle la poitrine par le jeu du croisé sans que rien dépasse vraiment — juste une naissance de sein visible dans le V, juste assez. En dessous, manifestement, un soutien-gorge en dentelle dont on aperçoit la bretelle beige sur l’épaule quand la robe glisse légèrement. Les cheveux châtains bouclés tombent librement. Des boucles d’oreilles dorées, longues. Talons fins, pas hauts — elle est déjà grande.
Elle a mis du parfum. Il le remarque quand elle se penche pour lire la carte.
La barmaid s’appelle Sofia — ou c’est ce qui est écrit sur le petit badge épinglé sur sa veste de service. Trente ans, peut-être trente-cinq, les cheveux noirs attachés haut en queue-de-cheval, quelques mèches qui s’échappent sur la nuque. Italienne à l’accent, ou peut-être portugaise, la frontière est mince. Elle porte le tablier noir de la maison par-dessus une chemise blanche dont elle a remonté les manches et défait le deuxième bouton. Fine, les mains rapides, le genre de femme qui occupe l’espace derrière un bar avec une économie de gestes qui ressemble à de l’élégance.
Elle leur a apporté les verres sans qu’ils aient eu à redemander. Elle a recommandé les pâtes à la saucisse et à la truffe mais vraiment, pas juste pour dire. Et depuis, de temps en temps, entre deux clients, ses yeux reviennent sur Samuel.
Pas sur les deux. Sur lui.
Les verres
Marielle le voit avant lui.
Elle le voit parce qu’elle regardait Samuel au moment où Sofia reposait son verre sur le comptoir, et elle a capté le regard — bref, discret, mais net. La façon dont Sofia s’est retournée une seconde de trop avant de repartir vers l’autre bout du bar.
Elle attend que Sofia soit hors de portée et dit, sans détour :
— Elle te trouve à son goût.
Samuel lève les yeux du menu.
— Qui ?
— La barmaid. Sofia.
Il se retourne légèrement vers le bar. Sofia est en train de verser du vin à l’autre bout, dos tourné.
— T’es sûre.
— Certaine. C’est pas toi qui l’as regardée.
— Je regardais la carte.
— Je sais. C’est pour ça que c’est intéressant.
Elle dit ça avec le sourire tranquille des femmes qui observent les choses et les laissent se déployer. Elle reprend son verre, croise les jambes sur le tabouret — la robe s’ouvre légèrement sur le genou.
— Remarque, dit-elle. T’as une tête à plaire aux barmaids.
— C’est quoi une tête à plaire aux barmaids ?
— Quelqu’un qui a l’air de savoir écouter. Et d’avoir des histoires.
— J’ai des histoires.
— Je sais. J’en ai entendu cinq heures.
Il sourit. Elle sourit.
Sofia revient dans leur direction pour prendre leur commande. Elle pose les deux coudes sur le comptoir en marbre noir, se penche légèrement vers eux — le deuxième bouton de la chemise blanche s’ouvre sur rien d’autre qu’un début de décolleté, mais c’est là.
— Vous avez choisi ?
Sa voix a un léger accent, les r roulés à peine.
— Les pâtes à la saucisse, dit Marielle. Et lui pareil, je pense.
Samuel confirme d’un geste.
— Bon choix, dit Sofia. Vous voulez une autre bouteille ou vous attendez de voir ?
— On attend de voir, dit Samuel.
Elle note, elle s’attarde une demi-seconde, elle repart.
Marielle regarde Samuel.
— Tu l’as regardée partir.
— Oui.
— Et alors.
— Elle a une belle nuque.
Marielle rit doucement dans son verre.
Le dîner
Les pâtes arrivent. Sofia les pose devant eux, l’une après l’autre, avec ce geste précis des gens qui ont fait ça des milliers de fois sans que ça devienne mécanique. Elle dit attention c’est chaud en touchant brièvement le bord de l’assiette de Samuel — pas le sien, le sien — et repart sans attendre.
— Tu as vu ça ? dit Marielle.
— Quoi.
— L’assiette.
— Elle a dit que c’était chaud.
— La mienne aussi elle était chaude. Elle a rien dit.
Samuel goûte les pâtes.
— C’est bon.
— Réponds.
— J’ai vu, dit-il.
Ils mangent. La conversation reprend là où elle s’était arrêtée dans le train — une parenthèse sur le programme du lendemain, les rendez-vous, puis ça dérive à nouveau. Marielle parle d’un voyage à Rome il y a trois ans, une terrasse, un homme qu’elle ne reverra jamais. Samuel l’écoute sans l’interrompre.
Sofia repasse deux fois. La première pour le parmesan. La deuxième pour rien de particulier — elle s’arrête à leur hauteur, ajuste une chose sur le comptoir, échange un mot bref avec Samuel sur le vin. Le regard dure deux secondes de trop avant qu’elle s’éloigne.
— Elle est en train de te parler, dit Marielle.
— On parlait du vin.
— Elle te parlait pas du vin.
Il la regarde.
— T’es jalouse ?
Elle réfléchit une seconde, sincèrement.
— Non. Curieuse. C’est différent.
— Curieuse de quoi.
— De voir comment tu gères ça. Ce genre de situation.
— Je gère pas. Je mange des pâtes.
— C’est exactement ce que je veux dire.
Elle finit son assiette, pose sa fourchette, s’essuie les doigts avec la serviette en tissu. Elle se retourne légèrement vers le bar et regarde Sofia, franchement, sans se cacher.
Sofia croise son regard. Un temps d’une seconde — aucune des deux ne baisse les yeux. Puis Sofia a un sourire bref, presque imperceptible, et repart.
Marielle se retourne vers Samuel.
— Je lui ai souri, dit-elle.
— Je sais. Je regardais.
— Elle a souri aussi.
— Je sais.
Marielle reprend son verre, les coudes sur le comptoir en marbre, et se penche légèrement vers lui.
— Si tu lui disais quelque chose, dit-elle à mi-voix. Quelque chose de simple. Je pense qu’elle répondrait.
Il la regarde une seconde.
— Et toi dans tout ça.
— Moi je finis mon vin et je vois ce qui se passe.
Il y a dans sa voix quelque chose entre la complicité et autre chose, plus difficile à nommer. Pas de l’encouragement exactement. Plutôt l’attitude de quelqu’un qui a ouvert une porte et attend, sans pression, de savoir si on va passer.
Samuel fait tourner son verre entre ses paumes.
De l’autre côté du bar, Sofia essaie une chose sur le comptoir près d’eux — inutilement — et ses yeux reviennent sur lui une seconde avant qu’elle reparte.
— Elle s’appelle comment déjà ? dit-il.
— Sofia, dit Marielle. Tu l’as lu sur le badge comme moi.
— Ouais.
Un temps.
— Elle finit à quelle heure tu crois ?
Marielle reprend son verre avec un sourire lent.
— Voilà, dit-elle. C’est ça que je voulais voir.
Ce que Marielle dit au bar
Elle attend le bon moment — pas calculé, juste évident. Samuel est allé aux toilettes. Le comptoir s’est dégagé d’un côté. Sofia essuyait des verres sans urgence.
Marielle s’est levée de son tabouret, a fait le tour naturellement, et s’est appuyée au bar face à elle.
Sofia l’a regardée arriver. Pas surprise. Plutôt : elle attendait que quelque chose se passe, et c’est Marielle qui s’est levée.
— Tu finis à quelle heure ?
Directe. Pas agressive. Le ton de quelqu’un qui préfère gagner du temps.
Sofia a posé le verre qu’elle essuyait.
— Minuit. Minuit et demi.
— On est à l’hôtel à deux cents mètres. Si t’as envie de finir la soirée autrement.
Un temps.
— Vous deux, dit Sofia.
— Nous deux.
Sofia l’a regardée une seconde — pas d’hésitation vraiment, plutôt une vérification. Elle cherchait quelque chose dans le visage de Marielle. Elle l’a trouvé, apparemment.
— Je connais un endroit, dit-elle. Mieux que l’hôtel. Si vous êtes ouverts.
— Ouverts à quoi ?
— À l’inattendu.
Marielle a souri.
— On est en déplacement pro à Paris. On a bu du bon vin. C’est déjà l’inattendu.
Sofia a eu ce sourire bref qu’elle avait eu tout à l’heure — mais plus long cette fois.
— Minuit et demi devant le restaurant alors.
Marielle est remontée sur son tabouret trente secondes avant que Samuel revienne de l’autre bout de la salle.
L’attente
Il a fallu remplir une heure et demie.
Ils ont pris un dessert qu’ils n’avaient pas prévu, un autre verre, la conversation qui tournait doucement. Samuel avait remarqué que quelque chose avait changé — Marielle avait ce fond calme et légèrement amusé des gens qui savent ce qu’ils ont dans la poche.
— T’as dit quelque chose, dit-il.
— Quelques mots.
— Et ?
— Elle finit à minuit et demi.
Il la regarde.
— Et on va où.
— Elle a un endroit. Elle a pas précisé.
— Et t’as accepté.
— J’ai dit oui pour nous deux. Tu peux dire non.
Il considère ça une seconde.
— Non je dis pas non.
— Je sais, dit Marielle.
À minuit vingt-cinq ils sont dehors sur le trottoir, l’air de Paris un peu frais après la chaleur du restaurant. Marielle a noué sa veste sur les épaules. Samuel a les mains dans les poches.
Sofia sort à minuit trente pile, le tablier parti, une veste en cuir souple sur la chemise blanche. Les cheveux toujours en queue-de-cheval, quelques mèches sur la nuque. Sans le badge, sans le service — elle est autre chose.
Elle les regarde tous les deux, sourit brièvement.
— Vous avez des chaussures confortables ?
— Plus ou moins, dit Marielle.
— Vingt minutes à pied. Ou on prend un taxi.
— On marche, dit Samuel.
Le trajet
Sofia marche vite, les mains dans les poches de sa veste. Elle connaît le quartier — pas les rues touristiques, les parallèles, les cours intérieures, les passages. Elle les guide sans s’expliquer.
La conversation est légère. Elle leur demande ce qu’ils font, ils répondent en abrégé — tourisme, office, salon pro. Elle dit qu’elle travaille dans ce restaurant depuis quatre ans, qu’elle est arrivée de Milan à vingt-six ans pour voir, qu’elle est restée pour des raisons qu’elle n’a pas précisées.
— C’est quoi l’endroit ? dit Samuel à un moment.
— Un lieu que j’aime bien. Vous verrez.
— C’est pas une réponse.
— C’est celle que j’ai pour l’instant.
Marielle marche entre eux deux. Elle ne relance pas, elle écoute. Elle a posé sa main dans le creux du bras de Samuel à un moment — naturellement, le trottoir étroit — et l’a gardée là.
Sofia l’a remarqué. Elle n’a rien dit.
Ils s’arrêtent devant une porte noire dans une rue courte, entre Oberkampf et République. Rien d’affiché. Une sonnette, un interphone, une caméra discrète en hauteur. La façade est propre, neutre, le genre qui ne dit rien de l’intérieur.
— C’est quoi comme endroit ? dit Marielle.
Sofia sort son téléphone, montre quelque chose à l’interphone — une confirmation, un QR code. La porte clique.
— Un endroit où les gens viennent se sentir libres, dit-elle. Vous suivez.
Elle pousse la porte.
L’entrée
Un couloir. Lumière tamisée, rouge et ambre, le sol en parquet ciré. Une musique sourde qui vient de plus loin. Une odeur — bois, quelque chose de légèrement sucré, de la fumée froide.
Un homme les accueille à l’accueil — la quarantaine, discret, costume sombre. Il reconnaît Sofia, ils échangent deux mots à voix basse. Il tend à Samuel et Marielle deux petits formulaires — une feuille, quelques cases, une signature.
Samuel lit.
Règlement intérieur. Consentement. Discrétion.
Il lit la ligne du bas.
Il lève les yeux vers Marielle.
Elle est en train de lire aussi. Elle arrive au même endroit. Elle relève la tête vers lui — pas choquée, pas hésitante. Quelque chose entre la surprise et autre chose qu’il reconnaît depuis le train.
— C’est ce que je crois ? dit-il à mi-voix.
— Je pense, dit-elle.
Ils se retournent vers Sofia. Elle les regarde avec ce même calme qu’elle avait derrière le bar — pas d’excuse, pas de pression.
— C’est un club libertin, dit-elle simplement. Propre, respectueux. On regarde, on boit un verre, on repart si on veut. Personne oblige rien.
Un temps.
— On peut repartir là maintenant, dit-elle. Ça change rien.
Marielle pose le stylo sur le formulaire et signe.
Elle tend le stylo à Samuel.
Il la regarde.
— T’as signé vite.
— J’ai lu vite. Je lis vite.
Il prend le stylo.
Il signe.
Sofia reprend les deux formulaires, les donne à l’homme de l’accueil, et se retourne vers eux avec quelque chose de nouveau dans le visage — plus de sourire mesuré. Quelque chose d’ouvert.
— Venez, dit-elle.
La visite
Le couloir débouche sur un vestiaire — sobre, propre, des casiers numérotés, un miroir en pied. Sofia retire sa veste en cuir, la plie dans un casier. Elle garde la chemise blanche, la chemise déboutonnée du service. Elle attrape un numéro de casier pour Samuel et Marielle, le tend à Marielle.
— Vous gardez ce que vous voulez. C’est pas obligatoire de se changer.
— Il y a un dress code ? dit Samuel.
— Ici non. Mais dans certains espaces du fond, les tenues légères sont encouragées. On verra.
Elle pose son sac sur le banc et commence à se changer sans cérémonie — elle retire la chemise blanche du service, la plie, sort autre chose du sac. Une robe courte, très courte, en jersey noir, qui tient par deux fines bretelles. Elle la passe par la tête, la fait descendre sur ses hanches d’une traction des deux mains. L’ourlet s’arrête à mi-cuisse, tout juste.
Le tissu est fin — très fin. Sous la lumière crue du vestiaire on devine la silhouette, les hanches, le creux des reins. Ce qu’elle porte en dessous, s’il y a quelque chose, reste à déterminer. Samuel regarde l’ensemble sans chercher le détail — c’est l’effet global qui frappe, pas ce qu’il y a ou non en dessous.
Ce qu’il y a, il le découvrira plus tard.
Elle remet ses bottines, se retourne face au miroir, vérifie. Rien à ajuster.
Samuel a regardé sans chercher à ne pas regarder.
Sofia le voit dans le miroir. Elle ne dit rien. Elle range la chemise dans le sac.
Marielle a ouvert son casier. Elle a sorti sa veste, hésité, la remis à l’intérieur. Puis elle a atteint dans le dos, défait le crochet de son soutien-gorge sous la robe, en a glissé les bretelles par les emmanchures et l’a retiré d’un geste précis, le genre qu’on a fait des milliers de fois. Elle le pose dans le casier.
Elle referme le casier. Se retourne.
La robe portefeuille tombe différemment maintenant — le jersey suit les seins librement, les pointes légèrement marquées dans la fraîcheur du vestiaire. Le V du croisé dit encore plus qu’avant.
Elle défait la ceinture, la renoue plus bas sur les hanches, plus lâche. Le croisé s’ouvre davantage.
Elle vérifie dans le miroir, satisfaite.
— Quoi, dit-elle sans se retourner.
— Rien, dit Samuel.
Sofia les regarde tous les deux dans la glace. Un sourire bref — pas ironique. Plutôt : voilà, on y est.
Sofia les attend à la porte intérieure. Derrière, le bruit devient plus présent — la musique, des voix basses, quelque chose qui ressemble à de la respiration collective.
— Quelques règles d’abord, dit-elle. On ne touche personne sans demander. On ne fixe pas, on regarde si on nous laisse regarder. Et on dit non clairement si on veut pas. Le reste, c’est libre.
Elle pousse la porte.
Le premier espace est un bar-salon.
Rien d’explicite encore — ou presque. Une grande pièce en demi-cercle, la lumière chaude et basse, des fauteuils et des canapés disposés par îlots. Une dizaine de personnes, peut-être quinze. Certaines habillées normalement, d’autres en lingerie, une femme en robe de latex noir qui tient un verre comme si c’était une soirée ordinaire.
Un couple dans un fauteuil — lui derrière elle, sa main à mi-cuisse sur sa robe relevée, ils parlent avec un autre couple face à eux comme si de rien n’était.
Marielle voit ça en entrant. Elle ne dit rien mais sa main trouve le bras de Samuel.
Sofia les guide vers le bar. Elle commande trois verres d’une façon qui montre qu’elle connaît le barman, qu’elle est chez elle. Elle se retourne face à eux, s’appuie sur le bar, les observe.
— Première fois dans ce genre d’endroit ?
— Oui, dit Samuel.
— Pour moi aussi, dit Marielle. Enfin. J’en avais entendu parler.
— C’est différent d’imaginer, dit Sofia.
— Oui.
Ils prennent les verres. Sofia laisse une minute passer — elle sait ce qu’elle fait, elle leur donne le temps d’absorber.
— Le salon c’est l’espace social, dit-elle. On parle, on boit, on regarde si les gens acceptent. Rien ne se passe ici sans que ce soit voulu. Vous comprenez ?
— Oui, dit Marielle.
— Je vous montre le reste si vous voulez.
Elle les emmène vers le fond, un couloir qui part du salon. Les portes sont entrouvertes — certaines avec un filet de lumière, d’autres dans le noir complet.
— Ici ce sont les espaces ouverts, dit Sofia à mi-voix. On peut regarder si la porte est ouverte. Si elle est fermée, on passe.
Elle s’arrête devant la première porte entrouverte. Elle leur fait un signe — regardez si vous voulez.
Samuel s’approche.
Dans la pièce, une lumière rouge très basse. Un lit large au centre. Une femme allongée sur le dos, un homme agenouillé entre ses cuisses. Ils ne se cachent pas — la porte ouverte est un choix. La femme a une main dans les cheveux de l’homme, l’autre à plat sur son propre ventre. Elle gémit doucement, régulièrement, les yeux fermés.
Samuel regarde cinq secondes. Il se recule.
Marielle a regardé aussi depuis derrière lui. Elle repose les yeux sur Sofia.
— Ils savent qu’on est là ? dit-elle à voix basse.
— Ils ont choisi de laisser la porte ouverte, dit Sofia. Alors oui.
Plus loin dans le couloir, une porte grande ouverte sur un espace plus grand — une sorte de salle commune avec plusieurs matelas au sol, éclairée en ambre. Trois couples à des stades différents. Certains habillés encore, d’autres pas du tout. Un groupe de quatre personnes dans un coin — on distingue des mains, des dos, des respirations qui ne cherchent pas à se cacher.
Marielle s’arrête dans l’encadrement.
Elle regarde longuement. Pas gênée — attentive. Comme elle regardait Sofia au restaurant.
Samuel est derrière elle. Il pose une main à plat dans son dos — la robe en jersey, la chaleur de sa peau en dessous. Elle ne bouge pas. Il laisse la main là.
— Ça te fait quoi ? dit-il à voix basse, contre son oreille.
— Beaucoup, dit-elle.
Sofia est à côté d’eux. Elle les regarde tous les deux.
— Vous voulez voir la suite ?
La suite c’est un espace différent — plus calme, plus intime. Une sorte de salon privé avec des rideaux lourds séparant des alcôves. Dans l’une d’elles, un homme seul assis dans un fauteuil regarde ce qui se passe dans l’alcôve d’en face — une femme à genoux, un autre homme debout devant elle. Personne ne parle.
Sofia les guide dans une alcôve vide. Deux grands canapés se font face, séparés par une table basse — des canapés larges, profonds, le genre où on s’installe vraiment. Un rideau épais de chaque côté qu’on peut tirer ou non.
Marielle s’installe sur l’un des canapés, face au rideau ouvert. Samuel prend celui d’en face — il s’y pose bien calé, les bras sur les dossiers, les deux femmes dans son champ de vision.
Sofia reste debout une seconde entre les deux. Elle regarde Samuel, regarde Marielle. Puis elle s’assoit à côté de Marielle, se pose de biais contre elle, une jambe repliée sous elle. La robe remonte sur sa cuisse dans le mouvement. Sous la lumière ambrée de l’alcôve, le tissu noir révèle plus qu’au vestiaire — la ligne des hanches, le galbe des cuisses. Et juste là, à la limite de l’ourlet, le bord d’une petite culotte — dentelle claire, presque transparente elle aussi.
Samuel voit ça depuis le canapé d’en face. Il ne dit rien.
Sofia dit :
— Ici on peut regarder l’alcôve d’en face si le rideau est ouvert de leur côté aussi. Et eux nous regardent si on laisse le nôtre ouvert.
En face, le rideau est effectivement ouvert. Le couple est visible — la femme maintenant assise sur les genoux de l’homme, les bras autour de son cou. Elle l’embrasse profondément. Sa robe est remontée sur les hanches.
Samuel les regarde, puis ses yeux reviennent sur Marielle et Sofia.
Marielle croise les jambes. Le tissu de la robe portefeuille glisse, s’ouvre jusqu’en haut de la cuisse. Elle ne le replace pas. Elle a les yeux sur Samuel.
— Et nous ? dit-elle. On fait quoi.
Sofia pose la main sur le genou de Marielle. S’y pose, simplement.
— Ce qu’on veut, dit-elle.
Samuel est seul en face d’elles deux. La table basse entre eux. Le rideau ouvert derrière lui.
Il ne bouge pas. Il regarde.
Sofia
Sofia laisse sa main sur le genou de Marielle sans bouger. Elle ne regarde pas Samuel — elle regarde Marielle. Comme si Samuel n’était pas là, ou comme si le fait qu’il soit là était exactement ce qu’elle voulait.
— T’as déjà fait ça ? dit-elle à mi-voix. Un endroit comme celui-là.
— Non, dit Marielle.
— Et être regardée.
— Pas dans ce sens-là.
Sofia tourne légèrement la tête vers Samuel. Un regard bref — tu vois, tu restes là — puis elle revient vers Marielle.
— C’est bien d’être regardée, dit-elle. Surtout par quelqu’un qui sait le faire.
Sa main remonte de quelques centimètres sur la cuisse de Marielle. Pas vite — une progression lente, délibérée, qui laisse le temps de ne pas vouloir.
Marielle ne dit rien. Elle regarde la main de Sofia sur elle.
— Tes cheveux, dit Sofia.
Marielle la regarde.
— Je peux ?
Un temps.
— Oui.
Sofia glisse les doigts dans les cheveux châtains bouclés, les écarte doucement du visage, les ramène derrière l’épaule. Un geste qui pourrait être anodin. Qui ne l’est pas. Elle laisse sa main dans les cheveux, les doigts ouverts sur la nuque de Marielle.
Et elle l’embrasse.
Lentement. Les lèvres posées sur les siennes, pas pressées, pas démonstratif — une bouche qui prend le temps de savoir ce qu’elle fait. Marielle répond, les mains qui remontent sur les bras de Sofia.
Samuel les regarde depuis le canapé d’en face. Il n’a pas bougé. Ses avant-bras toujours sur les dossiers. Mais quelque chose dans sa posture s’est modifié — une attention plus complète, plus concentrée.
Sofia interrompt le baiser, se tourne vers lui.
— Tu te rapproches pas.
— Non.
— Pourquoi.
— Parce que je veux voir.
Elle le regarde une seconde. Ça lui convient — ça se voit.
Elle se retourne vers Marielle.
Sa main reprend la cuisse, remonte sous le tissu de la robe portefeuille. Elle s’arrête à la limite du croisé, là où le tissu tient encore. Elle effleure la peau à l’intérieur de la cuisse, du bout des doigts, très légère.
Marielle inspire doucement.
— Ouvre un peu, dit Sofia.
Marielle décroise les jambes. Les écarte légèrement. La robe s’ouvre sur les cuisses, le croisé tient encore mais de justesse.
Sofia glisse la main plus haut — peau nue, chaude, l’intérieur de la cuisse. Elle s’arrête à quelques centimètres de la culotte. Ses doigts bougent en cercles lents sur la peau.
Un gémissement bref échappe à Marielle.
— Chut, dit Sofia doucement. On est pas seuls.
Elle dit ça sans le regard vers Samuel — mais ils savent tous les deux à qui elle parle, et pour qui.
De l’autre côté du rideau ouvert, dans le couloir, quelqu’un s’est arrêté. Une femme, seule, en robe rouge, qui regarde l’alcôve sans entrer. Elle voit Sofia et Marielle sur le canapé, Samuel en face. Elle reste là.
Samuel l’a vue. Il détourne les yeux vers les deux femmes.
Sofia a senti que quelque chose avait changé dans la pièce. Elle se retourne, voit la femme dans l’encadrement.
Elle lui fait un geste minimal — entre si tu veux, reste si tu veux, pars si tu veux. La femme reste dans l’encadrement. Elle ne rentre pas.
Sofia revient à Marielle.
Sa main monte le dernier centimètre et se pose à plat sur la culotte de Marielle, par-dessus le tissu. Chaude, immobile.
— Là, dit-elle calmement. Comme ça.
Marielle a posé sa nuque sur le dossier du canapé. Les yeux mi-clos, les cuisses qui restent ouvertes sur les doigts de Sofia.
Sofia commence à caresser — lente, précise, elle sait ce qu’elle fait. Elle fait des cercles sur le tissu, sent ce qui est en dessous, ajuste la pression.
— Tu mouilles déjà, dit-elle.
— Depuis le restaurant, dit Marielle.
Sofia rit doucement. Pas moqueur — complice.
Elle lève les yeux vers Samuel.
— Tu viens.
Pas une question.
Samuel se lève. Il traverse les deux mètres, contourne la table basse, s’assoit sur le canapé de l’autre côté de Marielle. Très proche — leurs cuisses qui se touchent.
Sofia continue ses cercles sur la culotte de Marielle. Elle lui tend sa main libre, les doigts ouverts, vers Samuel.
Il la prend.
Elle guide sa main jusqu’à la gorge de Marielle — la paume à plat sur le haut du sternum, juste là, chaude et ferme.
— Tiens-la comme ça, dit-elle. Pas plus. Juste ta main.
Il pose. Il sent le pouls de Marielle accélérer sous sa paume.
Marielle a les yeux fermés maintenant. Sofia à sa gauche qui la caresse à travers le tissu, Samuel à sa droite dont la main tient sa gorge doucement. Elle ne cherche plus à contrôler quoi que ce soit.
Sofia se penche, pose la bouche sur l’oreille de Marielle.
— Dis-lui ce que tu veux.
Un silence.
— Je veux qu’il me touche, souffle Marielle.
— Où.
— Partout.
Sofia retire sa propre main. Elle prend celle de Samuel depuis la gorge de Marielle, la descend lentement le long du décolleté, sous le croisé de la robe, jusqu’à poser ses doigts à elle sur la culotte de Marielle.
Elle le laisse là.
— À toi, dit-elle simplement.
Elle se lève du canapé, traverse, va s’asseoir sur le canapé d’en face — exactement là où était Samuel. Elle croise les jambes, pose le menton dans sa main.
Et elle regarde.
Samuel et Marielle
Sa main est là où Sofia l’a posée — sur la culotte de Marielle, le tissu chaud et humide sous les doigts. Il ne bouge pas encore. Il laisse juste la chaleur, la pression, le fait d’être là.
Marielle a les yeux fermés. Sa respiration est plus courte.
Il commence à caresser — pas différemment de ce que faisait Sofia, les mêmes cercles lents sur le tissu. Elle connaît déjà ce rythme, son corps y est habitué depuis deux minutes. Ce qui change c’est la main. La taille des doigts. La façon dont il appuie un peu plus fort vers le bas.
Elle gémit doucement.
En face, Sofia a les jambes croisées, le coude sur le dossier, les yeux sur eux deux. Elle ne dit rien. Elle regarde comme quelqu’un qui a mis quelque chose en route et attend de voir jusqu’où ça va.
Samuel écarte le croisé de la robe portefeuille. Il le fait lentement, les pans de tissu qui tombent de chaque côté. Marielle est ouverte maintenant, la culotte visible, sombre au fond dans la lumière ambrée.
Il s’agenouille devant elle sur le canapé.
— Regarde-moi, dit-il.
Elle ouvre les yeux. Il soutient son regard, glisse les deux pouces sous l’élastique de la culotte sur les hanches, et la fait descendre lentement le long des cuisses.
Il la laisse à mi-cuisse — coincée là, comme hier soir avec Delphine, le tissu tendu entre ses jambes.
Il la porte à son visage. Inspire.
Marielle le regarde faire les yeux entrouverts. Elle entend le petit bruit, elle voit le geste.
— Mon dieu, souffle-t-elle.
— Depuis le restaurant, dit-il. Comme tu disais.
Il pose la culotte sur le canapé à côté d’elle. Il se penche, écarte doucement ses cuisses, et pose sa bouche sur elle.
Elle retient son souffle une seconde — puis le lâche d’un coup, la main qui trouve ses cheveux.
Il prend son temps. Langue large et lente d’abord, qui cartographie, qui cherche. Puis il trouve son clito et s’y installe — des cercles précis, une pression constante, les mains qui tiennent ses cuisses ouvertes.
Les sons de Marielle remplissent l’alcôve. Pas retenus — elle a arrêté de retenir. Le rideau est ouvert, la femme en rouge est peut-être encore dans le couloir, Sofia est en face. Elle s’en fout de tout ça.
Sur le canapé d’en face Sofia décroise les jambes. Elle les recroise dans l’autre sens, le regard fixe sur eux. Sa main est descendue sur sa propre cuisse, sur la dentelle de sa culotte, presque machinalement.
Elle s’arrête.
Elle se lève.
Elle traverse la pièce, s’assoit sur le bras du canapé, derrière Marielle. Elle prend le visage de Marielle entre ses mains, le tourne vers elle, et l’embrasse pendant que Samuel continue en bas — profondément, la langue et les mains de Samuel, la bouche de Sofia, Marielle entre les deux.
Marielle jouit contre la bouche de Samuel, les cuisses qui se serrent, le son étouffé par le baiser de Sofia.
Samuel se relève. Sofia lâche Marielle.
Marielle est affalée dans le canapé, les yeux mi-clos, la culotte toujours à mi-cuisse, la robe ouverte sur elle. Elle reprend son souffle lentement.
Sofia regarde Samuel. Elle regarde ce qu’elle voit sur son visage — les traces de Marielle.
Elle s’avance, pose sa bouche sur la sienne, l’embrasse — longtemps, sans se presser, elle goûte.
— Bien, dit-elle quand elle s’écarte.
Elle attrape l’ourlet de sa robe noire et la passe par-dessus la tête d’un geste. La culotte en dentelle claire apparaît dans la lumière ambrée — la même qu’il avait entrevue à la limite de l’ourlet. Fine, taille haute, transparente presque partout. Ce qu’elle porte en dessous se voit sans détour.
— Voilà ce que tu regardais depuis tout à l’heure, dit-elle.
— Oui.
— Et maintenant ?
Il tend la main, passe les doigts sur la dentelle, sent la chaleur qui monte dessous.
— Maintenant je vais en faire quelque chose.
Il la retourne doucement, une main sur son épaule — elle se laisse faire sans résistance, les mains qui trouvent le dossier du canapé. Il fait remonter ses mains sur ses hanches, les fait glisser sur ses fesses à travers le tissu de la culotte.
Sofia se cambre légèrement, instinctivement.
Marielle s’est redressée sur le canapé. Elle les regarde. La culotte est toujours là sur le coussin à côté d’elle. Elle la prend dans sa main, la tient, sans savoir trop pourquoi — peut-être parce que Samuel l’avait portée à son visage et qu’elle a voulu faire pareil.
Elle le fait.
Elle inspire.
Elle ferme les yeux une seconde.
Samuel a vu ça par-dessus l’épaule de Sofia. Il ne dit rien mais quelque chose change dans ses mains sur les hanches de Sofia — une pression plus forte, plus décidée.
Il fait descendre la culotte de Sofia le long de ses cuisses, la laisse tomber. Il se déshabille d’une main, l’autre sur les reins de Sofia pour tenir la position.
Il entre en elle par derrière, lentement.
Sofia pousse un long son contre le dossier du canapé. Ses mains s’y agrippent.
— Voilà, dit-elle. Comme ça.
Il commence à bouger — des allers-retours profonds, les mains sur ses hanches, les yeux sur Marielle en face qui les regarde tenir sa culotte contre son visage.
Sofia se redresse légèrement, tourne la tête vers Marielle.
— Viens, dit-elle.
Marielle se lève du canapé. Elle s’approche, s’agenouille sur les coussins face à Sofia, leurs visages à hauteur. Sofia l’attire par la nuque et l’embrasse — les gémissements de Samuel dans son dos qui passent contre la bouche de Marielle.
Sa main libre descend entre les cuisses de Marielle, reprend là où Samuel s’était arrêté.
Marielle gémit dans le baiser.
Ils sont tous les trois emmêlés sur le canapé, le rideau toujours ouvert sur le couloir, la lumière ambrée sur leurs peaux, les sons qui débordent de l’alcôve.
Sofia jouit la première cette fois — les deux mains cramponnées au dossier, la tête renversée, un long gémissement qui traverse la cloison. Samuel la suit quelques secondes après, les mains serrées sur ses hanches, immobile.
Marielle jouit contre les doigts de Sofia dans le même mouvement, comme une réplique.
Le silence revient par couches.
Dehors dans le couloir, la femme en rouge est toujours là. Elle ne se cache pas. Quand Samuel lève les yeux vers elle, elle soutient le regard une seconde, puis tourne les talons et repart dans le fond du club.
Samuel baisse les yeux sur les deux femmes.
Sofia est en train de récupérer sa robe sur le sol. Marielle a fermé les pans de sa robe portefeuille, les cheveux défaits.
— On prend un verre ? dit Sofia.
Comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
— Oui, dit Marielle.
Elle a repris la culotte sur le coussin. Elle la tend à Samuel.
Il la met dans sa poche.
Sofia les regarde faire tous les deux. Elle a le sourire qu’elle avait au restaurant — mais différent maintenant. Quelque chose de plus ouvert, de moins retenu.
— Vous revenez à Paris quand ? dit-elle.
Elle lève les yeux vers lui. Il se penche et l’embrasse — simplement, les lèvres sur les siennes, une main sur sa joue. Elle répond, les doigts qui remontent sur son avant-bras.
Quand il se redresse Sofia les regarde. Son pouce trace un cercle lent sur le genou de Marielle.
— C’est bien, dit-elle doucement. Comme ça.
En face, dans l’autre alcôve, la femme les a regardés s’embrasser. Leurs yeux se croisent une seconde à travers le couloir. Elle sourit légèrement avant de se retourner vers son partenaire.
Marielle pose la tête contre l’épaule de Samuel.
— On est vus, murmure-t-elle.
— Je sais.
— Ça te dérange pas.
— Non.
Un temps.
— À moi non plus, dit-elle.