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La Colocation

Samuel Delphine

L’appartement

L’Airbnb était tombé à l’eau le dimanche soir. Delphine lui avait écrit à vingt et une heures : une amie part en Corse lundi matin, son appart est libre jusqu’à jeudi, deux chambres, une cuisine. Il avait accepté sans trop réfléchir. Ils se connaissaient depuis six ou sept ans, même secteur, mêmes conférences, mêmes bars après. Depuis son divorce elle avait changé quelque chose dans sa façon d’être — plus directe, moins filtrée. Il l’avait noté. Il n’en avait pas fait grand-chose.


L’appartement se trouvait rue de la Roquette, cinquième sans ascenseur. Elle était arrivée avant lui.

Delphine était dans la cuisine quand il entra — grande, les cheveux roux cuivré lâchés sur les épaules, en train de déboucher une bouteille. Elle portait un t-shirt blanc fin, pas de soutien-gorge, un minishort en coton. Pieds nus sur le carrelage. La tenue de quelqu’un qui s’installe pour de bon, pas qui reçoit.

— Bordeaux, dit-elle. J’en avais deux dans le sac.

Il posa son bagage, prit le verre. Elle lui fit le tour de l’appartement en deux minutes — les deux chambres, la salle de bain unique, la fenêtre qui donnait sur la cour. Elle avait pris la chambre du fond. La sienne avait une meilleure lumière.

Il s’installa. Il déballa le strict nécessaire. En revenant au séjour il la trouva debout face aux rayonnages, un livre sorti dans les mains, qu’elle feuilletait sans l’intention d’y revenir. Le t-shirt était assez fin pour qu’en transparence, dans la lumière de la fenêtre derrière elle, on voie la silhouette : la taille, les hanches, rien en dessous. Elle reposa le livre sans avoir l’air de savoir qu’il l’avait regardée.


Ils commandèrent à manger. Ils mangèrent à la table basse, la bouteille entre eux, les fenêtres ouvertes sur le bruit du soir. Elle parlait facilement — la conférence, les gens qu’elle avait croisés, une anecdote sur un élu qu’ils connaissaient tous les deux. Il écoutait. À un moment elle se pencha en avant pour attraper la bouteille et son t-shirt s’ouvrit légèrement dans l’encolure — rien d’ostensible, la façon dont les vêtements bougent quand on se penche. Il détourna les yeux. Puis il les remit où ils étaient parce que ça ne changeait pas grand-chose.

Ils parlèrent jusqu’à minuit. À un moment elle ramena ses pieds sous elle sur le canapé, les genoux remontés, le short qui remonta avec. Elle ne rearrangea rien.

Quand il alla se coucher, il traversa le couloir. La porte de la salle de bain était entrouverte. Il la poussa sans réfléchir.

La lumière était encore allumée. Sur le bord de la vasque — sa trousse de toilette ouverte, un tube de crème, un peigne. Sur le carrelage, juste devant le panier à linge, sa culotte : un triangle de coton blanc, tombé là ou posé là. Il ne sut pas. Il s’immobilisa une seconde dans l’encadrement de la porte.

Il entra. Il se lava les mains. Il fit un pas vers la sortie et s’arrêta.

Il la ramassa.

Le coton était encore tiède. Il le retourna dans les doigts — léger, simple, l’élastique marqué du port de la journée. Le fond du tissu gardait une trace concentrée, le dépôt sec d’une journée entière, les bords dorés sur le coton blanc. Il le porta à son visage. L’odeur montait directement — chaude, dense, la femme sans intermédiaire, une journée de conférence et de chaleur et de ce qu’il ne savait pas encore d’elle.

Il la reposa sur le carrelage exactement où il l’avait trouvée.

Il éteignit la lumière. Il alla dans sa chambre.

Il ne s’endormit pas tout de suite.


Ce qu’elle laisse

Le lendemain matin il entendit sa douche à travers la cloison. Quand il sortit dans le couloir elle en revenait — une serviette nouée sous les bras, les cheveux humides, pieds nus sur le parquet. La serviette s’arrêtait au milieu des cuisses. Elle dit café dans la cuisine et continua vers sa chambre sans s’arrêter. Il avait vu le haut de ses cuisses, la courbe des épaules, les cheveux roux cuivré qui dégoulinaient dans son dos.

Il prit sa douche. La salle de bain sentait encore son savon. Sur le radiateur électrique, tendue à plat pour sécher — une culotte. Beige clair, coton fin, les deux faces étalées. Pas roulée en boule, pas cachée. Posée là comme on pose du linge. Il la regarda depuis la porte, la longueur d’une respiration. Il entra, ferma derrière lui. Il la décrocha du radiateur.

Elle était encore légèrement humide du rinçage mais en dessous, dans le fond du tissu, la chaleur du corps était restée — cette tiédeur particulière du coton imprégné. La trace était là, plus marquée que la veille, les bords bien dessinés sur le gousset pâle. Il passa le pouce dessus lentement. Il l’approcha de son visage. La même odeur qu’hier soir, mais concentrée différemment — plus dense, plus close. Il tint ça un moment, les yeux fermés.

Il la raccrocha sur le radiateur. Il se doucha.


Dans la journée il la croisa deux fois à la conférence — une fois debout dans un couloir où elle parlait avec quelqu’un d’autre, une fois assise à une table ronde, de profil. Elle portait un chemisier en soie ivoire assez fin pour qu’à contre-jour on distingue les mamelons. Il n’était pas à contre-jour longtemps.

Le soir elle fit des pâtes. Il rentra et elle était déjà là, les cheveux remontés en chignon approximatif, dans une robe en lin bleu délavé — sans manches, sans soutien-gorge, le tissu fin dans la lumière de la cuisine. Quand elle se retourna pour lui tendre son verre elle se pencha légèrement en avant et la robe suivit le mouvement. Il voyait la naissance des seins dans l’encolure ouverte.

Elle se retourna vers les plaques. Il but son vin.

Plus tard elle chercha quelque chose dans le bas d’un placard — elle s’accroupit, puis se pencha carrément en avant sur les genoux, le dos à lui. La robe remonta sur les cuisses, dépassa les fesses. Elle portait un short en coton blanc — court, échancré haut sur les hanches, le tissu tendu à plat sur le bas des fesses et qui laissait le bas des joues libres, la naissance des cuisses, le pli profond entre les deux. Un cul généreux, ferme, les deux rondeurs bien séparées sous le coton fin. Le bord du short avait légèrement remonté d’un côté dans le mouvement. Elle ne le rajusta pas. Elle prit son temps pour trouver ce qu’elle cherchait. Il ne bougea pas.

Elle se redressa avec une bouteille d’huile d’olive.

— J’ai cru qu’elle était plus là, dit-elle.

Elle ne se retourna pas pour voir sa tête.


Ils mangèrent. Ils burent. La conversation allait à son rythme habituel — professionnelle d’abord, puis plus libre. Elle dit des choses directes, comme toujours. Il répondit. À un moment elle se leva pour débarrasser et passa derrière lui, sa main posée brièvement sur son épaule en passant — rien, une façon de circuler dans une petite cuisine, mais il sentit la chaleur de la paume à travers sa chemise.

Elle lui sourit depuis l’évier.

— T’es bien là, non.

Ce n’était pas une question.

Il alla se coucher vers minuit. Elle resta dans le séjour. Il passa par la salle de bain — et sur le crochet derrière la porte, le short blanc de tout à l’heure. Encore tiède. Il le décrocha. Il le garda dans la main debout dans la salle de bain silencieuse, la lumière allumée, à écouter le bruit de ses pas dans le séjour.

Il la prit avec lui dans sa chambre.


La montée

Le troisième matin elle était dans la cuisine quand il se leva — assise sur le comptoir, un café dans les mains, dans un long t-shirt qui lui arrivait mi-cuisse. Rien en dessous de visible mais la façon dont elle était perchée, les jambes légèrement écartées, le t-shirt remonté sur les cuisses, rendait la question peu ambiguë. Elle avait les cheveux encore défaits du sommeil.

— Bien dormi, dit-elle.

— Pas mal.

Elle inclina légèrement la tête. Un sourire qui ne commentait rien.

Il se fit un café. Il s’assit en face d’elle à la table. Elle resta sur le comptoir et ils parlèrent de la journée à venir — son atelier de l’après-midi, son propre rendez-vous du matin. Des choses ordinaires, dites dans cette cuisine à huit heures, elle sur le comptoir les jambes nues, lui en face à essayer de ne pas regarder là où il regardait.

À un moment elle sauta du comptoir pour aller rincer sa tasse. La chemise tomba correctement. Elle se retourna vers lui.

— Je passe devant toi ce soir à dix-neuf heures. Si tu rentres avant.

Ce n’était pas une question non plus.


Dans la journée il pensa à la culotte dans la poche latérale de son sac. Il y pensa pendant l’atelier, pendant le déjeuner, pendant qu’il répondait à des mails dans une salle de réunion qui sentait la climatisation. Il pensa à sa façon de se pencher dans le placard la veille, à la serviette dans le couloir le matin d’avant, à la façon dont elle l’avait regardé depuis l’évier — t’es bien là, non — comme quelqu’un qui vérifie l’effet d’une chose qu’elle a faite.

Elle savait exactement ce qu’elle avait fait.

Il rentra à dix-neuf heures passées.


La poignée

Il avait un atelier de quatorze à dix-neuf heures — communication institutionnelle dans une salle de réunion dans le 3e arrondissement, quatre heures du genre de travail qu’il faisait bien et qui l’absorbait entièrement pendant que ça durait. Il était bon à ça : rester dans la pièce, lire ce que les gens attendaient de lui, le leur donner sans rien d’excessif. Il repartit à dix-neuf heures avec le sentiment d’avoir fait quelque chose d’utile.

Il s’arrêta dans une cave à vins près d’Oberkampf, choisit une bouteille sans trop réfléchir, marcha les quinze minutes de retour dans l’air chaud.

Les lumières du séjour étaient allumées quand il poussa la porte de l’immeuble.

Il monta les cinq étages lentement.

Il arriva sur le palier.

Sur la poignée de sa chambre, passée dans le loquet — une culotte. Rouge sombre, coton petit, légèrement froissée du port. Pas pliée, pas mise en scène. Juste là.

Il s’arrêta dans le couloir et la regarda.

Elle ne l’avait pas posée là par accident. Il l’avait compris dès la veille, dès le deuxième matin — les choses laissées sur le crochet, la façon dont elle occupait cet espace commun sans s’en excuser, la robe, la question au dîner. Elle avait cinquante-cinq ans et elle savait exactement ce qu’elle faisait. Il avançait vers ça depuis deux jours sans le nommer, ce qui était sa façon à lui, et elle venait de le rendre visible.

Il décrocha la culotte de la poignée. Il ouvrit la porte de sa chambre et entra.

Il la posa sur le bureau.

Il la regarda dans la lumière du plafonnier. Rouge sombre, la couture légèrement distendue. Il la prit dans les mains. Le tissu était tiède, de la tiédeur spécifique du tissu porté — pas froid, pas neutre, portant une température particulière. Il la retourna. Le fond de la doublure : une trace, pâle et concentrée, le dépôt sec d’une journée entière. Il passa le pouce lentement sur le tissu le plus imprégné — l’humidité concentrée, presque poisseuse encore par endroits, le fond d’elle-même dans ce peu de tissu. Il approcha le coton de son visage. L’odeur montait directement — chaude, animale, propre dans le sens où c’est le corps sans intermédiaire.

Il reposa la culotte sur le bureau. Il ôta sa veste. Il alla dans la cuisine.


Elle était devant les plaques — quelque chose sur le feu, une poêle, l’odeur d’ail et de quelque chose de plus aigu, du thym peut-être. Elle portait encore la robe en lin du soir d’avant, ou elle l’avait remise. Pieds nus sur le carrelage. Ses cheveux en tresse lâche sur une épaule.

Il posa la bouteille sur le comptoir.

— Je pensais rentrer plus tôt, dit-il.

— T’as pas besoin de te justifier.

— C’est pas une justification.

Elle jeta un œil à la bouteille.

— Il est bien ?

— Aucune idée. J’ai choisi au hasard.

Elle se retourna vers les plaques. Il ouvrit la bouteille. Il versa deux verres et posa le sien sur le comptoir près d’elle sans commentaire.

Le dîner fut simple et bon — la même aisance que les soirs précédents, le même glissement entre les sujets professionnels et les autres, la même franchise. Elle ne mentionna pas la culotte. Lui non plus. Il y pensait pendant que le dîner avançait — la décision qu’elle avait prise, la chose qu’elle avait posée devant lui sans explication, sans négociation. Il était habitué à être celui qui fixait les conditions. Il l’était moins à se retrouver face à quelqu’un qui les avait déjà posées, sans cérémonie, et qui servait maintenant les pâtes et remplissait son verre.

À un moment elle le regarda.

— T’as l’air d’avoir besoin de temps pour te décider.

Il la regarda.

— Sur quoi.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle fit tourner son verre.

— Sur ce que tu veux de cette soirée, dit-elle.

Les mots étaient posés, sans suggestion de séduction dans la façon de les dire, sans mise en scène. La question était simplement là.

Il dit :

— Je crois que c’est plutôt toi qui as décidé.

Un court silence.

— C’est vrai, dit-elle. Et alors.


Ce qu’elle prend

Elle laissa la vaisselle dans l’évier et alla au séjour. Il la suivit.

Elle s’assit sur le canapé, les jambes repliées sous elle, le verre dans les deux mains. Elle le regarda — pas comme les gens regardent quand ils veulent quelque chose, mais comme elle regardait la plupart des choses : directement, sans la distance diplomatique à laquelle il était habitué. Il s’assit dans le fauteuil en face.

— Tu domines les situations que tu traverses, dit-elle. T’es très bon à ça. Mais je suis pas une situation.

Il ne dit rien.

— Ce soir c’est moi qui décide, dit-elle. C’est tout.

Ce n’était pas une question et ce n’était pas un ultimatum. Un constat posé avec le même calme qu’elle apportait à tout — un fait, déjà établi, qui attendait qu’il trouve sa position par rapport à lui. Il pensa une seconde à répondre, à l’instinct qui lui disait de rediriger, de retrouver un terrain qu’il reconnaissait. Il pensa à la culotte sur le bureau. Il pensa au crochet de la salle de bain, deux matins de suite.

— D’accord, dit-il.


Elle se leva et se posta devant lui.

Elle fit passer sa robe par-dessus la tête d’un geste — le tissu glissa sur les hanches, s’accumula sur le parquet autour de ses chevilles. Rien en dessous. Elle se tenait là dans la lumière du lampadaire — grande, plantureuse, les cheveux roux cuivré libres et lourds sur les épaules. La peau pâle, presque translucide sous la lumière chaude. Poitrine de taille moyenne, naturelle, sans soutien depuis des heures. Les hanches larges, le ventre présent, le bas du dos creux. Entre les cuisses : une touffe de poils roux, courts, naturels, le duvet du pubis qui remontait légèrement.

Elle ne jouait pas quelque chose. Elle était simplement là.

Il la regarda un long moment.

— Reste là, dit-elle.

Elle monta sur le canapé — un genou de chaque côté de sa tête — et s’abaissa.

Ses mains allèrent à ses cuisses par réflexe, pour tenir, pour orienter. Elle les prit et les posa le long de lui, paumes à plat sur le canapé.

— Je contrôle le rythme.

Elle était déjà humide — il sentait la chaleur et le poids, l’humidité déjà là quand elle se posa sur sa bouche. Il commença lentement, comme il commençait toujours — en lisant ce qu’elle voulait dans ses réactions, en ajustant, en démontant ça par petits morceaux. Sa méthode : patient, précis, le plaisir de construire quelque chose.

Elle ne lui en laissa pas le loisir.

Elle bougea comme elle voulait — en appuyant, en orientant le contact elle-même, en se servant de lui exactement comme il lui fallait sans attendre qu’il le trouve. Une grammaire différente. Ses mains restèrent le long de lui et il la laissa bouger, travaillant avec ça, la langue trouvant ce qu’elle pouvait dans le rythme qu’elle avait fixé. Elle était très humide — plus qu’il ne l’avait anticipé, le goût franc et dense, les cuisses qui se resserrèrent contre son visage quand elle trouva l’angle qui lui convenait.

Elle jouit en dix minutes — pas une longue escalade, un chemin direct, sans drame. Une série de sons comprimés dans la gorge, les cuisses qui pressèrent fort, sa main qui vint soudainement dans ses cheveux pour maintenir son visage en place. Puis ce fut relâché, d’un seul coup.

Elle resta où elle était un moment. Il demeura immobile.

Puis elle bougea.


Elle s’assit à côté de lui sur le canapé et le regarda.

Il était encore habillé. Elle se pencha et défit les boutons de sa chemise de haut en bas, méthodiquement. Elle l’écarta de ses épaules. Ses mains allèrent à son pantalon — la ceinture, le bouton, la fermeture. Il souleva légèrement les hanches et elle fit descendre l’ensemble d’un geste, caleçon compris.

Elle le regarda une seconde.

Puis elle se pencha et le prit dans la bouche.

Ce n’était pas la fellation exploratoire, attentive à ses réactions, qu’il était plus accoutumé à recevoir. Elle le prit profond immédiatement, sans y aller progressivement, et maintint là — le fond de gorge qui se contractait — avant de remonter et de revenir. Elle trouva un rythme qui lui convenait et le garda — pas pour lui, pas en lisant ses signaux. Elle suçait parce qu’elle en avait envie, au rythme qu’elle voulait, en utilisant sa gorge d’une façon qui lui était visiblement naturelle. Les sons étaient fonctionnels, humides, posés dans le silence de l’appartement. Elle n’accéléra pas pour lui faire un effet, ne varia pas le rythme pour lui montrer quelque chose. Elle prenait ce qu’elle prenait.

Il avait les mains crispées sur l’accoudoir du canapé.

Elle ne se pressa pas. Deux fois elle se retira complètement, prit sa respiration, une courte pause, et reprit. La deuxième fois elle alla plus profond encore, les deux mains à plat sur ses cuisses à lui, le nez contre sa base. Il l’entendit faire un son dans la gorge — pas de gêne, d’ajustement. Elle tint là. Il dit quelque chose — il ne sut pas quoi. Elle n’en tint pas compte.

Quand elle se rassit sa bouche était légèrement gonflée, les yeux calmes.

— T’as un préservatif, dit-elle.

— Dans mon sac.

— Va le chercher.

Il alla dans sa chambre. Il revint avec le préservatif et, sans avoir tout à fait décidé pourquoi, la culotte rouge depuis le bureau. Il posa les deux sur la table basse. Elle regarda les deux. Elle le regarda. Quelque chose passa sur son expression — pas tout à fait de l’amusement, pas tout à fait de la satisfaction. Quelque chose qui confirmait quelque chose qu’elle pensait déjà.

— Assieds-toi, dit-elle.


Elle se cala à côté de lui, pas face à lui — de côté, proche. Elle mit la culotte de côté.

— Tu vas te retourner, dit-elle. Sur le ventre, les genoux par terre.

Il la regarda.

— Contre le canapé.

Il comprit ce qu’elle lui demandait. Il le comprit et il ne bougea pas immédiatement — pas un refus, juste le moment nécessaire pour reconnaître la demande et ce que ça impliquerait d’y obtempérer. Il avait fait ça avec des femmes avant — côté receveur, pas souvent, une ou deux fois — mais jamais dans cette direction du flux. C’était lui qui proposait, d’habitude. Lui qui fixait les termes.

Elle attendit.

Il se leva, se retourna, s’agenouilla par terre avec les avant-bras sur les coussins.

Il l’entendit bouger derrière lui. Le son de son sac — elle avait pris quelque chose dans son sac, avant le dîner probablement, ce qui voulait dire qu’elle y avait pensé avant le dîner. Un léger bruit — un petit bouchon, un clic. Puis sa main dans le bas de son dos : chaude, détendue, sans pression.

— Respire, dit-elle.

Il respira.

Ses doigts étaient huilés et patients. Elle ne se pressa pas. Elle commença à l’extérieur, lisant la tension du bout des doigts — pas pour provoquer, pas pour construire une scène, juste pratique, attentive. Elle sentait où il tenait et où il ne tenait pas. Elle travailla patiemment sur ce qui tenait, non par la force, par la répétition, par la chaleur.

Une minute passa. Puis une autre.

Il sentit le moment de son propre corps qui lâchait — un relâchement précis de quelque chose qu’il n’avait pas su qu’il retenait — et à ce moment son doigt entra, doucement, trouvant l’angle, trouvant l’endroit.

Il fit un son qu’il n’avait pas fait avant.

Pas fort — quelque chose de bas, involontaire, qui venait d’un endroit en deçà du bruit habituel. Ses mains s’enfoncèrent dans les coussins.

Elle travailla lentement, sans hâte, son autre main stable dans son dos. Il entendait sa propre respiration. Il entendait la circulation loin en bas rue de la Roquette. Il n’entendait presque plus rien d’autre.

Quand elle s’arrêta et se retira, il resta dans la position encore un moment, le front dans les bras.

— Retourne-toi, dit-elle.


Elle s’était assise sur le canapé, face à lui maintenant. Elle regarda le préservatif sur la table et le regarda lui.

— Tu me prends, dit-elle. De derrière. Mais je décide quand et à quel rythme.

Elle se retourna sur le canapé — à genoux maintenant, les mains sur le dossier, ce qu’elle offrait tourné vers lui. Il mit le préservatif. Il se leva du parquet. Il se plaça derrière elle.

Il entra lentement, trouvant l’angle. Elle était encore humide, chaude, l’entrée sans résistance mais présente, vivante. Il s’arrêta à mi-chemin.

— Continue, dit-elle.

Il alla jusqu’au fond.

Elle n’émit pas de son — elle expira, un relâchement contrôlé, comme quelqu’un qui s’ajuste à un poids. Il commença à bouger. Elle dit : moins vite. Il ralentit. Elle dit : plus profond. Il ajusta. Il suivait ses indications, précisément, sans résistance — et il constata, en suivant ses indications précisément, que quelque chose en lui qui était d’habitude occupé à lire la femme, à anticiper la femme, à gérer l’arc de ce qui se passait — s’était tu.

Il n’y avait rien à gérer. Elle gérait.

Il posa les mains sur ses hanches et bougea au rythme qu’elle avait fixé, régulier et profond, la pièce très silencieuse autour d’eux, l’air tiède de juin depuis la fenêtre entrouverte, les bruits de la rue en dessous.

Elle lui dit quand ralentir. Elle lui dit quand s’arrêter complètement — deux fois, de longues pauses, sa main qui remonta pour trouver la sienne et la presser contre sa hanche, attendant, puis relâchant. Elle lui dit quand reprendre. Il fit chaque chose qu’elle lui dit.

La deuxième fois qu’elle lui dit de s’arrêter, la pause fut plus longue. Elle resta immobile, la respiration qui descendait. Ses mains étaient sur ses hanches à lui, complètement immobiles.

Puis elle dit : t’as le droit de jouir maintenant.

Il jouit.


Le matin

Il se réveilla avant six heures.

Elle avait quitté le lit. Il ne l’avait pas entendue partir. Le drap à côté de lui était froid — elle était partie depuis un moment. À travers la cloison il n’entendit rien. Il resta dans la lumière du petit matin derrière les rideaux bleus et regarda le plafond.

Sur le bureau, la culotte rouge sombre. Il l’avait ramenée dans sa chambre à un moment dans la nuit — il ne se souvenait plus exactement quand. Elle était là dans la lumière, froissée, ordinaire.

Il se leva. Il alla à la salle de bain.

Ses affaires étaient encore là — la crème, le peigne, le déodorant. Le crochet derrière la porte était vide. Il se doucha, s’habilla, fit du café. Le séjour était silencieux, ses documents encore sur la table, un verre qu’elle avait laissé.

Il trouva un mot sous son verre sur le comptoir — son écriture, petite et droite :

Départ 5h30 — réu tôt à Lyon. Clé sous le paillasson. Bonne dernière journée.

Rien de plus.

Il le relut deux fois, but son café debout au comptoir de la cuisine en regardant la lumière changer lentement dans la cour en dessous. Il pensa à ce qu’elle avait dit au dîner : je suis pas une situation. Il pensa à s’être agenouillé sur le parquet, le front dans les coussins, le son qu’il avait fait. Il pensa à la culotte sur le bureau.

Il alla dans sa chambre. Il la prit et la glissa dans la poche avant de son sac, là où il mettait les choses dont il aurait besoin plus tard.

Il laissa la clé sous le paillasson à neuf heures, ferma la porte de l’appartement emprunté, et descendit les cinq étages dans la ville du matin.