Accueil / Histoire 06b

La Suite (Bordeaux)

Samuel Marielle

La chambre

L’hôtel est à sept minutes de la gare à pied — elle a trouvé ça sur son téléphone dans le hall, pendant qu’il cherchait un taxi qui n’était pas nécessaire.

La rue est calme, des platanes, les façades bordelaises pierre blonde sous les lampadaires. Le réceptionniste de nuit a la cinquantaine, des lunettes, il ne pose pas de questions. Une chambre double, dernier étage, vue sur les toits. Il tend les clés.

L’ascenseur est lent. Ils montent avec leurs sacs, les portes qui se ferment. Marielle regarde les numéros d’étage s’allumer. Il regarde le profil de Marielle.


La chambre est ce qu’elle est — correcte, sobre, une grande fenêtre sur les toits, un lit king-size avec une tête de lit en bois clair. Elle pose son sac à roulettes contre le mur, retire son blazer, le plie sur le dossier d’une chaise. Elle est à la fenêtre maintenant, dos à lui, les mains qui poussent un des battants. L’air de Bordeaux entre — doux, une légère odeur de pierre chaude encore.

— On entend presque rien, dit-elle.

Il pose son propre sac. Il ne répond pas.

Ils savent tous les deux pourquoi ils sont là. Ils le savaient depuis le quai — peut-être depuis avant. Mais il y a une différence entre le savoir dans un train et se retrouver dans une chambre à minuit passé. Il faut une seconde pour se réajuster, laisser la réalité rattraper ce qui avait été dit dans les mots.

Marielle se retourne.


Le premier geste

Elle s’avance vers lui et pose les deux mains sur sa veste, les paumes à plat sur le tissu. Elle ne cherche pas à l’embrasser — elle commence par là, les mains, comme quelqu’un qui vérifie quelque chose.

— Enlève ça.

Il retire la veste. Elle la prend, la pose sur le bras de la chaise avec son blazer à elle.

Elle revient. Les mains sur les boutons de sa chemise, du haut vers le bas, elle les défait un par un lentement. Elle ne le regarde pas dans les yeux — elle regarde ce qu’elle fait, avec l’attention de quelqu’un qui prend son temps parce qu’elle veut prendre son temps. Chemise ouverte, elle la sort du pantalon, la fait glisser des épaules. Il la laisse faire.

Elle pose la main à plat sur son torse. Elle remonte jusqu’à son épaule, descend le long du bras, revient au centre.

— T’es sportif, dit-elle.

— Un peu.

Elle hoche la tête comme si c’était une information qu’elle confirmait plutôt qu’apprenait. Elle recule d’un pas et commence à défaire son propre chemisier. Lentement, les yeux sur lui. Bouton par bouton. Le tissu de soie s’écarte. En dessous, un soutien-gorge en dentelle couleur chair, fine, qui laisse voir plus qu’il ne cache.

Elle retire le chemisier, le pose.

Elle a ce port dont il avait été frappé sur le quai — les épaules droites, la taille qui se marque malgré les années. La poitrine est lourde, généreuse, retenue par la dentelle. Les cheveux châtains bouclés tombent sur ses épaules nues.

Elle s’approche de nouveau. Cette fois elle l’embrasse — les lèvres posées sur les siennes, une bouche qui sait ce qu’elle fait, pas pressée. Il répond. Ses mains remontent le long de son dos, trouvent l’agrafe du soutien-gorge.

— Pas encore, dit-elle contre sa bouche.

Il retire ses mains.

Elle s’écarte légèrement. Elle a un sourire — le même que dans le train, celui qui sait quelque chose.

— Assieds-toi.

Il s’assoit sur le bord du lit.

Elle reste debout devant lui. Elle défait lentement le bouton de son pantalon, la fermeture, elle le laisse tomber au sol. Elle l’enjambe. En dessous, une culotte en coton écru, simple, taille haute — exactement ce qu’on ne s’attendrait pas, exactement ce que ça dit d’elle.

Elle reste là une seconde, debout devant lui dans la dentelle et le coton, les cheveux dans le dos, le regard sur lui.

Il la regarde.

— Tu vois quelque chose qui t’intéresse ? dit-elle.

— Oui.

— Alors montre-moi comment tu fais.


Ce qu’il fait

Il se lève. Il pose une main sur son épaule, doucement, et la retourne — elle se laisse faire, les mains qui trouvent naturellement la tête de lit devant elle. Il défait l’agrafe du soutien-gorge, lentement. Il le fait glisser des épaules. Il reste là — ses mains sur sa peau nue dans le dos, il ne presse rien.

Il se penche, pose la bouche dans le creux de sa nuque.

Elle expire doucement.

Il reste là un moment — les lèvres sur la nuque, les mains qui descendent lentement sur les hanches, qui trouvent l’élastique de la culotte. Il ne la retire pas encore. Il pose les deux pouces à l’intérieur de l’élastique sur les hanches, se contente de tenir.

Sa bouche descend dans le dos. Vertèbre par vertèbre. Lentement. Elle a les deux mains sur la tête de lit, elle ne bouge pas.

Quand il arrive aux reins, il s’agenouille. Il fait descendre la culotte sur les cuisses d’un seul geste — et avant qu’elle soit au sol, il la porte à son visage.

Marielle entend ça. Elle tourne légèrement la tête vers lui.

— Mon dieu.

— Depuis le train, dit-il. Je savais que ça serait ça.

La culotte sur le chevet. Il se retourne vers elle, la fait pivoter, la fait s’asseoir sur le bord du lit. Il s’agenouille entre ses genoux.

— Regarde-moi.

Elle le regarde.

Il prend le temps qu’il avait décrit dans le train — la langue large d’abord, lente, qui cartographie. Elle a la main dans ses cheveux presque immédiatement. Ses cuisses qui s’ouvrent d’elles-mêmes. Il cherche, il trouve, il s’installe — des cercles précis, une pression constante, les mains à plat sur l’intérieur de ses cuisses qui les maintiennent exactement là où il veut.

Les sons de Marielle remplissent la chambre. Elle n’t pas essayé de se retenir — l’hôtel, les murs, les voisins éventuels, elle s’en fout de tout ça. Elle a la tête renversée en arrière, la main de plus en plus ferme dans ses cheveux.

Il ne lâche pas.

Elle jouit contre sa bouche avec un long gémissement qui part des reins, les cuisses qui se serrent, les doigts qui agrippent. Il la tient là, la langue immobile, la pression constante jusqu’à la fin.


Il se relève. Elle est affalée sur le lit, les yeux mi-clos, la respiration qui redescend par paliers.

Il se déshabille. Elle l’observe depuis le lit.

Il s’allonge à côté d’elle. Il ne se jette pas sur elle — il se pose là, une main sur son ventre, il attend.

Elle tourne la tête vers lui.

— T’as fait exactement ce que tu m’avais décrit.

— Oui.

— Mot pour mot.

— Presque.

Elle sourit.

— C’était mieux ou pareil ?

— Mieux, dit-il. Parce que c’est toi.

Elle reste un moment sans répondre. Puis elle dit :

— Ce que j’ai dit dans le train.

Il attend.

Pas ce soir. Tu t’en souviens.

— Oui.

— Ce soir, dit-elle.


Ce qu’elle demande

Il la retourne doucement sur le ventre — elle se laisse faire sans résistance, les avant-bras qui trouvent le lit. Il prend le temps qu’il faut. Les mains d’abord, longtemps. Le dos, les reins, les fesses. Sa bouche aussi. Elle a les yeux fermés, la respiration lente et profonde, quelque chose de complètement abandonné dans la posture.

— Dis-moi si tu veux que je m’arrête.

— Je te dirai.

Il prend son temps. Plus que ce qu’elle attendait, probablement. Il fait tout à l’envers de la précipitation — la langue là où elle ne s’y attendait pas, les doigts qui préparent lentement, qui reviennent, qui attendent la réponse du corps avant d’aller plus loin.

Elle gémit dans le drap.

— Samuel.

— Oui.

— Continue.

Ce qu’il fait ensuite est lent, précis, à l’écoute — il entre par degrés, les mains sur ses hanches, il s’arrête à chaque palier et attend qu’elle reprenne son souffle. Elle le prend dans un son long et sourd contre le drap, les doigts qui s’agrippent. Il ne bouge pas — juste là, immobile, jusqu’à ce que son corps s’ajuste.

— Ça va ? dit-il.

— Oui. Bouge.

Il commence. Lentement. Ses mains remontent sur ses hanches, les trouvent, les tiennent. Elle a relevé les fesses vers lui instinctivement. Il sent qu’elle s’y fait, qu’elle prend quelque chose dans ça qu’elle ne s’était pas donné la peine d’imaginer exactement.

— Dis-moi ce que tu veux, dit-il.

Elle dit :

— Plus fort.


Marielle jouit la deuxième fois avec lui en elle, les deux mains dans le drap, un son qu’elle n’avait pas entendu d’elle-même depuis longtemps. Il la suit peu après, les mains serrées sur ses hanches, immobile.

Le silence revient par couches.

Dehors, Bordeaux. Rien d’autre.


Le matin

La lumière est grise derrière les rideaux. Six heures, peut-être six heures et demie. Ils ont dormi — pas beaucoup, pas longtemps, mais dormi.

Marielle est allongée sur le dos, les bras le long du corps. Elle regarde le plafond. Samuel est sur le côté, la regarde.

— T’as dormi ? dit-elle sans tourner la tête.

— Un peu.

— Moi aussi.

Elle n’ajoute rien. Elle n’a pas l’air de chercher quoi que ce soit à ajouter. Il y a dans son calme quelque chose de satisfait — pas d’une satisfaction bruyante, plutôt celle d’une personne qui avait une idée de quelque chose et qui a maintenant la confirmation que l’idée était juste.

Elle se lève. Elle ramasse son soutien-gorge sur le sol, le passe. Elle prend dans son sac à roulettes ce qu’il faut et disparaît dans la salle de bain. Il entend l’eau couler.

Il reste sur le lit. Il regarde la culotte en coton écru sur le chevet.

Il la prend. Il la porte à son visage une dernière fois — la tiédeur a disparu, mais le reste est là. Il la repose sur le chevet.


Marielle ressort de la salle de bain habillée pour la journée — elle a tout ce qu’il faut dans son sac à roulettes, une femme qui voyage seule depuis assez longtemps pour penser à ça. Elle pose les yeux sur la culotte sur le chevet.

Elle la prend. Elle la met dans la poche extérieure de son sac à roulettes, le zip.

Il la regarde faire.

— Tu la gardes, dit-elle. Mais pas comme ça.

Il ne dit rien. Il n’y a rien à dire.


Ils prennent un café en bas, dans la salle du petit-déjeuner quasi vide, un croissant chacun. Ils ne parlent pas beaucoup. C’est une qualité de silence particulière — pas gêné, pas pesant. Le silence de deux personnes qui ont dit et fait assez pour ne pas avoir besoin d’en rajouter.

Elle a un premier train à 8h17. Lui à 9h04.

Devant la gare, les pigeons, l’odeur de diesel des bus. Elle a son sac à roulettes à côté d’elle.

— La prochaine fois qu’on se voit, dit-elle.

— Oui.

— À Paris ou ailleurs.

— À Paris ou ailleurs.

Elle pose la main sur son bras une seconde — pas un geste d’affection calculé, juste une main qui se pose. Elle le retire, attrape son sac.

Elle part vers l’entrée. Il la regarde s’éloigner — la façon d’être grande, les épaules droites, les cheveux bouclés dans le dos.

Elle ne se retourne pas.

Il attend son train sur un banc du parvis, les mains dans les poches. Dans la poche gauche, il n’y a rien de particulier. Dans la poche droite, ses clés, son téléphone, le ticket de l’hôtel.

Et rien d’autre — parce qu’elle a emporté la culotte.

Il pense à ça en attendant son train.