La formation
Le train part de Brive à six heures quarante.
Samuel a le compartiment pour lui seul jusqu’à Limoges. Il regarde son téléphone sans vraiment lire — les messages s’affichent, il les laisse défiler. Il y a celui d’Annabelle, envoyé la veille au soir un peu après minuit. Hâte de voir ce que t’es devenu en vrai. Puis une seconde bulle, quelques minutes plus tard : enfin, j’ai une bonne idée déjà. Et un emoji avec un sourire en coin qu’elle utilisait souvent, le genre qu’on emploie quand ce qu’on vient de dire peut s’entendre de deux façons et qu’on assume les deux.
Trois ans et demi qu’ils se parlent sur Instagram. Au début c’était du rattrapage — qui fait quoi, les enfants, le boulot, la vie qui a continué sans se croiser. Puis ça avait glissé. Il ne saurait plus dire sur quelle phrase exactement. Peut-être ce soir d’octobre où elle lui avait raconté son divorce, la première nuit seule dans l’appartement de Bordeaux, et ce qu’elle avait fait pour s’endormir — avec une précision qui n’était pas de l’exhibitionnisme, plutôt quelque chose de tranquille, une façon de dire voilà comment je suis. Il lui avait répondu avec la même franchise. Et depuis c’était comme ça. Deux fois par mois, parfois plus, des messages qu’aucun des deux n’aurait montrés à quelqu’un d’autre.
Il coupe le téléphone quand le train entre en gare de Limoges. Il regarde les toits par la fenêtre.
La formation se tient au Mercure du centre-ville. Une salle de conférence au deuxième étage, vingt-deux personnes autour d’un fer à cheval de tables, un vidéoprojecteur, des carnets à spirale posés sur chaque place. Réforme des politiques de communication territoriale. Il pose son sac, s’installe côté couloir.
C’est là qu’il la voit.
Annabelle est à l’autre bout de la rangée, les deux mains autour d’un gobelet de café, les yeux sur le programme qu’on vient de distribuer. Trente ans sans se voir en vrai — les photos d’Instagram ne mentaient pas, mais elles réduisaient. La photo ne dit pas la façon dont quelqu’un occupe un espace. Elle porte une robe midi à fleurs fines sur fond blanc cassé, le tissu léger, les bretelles fines. Pas de soutien-gorge — elle avait mentionné ça dans un message, il y a quelques semaines, en réponse à une question qu’il lui avait posée sur ce qu’elle mettrait pour venir. Robe légère, pas de soutif, petite culotte sage — tu connais mon truc. Il connaissait son truc. Il le voyait maintenant de l’autre côté de la salle. Les cheveux châtains coupés court, qui dégagent la nuque. Sportive — elle courait trois matins par semaine, il savait ça aussi.
Leurs regards se croisent.
Elle sourit — pas comme une surprise, comme quelqu’un qui vérifie quelque chose et trouve que c’est juste.
— Samuel.
— Annabelle.
Elle pose son gobelet, se lève. Deux bises. La chaleur de sa joue, une odeur discrète — pas du parfum, quelque chose de plus proche, une crème ou la peau en dessous. Il recule d’un demi-pas.
— T’es comme je m’attendais, dit-elle à mi-voix.
— C’est bien ou c’est mal.
— C’est bien.
La formatrice entre dans la salle. Annabelle retourne s’asseoir.
La journée passe.
Diapos et tableaux, des responsables de petites villes qui veulent surtout parler de leurs problèmes particuliers. Samuel prend quelques notes par réflexe. Son esprit ne décroche pas vraiment — il est là, présent, il écoute par intermittence — mais quelque chose dans sa tête tient compte d’Annabelle à l’autre bout de la rangée avec une constance légère, sans effort. Il ne la regarde pas. Il n’en a pas besoin.
À la pause de onze heures ils se retrouvent tous les deux devant la machine à café, les autres en grappe un peu plus loin.
— C’est aussi chiant que prévu, dit-elle.
— Plus.
Elle verse un sucre, tourne la cuillère.
— C’est bizarre de te voir, dit-elle. Dans le sens où j’ai l’impression de te connaître mais j’avais pas vu ta façon de marcher depuis trente ans. Ça crée un décalage.
Il comprend exactement ce qu’elle dit. Savoir quelqu’un depuis l’intérieur et redécouvrir l’enveloppe.
— T’as pas changé de façon de marcher, dit-il.
— Tu t’en souviens vraiment ?
— Vaguement. La foulée longue.
Elle le regarde une seconde, puis sourit dans son café.
— Tu remarquais ça au lycée ?
— Non. Je remarque maintenant.
Elle ne répond pas. La pause se termine.
À midi ils déjeunent en groupe de sept à la table du restaurant de l’hôtel. Annabelle est en bout de table opposé, elle parle avec un homme de l’Allier, elle rit de quelque chose. Samuel l’observe deux fois — la façon dont elle écoute, la tête légèrement penchée, ce geste qu’il reconnaissait des photos mais que les photos n’avaient pas rendu tout à fait. La façon dont le tissu de la robe descend sur son épaule quand elle se tourne.
À la fin du repas son téléphone vibre. Un message d’elle depuis l’autre bout de la table : la femme de l’Allier me parle de son directeur depuis vingt minutes. sauve-moi. Il lève les yeux vers elle à travers la table. Elle est en pleine conversation, absolument, mais elle a les yeux sur son téléphone sous la table. Il tape : t’as l’air fascinée. Elle tape sans lever la tête : je suis une professionnelle. Puis : ce soir on mange ensemble ? Puis, après deux secondes : j’avais prévu ça de toute façon.
Il pose le téléphone, reprend sa conversation avec son voisin.
L’après-midi ressemble au matin. À dix-sept heures la formatrice remercie tout le monde.
Annabelle est à côté de lui pendant qu’il range son ordinateur.
— T’as un train à quelle heure ?
— Vingt et une heures. Je le change si besoin.
Elle hoche la tête, s’arrête une seconde.
— La deuxième journée est annulée, dit-elle. T’as eu le mail ?
Il vérifie. Elle a raison — un message reçu à seize heures quarante-deux.
— Donc t’es libre demain matin, dit-elle.
— Apparemment.
— T’as une chambre jusqu’à demain ?
— J’ai réservé une nuit.
Elle remet son sac sur l’épaule. Elle sourit brièvement — le même sourire que dans ses messages quand elle venait de dire quelque chose qu’ils savaient tous les deux lire entre les lignes.
— Je connais un endroit pour dîner, dit-elle. Dans le quartier d’en bas.
— Chez nous.
— Chez nous, dit-elle.
Le dîner
Ils ont pris un taxi.
Le quartier n’a pas beaucoup changé — les pavillons, les tilleuls taillés, les trottoirs étroits. Annabelle a grandi ici, lui c’était de l’autre côté du lycée. Mais c’était le même lycée, les mêmes rues.
Le restaurant est une brasserie — carrelage blanc et noir, banquettes en cuir, une terrasse sous des panneaux vitrés. Annabelle connaît le patron, une table pour deux côté rue. Elle commande vite, pour deux, sans demander vraiment — elle savait qu’il mangeait de la viande, il le lui avait dit dans un message où il décrivait un repas quelconque à Clermont. Elle choisit le Saumur blanc sans hésiter.
La lumière dehors est encore longue — fin de printemps, les arbres dans ce vert tendre qui ne dure que quelques semaines. La terrasse presque pleine, des gens sur les trottoirs.
— T’as l’air pareil, dit-elle. Enfin, pareil mais différent.
— En mieux ou en moins bien.
— J’ai pas dit ça. Juste que t’es plus là qu’en photo.
Le vin arrive. Elle lève son verre, il lève le sien.
Ils parlent — le boulot, les élèves, l’inspection de février. Elle parle bien, précise, sans fioritures. Il écoute. La robe à fleurs sous la lumière chaude de la terrasse dit la même chose qu’elle avait dite ce matin : le tissu suit les seins librement, rien dessous pour rigidifier. Quand elle se penche vers la corbeille de pain le décolleté s’ouvre légèrement, une seconde, et se referme.
Il ne cherche pas à voir davantage. Il mange.
— T’as relu les messages avant de venir ? dit-elle à un moment.
— Quelques-uns.
— Lesquels.
Il réfléchit.
— Décembre.
Elle pose son verre. Elle le regarde une seconde.
— Décembre c’est ma faute, dit-elle. J’aurais pas dû envoyer ça.
— T’as aucune raison de le regretter.
— Je regrette pas. Je dis juste que c’est moi qui ai commencé ce soir-là.
Décembre — il s’en souvenait bien. Un dimanche soir, la tempête sur Bordeaux, elle seule dans son appartement, les enfants chez leur père. Elle lui avait écrit vers vingt-deux heures, d’abord quelque chose de banal sur la pluie, puis autre chose, par glissements. Ce qu’elle avait fait pendant l’après-midi. Avec des détails qu’il n’avait pas demandés mais qu’il avait lus avec une attention particulière, couché dans sa chambre d’hôtel à Toulouse. Il avait répondu en nature. C’était la première fois qu’ils allaient aussi loin dans les messages, et après ça la température n’était jamais vraiment redescendue.
— T’as commencé mais j’ai suivi, dit-il.
— T’aurais pu pas suivre.
— Non.
Elle sourit dans son verre.
Les plats arrivent. Ils mangent, la conversation revient sur des choses plus neutres — la ville, ce qui a changé. Puis elle parle du prof de gym de Bordeaux, celui dont elle lui avait parlé en janvier. Qu’il avait rappelé la semaine dernière. Qu’ils s’étaient revus.
— Dans les messages tu m’avais dit que c’était bien avec lui, dit Samuel.
— C’est bien. C’est pas suffisant.
— Suffisant pour quoi.
Elle le regarde — pas longtemps, mais franchement.
— Pour avoir envie de m’arrêter là.
Un temps.
— T’as dit quelque chose en mars, reprend-il. Un mardi soir.
— J’ai dit beaucoup de choses en mars.
— Le mardi. T’avais terminé ta journée, t’avais couru, t’étais rentrée et t’avais pas envie de cuisiner.
Elle s’arrête. Elle se souvient — ça se voit.
— T’es sérieux, dit-elle.
— Je m’en souviens parce que j’étais en réunion quand t’as envoyé ça. J’ai senti le téléphone vibrer trois fois de suite et j’ai attendu la fin pour lire. Je suis sorti dans le couloir.
Elle rit doucement — un rire court, qui dit qu’elle est embarrassée d’une façon qui lui plaît.
— J’aurais peut-être pas dû envoyer ça non plus.
— Tu me l’avais dit pour décembre.
— Ouais. Et je recommence quand même.
Elle reprend son vin.
Le vin descend lentement. Ils commandent un deuxième verre après la bouteille, un café pour elle, un calvados pour lui parce que c’est la région. Dehors la lumière a cédé. La rue dans les lampadaires, les gens moins nombreux sur les trottoirs.
— T’es difficile à lire, dit-elle.
— Non. Je lis juste à mi-voix.
Elle rit — net, de quelqu’un que la répartie a genuinement surprise.
— On y va ? dit-il.
La rue
Ils marchent depuis le restaurant. À pied, c’est pas loin. Elle marche vite sans se presser, un châle sur les épaules. Samuel est à côté d’elle, les mains dans les poches.
Le quartier défile. Des rues qu’il reconnaît et des rues qu’il ne reconnaît plus — une boulangerie devenue pressing, un café devenu cabinet de kiné. Il sait que cette rue monte à gauche, que ça débouche sur l’avenue. Il saurait pas dire le nom de la pharmacie.
Annabelle connaît tout. C’est elle qui guide, légèrement en avant.
— La maison de Léa Perret, dit-elle en désignant un pavillon.
— Je m’en souviens pas.
— Bien sûr que si. La fête de terminale.
Il cherche. Une cuisine, une bouteille qui tombe.
— La bouteille de vodka.
— C’était toi.
— C’était quelqu’un qui me ressemblait.
Elle sourit sans le regarder. Il sait qu’elle sourit.
Ils arrivent devant le lycée par la rue latérale. Les grilles fermées, les bâtiments sombres derrière. Le préau au fond, visible depuis l’entrée. Ils s’arrêtent devant les grilles sans se concerter.
Un silence qui n’est pas gêné.
— Trente ans, dit Annabelle.
— Trente et un.
Elle regarde la cour à travers les barreaux. La lumière d’un lampadaire loin à l’intérieur, le carrelage du préau qui brille légèrement.
— J’ai détesté cet endroit. Et en même temps.
— En même temps tout s’est joué là.
— Ouais.
Un temps.
— T’as pensé à ce soir avant de venir ? dit-elle.
— Oui.
— Depuis quand.
Il réfléchit honnêtement.
— Depuis décembre.
Elle hoche la tête lentement — comme si c’était la bonne réponse à une question qu’elle s’était posée un moment.
— Moi aussi, dit-elle.
Elle se retourne vers lui. Elle le regarde une seconde — juste assez. Puis elle pose sa main sur son avant-bras, par-dessus la manche.
— Ton train est repassé à demain matin.
— Oui.
— T’as une chambre.
— Oui.
Elle enlève la main. Elle reprend sa marche dans la direction opposée au restaurant.
— Hôtel Anjou ?
— Oui.
— C’est par là.
La chambre
La chambre est au troisième, côté cour. Une fenêtre entrouverte, l’air tiède du soir, un rideau qui bouge légèrement. Lit double, lampes de chevet, un fauteuil dans le coin. Le sac de Samuel posé sur le porte-bagages depuis ce matin.
Annabelle entre, fait le tour de la pièce du regard, pose son châle sur le fauteuil. Elle n’a pas attendu qu’il l’invite.
Elle se retourne vers lui.
— Tu veux quelque chose ? Il y a un minibar.
— Non.
Elle s’approche, pose les deux mains sur sa poitrine, et l’embrasse.
Lentement. Pas comme une question — comme quelqu’un qui arrive enfin quelque part. Il répond, les mains sur ses hanches, le tissu léger de la robe sous ses paumes.
Elle interrompt le baiser, recule d’un demi-pas. Les mains toujours sur sa poitrine.
— Assieds-toi, dit-elle.
Il la regarde.
— Assieds-toi sur le lit.
Un ton posé. Pas une demande — l’énoncé de ce qui va se passer.
Il y avait dans ce ton quelque chose qu’il reconnaissait — qu’il employait lui-même dans d’autres chambres, avec d’autres femmes. Le recevoir créait une friction silencieuse, pas du refus, quelque chose de plus complexe. La curiosité de voir jusqu’où elle irait. De se laisser mener une fois par quelqu’un qui en avait manifestement l’habitude.
Il s’assit sur le bord du lit.
Annabelle reste debout face à lui. Elle défait les deux bretelles de la robe, lentement, les fait glisser sur les épaules. Le tissu descend sur lui-même, s’arrête un moment, puis tombe aux chevilles. En dessous — ce qu’il savait déjà, par les messages, par la robe ce matin : rien sur le torse. Les seins libres dans la lumière. Juste une petite culotte blanche, coton, taille basse, simple. L’air ingénu qu’elle aimait.
Il avait imaginé ça. Pas de façon abstraite — précisément, à partir de ce qu’elle lui avait dit. La réalité était plus difficile à soutenir.
Elle vint se placer entre ses genoux. Ses mains trouvèrent ses cheveux poivre et sel.
— Enlève ta chemise, dit-elle.
Il défit les boutons sans se presser. La plia sur le lit. Elle regardait, les bras croisés, un genou en avant — l’air de quelqu’un qui évalue.
— Le reste.
Il se leva, défit son ceinturon, le posa sur le fauteuil. Elle était toujours aussi proche, la chaleur de sa peau perceptible à quelques centimètres. Il finit de se déshabiller.
Elle posa la main à plat sur son torse, le fit reculer doucement. Il s’allongea. Elle s’assit à califourchon sur lui sans le laisser la toucher, les mains sur sa poitrine. Elle s’étira vers la table de nuit, attrapa son sac à main, y trouva un préservatif.
— T’étais confiante.
— La confiance c’est de l’expérience. La sûreté c’est de l’arrogance.
Elle l’embrassa — sur la bouche, puis la gorge, la clavicule. Sa bouche descendit sur le torse, l’estomac, et plus bas encore. Elle le prit en main, posa les lèvres dessus, sans précipiter.
Samuel ferma les yeux. Les mains dans ses cheveux courts.
Il savait qu’elle aimait ça. Elle le lui avait dit dans des messages, plusieurs fois, avec une précision qui lui avait laissé des images nettes. Mais savoir et sentir sont deux choses séparées. Il l’entendait, il sentait les sons contre sa peau, la façon dont elle prenait son temps avec une attention propre, pas seulement fonctionnelle.
Il résistait à l’envie de reprendre la main. Il observait depuis là-haut — les épaules, la courbe du dos, la culotte blanche tendue sur les fesses relevées. Le tissu blanc, sage, que le mouvement de ses hanches plissait légèrement.
Au bout de quelques minutes il posa les deux mains sur ses épaules et l’attira vers lui.
Elle releva la tête, le regarda.
— Je décide quand.
— On décide ensemble.
Il vit quelque chose dans son visage — pas de la résistance, de la surprise. Elle n’était pas habituée à être relancée sur ce terrain-là. Dans ses aventures, elle menait. Il le savait par les messages.
Il la fit remonter le long de lui, la peau contre la sienne, et la retourna doucement sur le dos. Juste avec une certitude équivalente à la sienne.
Elle laissa faire. Les yeux ouverts sur lui.
Il écarta les cheveux de son visage.
— À deux, dit-il. Pas autrement.
Elle le regarda une seconde. Quelque chose se détendit dans ses épaules.
— D’accord, dit-elle. À deux.
La nuit
Il prit son temps.
Les mains d’abord — le cou, les épaules, les seins, le ventre. Elle ne donnait plus d’instructions mais elle commentait sans s’en rendre compte, la respiration, les mains qui remontaient sur ses avant-bras ou lâchaient le drap.
Il glissa les pouces sous l’élastique de la culotte blanche, la fit descendre lentement. Il la porta à son visage.
Annabelle le regardait. Elle savait qu’il faisait ça — elle le lui avait dit en mars, le soir où elle lui avait raconté l’après-midi avec le prof de gym, et il lui avait répondu qu’il trouvait ça difficile à expliquer, cette chose-là, mais que c’était réel. Elle avait dit je trouve ça beau en fait. Elle vit sur son visage que c’était vrai, pas joué. Qu’il était là, dans l’odeur d’elle, et que ça lui suffisait.
— Je savais que tu ferais ça, dit-elle.
— Je t’avais prévenue.
— Ouais. Mais en vrai c’est différent.
Il posa la culotte sur la table de nuit. Il s’installa entre ses cuisses.
Elle était épilée, soigneusement, une peau nette et chaude. Langue large d’abord, lente. Elle lâcha un son court, les mains dans ses cheveux. Il s’installa sur son clitoris, des cercles précis, une pression qu’il ajustait à ce qu’elle renvoyait. Elle parlait par gestes — les pressions de ses cuisses, la façon dont ses hanches cherchaient ou fuyaient.
Il la sentit monter. Il ralentit.
— Non, souffla-t-elle.
— Si.
— Samuel.
— Pas encore.
Elle serra les cuisses sur sa tête — pas pour l’arrêter, pour lui dire qu’elle était là, à bout. Il maintint le rythme lent, la main à plat sur son ventre pour la tenir.
— S’il te plaît.
Il n’y avait plus rien du ton de tout à l’heure dans ce s’il te plaît. Plus rien de dirigé. Juste quelqu’un qui demandait.
Il reprit le rythme. Elle jouit en quelques secondes — les cuisses serrées, le son dans le drap, les mains crispées dans ses cheveux.
Il remonta le long d’elle. Elle était les yeux mi-clos, la respiration qui se cherchait. Il prit le préservatif qu’elle avait laissé sur le lit.
— Retourne-toi.
Elle obéit sans commenter. À plat ventre, puis à genoux, les mains dans les oreillers.
Il entra en elle par derrière — lentement, jusqu’au fond. Elle enfouit la tête dans les oreillers. Les mains de Samuel sur ses hanches, le rythme imposé, régulier.
Il regardait son dos, les épaules, la nuque dégagée. Les muscles sous la peau, la façon dont son corps répondait.
Elle se redressa sur les mains, cambra les reins, chercha son propre rythme. Il la laissa faire un moment — puis reposa les mains sur ses hanches et la ramena au sien.
Elle se retourna à demi pour le regarder. Un regard qui évaluait encore, même là, même dans cet état. Même maintenant elle voulait voir qui menait.
Il soutint le regard. Il ne lâcha pas les hanches.
— Comme ça.
Elle rebaissa la tête. Elle cessa de négocier.
Il accéléra progressivement — les mains serrées, les sons d’Annabelle qui s’amplifiaient dans la chambre sans qu’elle cherche à les retenir. Elle jouissait en s’agrippant à la tête de lit, les bras tendus, les épaules basses.
Il suivit quelques secondes après elle.
Ils restèrent un moment sans bouger. Lui dans son dos.
Elle se dégagea doucement, alla dans la salle de bain. L’eau courut. Il resta allongé, les bras en croix.
Elle revint. S’allongea sur le dos à côté de lui.
Un long silence.
— C’était pas exactement comme je l’avais prévu, dit-elle.
— Non ?
— Non.
— C’est bien ou c’est mal.
Elle tourna la tête vers lui. Il y avait un sourire — pas le même que celui du restaurant. Plus petit, plus vrai.
— C’est bien.
Il se leva, alla dans la salle de bain à son tour. En revenant il vit qu’elle avait posé la robe sur le fauteuil, récupéré le drap. La culotte blanche était toujours sur la table de nuit.
Il l’attrapa. La plia. La mit dans la poche extérieure de son sac.
Elle l’avait regardé faire.
— Tu fais ça souvent.
— Quand l’occasion se présente.
— Je me doutais. T’en avais parlé.
— Ouais.
— Ça m’avait pas choquée.
— Je sais.
Il éteignit la lampe de la porte. Il s’allongea à côté d’elle. Dehors dans la rue une voiture passa, les phares qui balayèrent le plafond une seconde à travers le rideau.
— La prochaine fois, dit Annabelle dans le noir. Je laisse faire plus longtemps.
— La prochaine fois.
— Oui.
Un temps.
— Ça veut dire qu’il y en a une, dit-il.
— Évidemment. C’est pas ce soir qui change quoi que ce soit — c’est décembre qui a tout changé.
Elle dit ça comme une chose factuelle, sans emphase. Comme si la nuit qu’ils venaient de passer n’était que la suite logique d’une décision prise cinq mois plus tôt dans un appartement bordelais pendant une tempête.
Ce qui était peut-être vrai.
Elle partirait tôt, avant lui. Il l’entendrait se lever dans le noir, l’eau dans la salle de bain, la robe à fleurs récupérée sur le fauteuil. Elle poserait une main sur son épaule une seconde — légère, sans appuyer.
Il ne bougerait pas. Il resterait dans le demi-sommeil à entendre la porte se refermer.
La chambre après, avec la lumière qui commençait dans les rideaux. L’odeur d’elle encore dans les draps. Le sac contre le mur avec la culotte blanche dans la poche extérieure.
Il resterait allongé un moment avant de se lever, de prendre sa douche, de descendre déjeuner seul.
Dans le train vers Brive, les yeux sur la Loire puis les collines du Limousin, il penserait à une chose qu’elle avait dite en novembre dans un message — j’ai l’impression qu’on se connaît mieux que des gens qui se voient. Il avait dit c’est probablement vrai. Elle avait dit c’est flippant. Il avait dit oui. Et ils avaient continué.
La prochaine fois.