Le bar du haut
Le Barrio Latino ne ressemblait à rien d’autre sur les Champs à cette heure-là. De l’avenue, derrière les grandes vitres, on ne voyait qu’une salle longue et chaude, le bar plaqué sur la gauche, les nappes blanches du restaurant au fond — et, juste avant la verrière, la cage d’un escalier qui descendait en tournant vers le ventre du lieu, la grande salle du sous-sol où, plus tard, on danserait la salsa jusqu’à pas d’heure. Il était à peine vingt et une heures. Le flot de la nuit n’avait pas encore basculé ; les premières tables dînaient, les serveurs filaient en silence, et au comptoir tout était calme — cette demi-heure suspendue avant que ça déborde.
Derrière le bar, Samuel essuyait des verres qu’il n’avait pas besoin d’essuyer. Vingt-deux ans, le débardeur noir de la maison sur des épaules sèches et des bras de sportif ; il était là depuis deux ans et il connaissait la maison mieux que ses patrons. Deux postes de travail au comptoir, deux barmen le soir — lui à celui de gauche, Flavio à celui de droite, l’Italien, plus vieux de cinq ans, des mains larges et un sourire qui ne servait qu’à une chose. Tout le monde au Barrio savait que les barmen et les danseurs étaient le vrai spectacle. Quand l’affluence montait, Samuel et Flavio sortaient les bouteilles, les faisaient tourner en l’air, claquer dans la paume, verser un trait sans regarder — et les filles, au comptoir, regardaient ça la bouche un peu ouverte. Samuel avait appris ce que ce regard voulait dire. Il avait appris à s’en servir.
Il pensait : c’est un métier où on est payé pour être désiré. Le timide du village, celui qui regardait sans toucher, avait trouvé l’envers exact de sa jeunesse — un comptoir comme une scène, et de l’autre côté, chaque soir, des femmes qui venaient pour être vues autant que pour boire. Il les détaillait sans en avoir l’air, par habitude maintenant : celle-ci ne portait rien sous son chemisier, on le devinait au froid de la clim ; celle-là, accoudée plus loin, avait glissé un pied hors de son escarpin et le balançait dans le vide. Rien ne lui échappait. C’était sa façon à lui de tenir le bar.
En bas, on dressait une grande table ronde près de l’escalier — Hugo avait noté la résa de l’après-midi sur l’ardoise, EVJF, 21 h 30, douze couverts. Samuel y avait à peine pensé. Pour l’instant, ce qui l’occupait était plus proche : deux femmes venaient de s’asseoir à son comptoir, la quarantaine soignée, et l’une des deux le regardait travailler avec un aplomb qui ne laissait aucun doute sur ce qu’elle était venue chercher.
Elles étaient deux, accoudées au comptoir, la quarantaine soignée, qui avaient laissé maris et enfants de l’autre côté de Paris pour un de ces dîners de filles qu’on se promet et qu’on tient trois fois par an. La copine parlait d’un appartement à vendre, d’une belle-mère, de choses de la vie d’avant minuit. Elle, elle n’écoutait plus qu’à moitié. Son deuxième mojito à la main, elle regardait les deux garçons derrière le bar comme on regarde un étal — sans gêne, parce qu’à quarante ans on a fini d’avoir honte de ce qu’on veut.
Et ce qu’elle voulait, ce soir, elle se le formulait crûment dans sa tête, et ça la faisait sourire dans son verre. Son mari ne la touchait plus qu’au ralenti, les soirs de devoir ; elle sentait depuis des mois cette chose remonter — une faim sourde, presque adolescente, de celles qui la faisaient se caresser le matin sous la douche en pensant à des inconnus. Le brun de gauche était joli, trop jeune, du genre qu’on intimide. Mais l’autre — l’Italien, les mains larges, le sourire qui ne s’excusait de rien — celui-là avait compris en trois secondes. Il l’avait jaugée d’un regard et ne l’avait plus lâchée.
— Tu le dévores des yeux, souffla la copine, mi-amusée mi-scandalisée.
— Et alors, répondit-elle sans tourner la tête.
Flavio vint poser une serviette devant elles, inutilement, juste pour s’approcher. Il dit quelque chose sur le mojito — qu’il en faisait un meilleur, qu’elle devrait goûter ; elle répondit qu’elle goûtait volontiers ce qu’on lui proposait, et le double sens resta suspendu une seconde de trop. La copine baissa les yeux sur son verre en retenant un rire. Sous le comptoir, elle décroisa les jambes, lentement, et Flavio vit — il était censé voir. Ils savaient tous les deux où ça allait ; restait le prétexte et l’endroit. Plus loin, Samuel encaissait une addition et faisait mine de ne pas écouter. Il écoutait. Il regardait ce manège avec l’attention d’un apprenti qui ne sait pas encore qu’il prend une leçon.
— Faut que je descende changer un fût, dit Flavio en s’essuyant les mains au torchon, le regard planté dans le sien. Vous venez ? J’aurais besoin d’un coup de main.
Elle reposa son verre. Le cœur lui battait comme à vingt ans. Elle posa une main sur l’avant-bras de la copine — deux minutes — et descendit du tabouret, lissa sa jupe, suivit l’Italien vers la porte du fond. La copine la regarda partir, la bouche ouverte sur une protestation qui ne vint pas. Elle, devant, ne se retourna pas une fois.
Dix minutes. Le bar du haut s’était rempli entre-temps, deux rangs accoudés au comptoir, et Samuel avait enchaîné les commandes sans vraiment cesser de surveiller la porte du fond. Il vit la femme remonter la première. Quelque chose en elle avait changé — la coiffure un peu défaite, une rougeur haute sur les pommettes, la démarche moins assurée, comme si elle réapprenait à marcher droit. Elle se rassit près de sa copine sans un mot, attrapa son verre, et but une longue gorgée en fixant le comptoir. La copine la dévisageait, partagée entre l’effarement et l’envie de tout savoir. Personne autour ne se doutait de rien.
Flavio revint par-derrière, tranquille, en rentrant son débardeur dans son pantalon. Il reprit sa place à droite comme s’il revenait des toilettes, sourit à deux clients, servit une bière. Puis il se pencha vers Samuel, l’air de rien, le temps d’attraper une bouteille sur l’étagère du fond — et au passage il leva la main et la lui colla sous le nez.
— Sens ça, murmura-t-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. La bourgeoise. Je viens de la déglinguer dans la réserve.
Deux doigts, l’index et le majeur, encore luisants, à un centimètre de la bouche de Samuel. Et l’odeur le cueillit d’un coup — franche, chaude, intime, une odeur de femme et de sexe qui n’avait rien à voir avec un parfum, qui montait droit dans le crâne et serrait quelque chose dans le ventre. Samuel resta figé une seconde, la bouteille à la main, sonné par la force du truc. C’était exactement ça. Ce qu’il traquait depuis l’enfance sans savoir le nommer, sous les jupes et dans les catalogues, c’était cette odeur-là — et elle était là, sur les doigts d’un autre, brandie comme un trophée au-dessus du comptoir bondé.
Le pire — le meilleur — c’est que la femme regardait. Elle avait tourné la tête vers eux, et elle vit Flavio faire renifler ses doigts au jeune barman, ses doigts, son odeur à elle exhibée à un mètre de sa copine. Elle aurait dû mourir de honte. Au lieu de ça, une onde lui traversa le bas-ventre, brutale, et elle dut serrer les cuisses sur son tabouret. Flavio lui adressa un clin d’œil par-dessus l’épaule de Samuel, reprit son service, et Samuel comprit ce soir-là, sans se le formuler encore, qu’il venait d’assister à quelque chose qu’il referait. Que l’odeur d’une femme pouvait se porter comme un drapeau. Et que lui aussi, un jour, planterait le sien.
Le bar du bas
En bas, c’était un autre monde. La grande salle voûtée du sous-sol n’avait pas encore basculé en piste de danse — le DJ calait ses premiers morceaux dans sa cabine, les tables du dîner tenaient le terrain, et la lumière restait basse, ambrée, complice. Samuel était descendu ouvrir le second bar avec Hugo, le troisième larron, vingt-cinq ans et des épaules de nageur, l’autre moitié du numéro : à deux derrière ce comptoir-là, en débardeur noir, ils faisaient tourner les bouteilles pour la grande salle, et c’est eux qu’on venait voir en bas. Le bar était calé sur la gauche, et juste à côté, au pied de l’escalier qui s’enroulait vers le rez-de-chaussée, on avait dressé la grande table ronde. La bande était déjà là.
Elles étaient onze autour de Laure. Onze copines, des collègues, une sœur, un voile de mariée en tulle bon marché épinglé dans les cheveux de la future, un tee-shirt rose floqué Team Bride sur celles qui jouaient le jeu, et au centre de la table tout l’attirail rituel : le collier de bonbons à demi grignoté, les gages pliés au fond d’un verre, une paire de menottes roses qui traînait là sans qu’on sache plus à qui elle avait servi. Elles avaient déjà bien bu. L’EVJF battait son plein, ce moment de la soirée où un groupe de femmes entre elles devient sa propre bulle, bruyante, libre, où l’on dit des choses qu’on ne dirait nulle part ailleurs.
Et Laure, au milieu, régnait sans en avoir l’air. Trente-deux ans dans trois semaines, grande, blonde, fine, les cheveux lisses retenus par le ridicule petit voile ; une allure de jeune femme bien née — chemisier de soie ivoire, jupe droite, l’élégance sobre de celles qui ne crient jamais. Sauf que ce soir-là ses copines savaient, elles, ce que cette façade cachait : c’était Laure qui avait choisi la boîte, Laure qui reluquait les barmen depuis l’apéritif, Laure dont l’une d’elles avait juré qu’elle portait, sous la jupe sage, des dessous qui n’avaient rien de sage. Le décalage faisait toute la saveur. La sage du groupe était la plus délurée, et tout le monde à cette table le savait — sauf, peut-être, qu’aucune ne mesurait jusqu’où, ce soir, la sage avait décidé d’aller.
C’est Hugo qui monta à la table, un plateau de verres et deux bouteilles de blanc en équilibre sur la main, et l’arrivée du barman en débardeur déclencha à elle seule une salve de cris et de rires. Les filles se le disputèrent du regard, l’une lui proposa de s’asseoir, une autre de l’épouser à la place de Laure ; lui jouait le jeu, distribuait les verres avec des moulinets de poignet, faisait sauter un bouchon d’une pichenette. Laure le regardait faire en souriant, son verre à la main, mais ce n’était pas lui qu’elle regardait vraiment. Par-dessus l’épaule d’Hugo, au comptoir, l’autre — le brun, plus jeune, plus posé — alignait des verres et faisait tourner une bouteille dans la lumière sans avoir l’air d’y penser. C’était celui-là. Elle ne savait pas pourquoi celui-là plutôt que l’autre, mais son ventre, lui, le savait très bien.
Elle n’était pas censée penser à ça. Dans trois semaines elle dirait oui à un homme bien, devant deux cents personnes, dans une robe qui coûtait le prix d’une voiture. Elle l’aimait, son fiancé — c’était entendu, c’était décidé, c’était la bonne chose. Mais là, sur cette banquette, le troisième verre aidant, une petite voix montait du fond d’elle et répétait : c’est ta dernière nuit où tu n’appartiens à personne. Elle sentait le tissu de sa culotte contre elle, et l’idée, soudain, qu’aucune des onze filles autour ne se doutait de ce qui se passait dans sa tête à cet instant précis — ça la fit mouiller un peu, là, à table, et ça la fit sourire dans son verre exactement comme avait souri la bourgeoise à l’étage, une heure plus tôt, sans qu’elles se connaissent ni se croisent jamais.
— Un strip-tease ! réclama la sœur en tapant sur la table. Pour la mariée ! C’est la tradition !
Hugo fit mine de réfléchir, le sourire en coin, et négocia comme on négocie une évidence — je vais voir ce que je peux faire, mais c’est pas donné, et c’est la mariée qui monte sur le bar, sinon ça compte pas. Les filles hurlèrent que oui, mille fois oui. Laure protesta pour la forme, rougit pour de bon, se laissa pousser. Et quand Hugo redescendit vers le comptoir glisser un mot à l’oreille de Samuel — qui leva les yeux vers la table, droit sur elle —, Laure soutint ce regard une seconde de trop, et comprit qu’elle venait, sans le dire à personne, de dire oui à tout autre chose qu’un strip-tease.
Le DJ envoya une salsa cuivrée et rapide, le genre qui fait taper du pied, et Hugo balança une serviette sur l’épaule de Samuel : à nous. Ils dégagèrent un bout de comptoir d’un revers de bras — verres, cendriers, tout valdingua —, et hissèrent Laure sur le zinc sous les hurlements de la table. Elle se retrouva debout là-haut, dominant la salle, ses escarpins glissant un peu sur le métal, riant et morte de gêne, le petit voile de travers ; et les deux barmen montèrent l’encadrer, un de chaque côté, en débardeur noir, dans la lumière qui s’était braquée sur eux. Toute la salle du sous-sol s’était retournée. On sifflait, on tapait dans les mains sur le tempo de la salsa.
Ils savaient le faire. Hugo ouvrait le bal en grand, exubérant, le sourire pour la galerie ; Samuel, lui, dansait plus près, plus bas, sans un mot. Ils firent durer le retrait des débardeurs comme un supplice — un bras, puis l’autre, le tissu qui remonte lentement sur le ventre — et quand les deux torses apparurent, nus et secs sous les spots, la table de Laure crut s’effondrer. Puis Hugo attrapa derrière le bar le flacon souple que les barmen gardaient pour ça, le tube de plastique blanc rempli de lait concentré sucré, et en fit gicler un long trait luisant sur son propre pectoral avant d’en tendre une giclée vers Samuel. La matière épaisse, nacrée, coulait lentement sur la peau en filets équivoques que personne dans la salle ne pouvait nommer à voix haute mais que tout le monde reconnaissait. Les filles hurlaient. C’était exactement le but.
Laure, au milieu, ne riait plus tout à fait pareil. Elle dansait entre eux, portée par l’alcool et les cris, mais son corps à elle avait pris une décision que sa tête suivait avec un temps de retard : elle se tournait toujours vers Samuel. Hugo avait beau faire le show derrière elle, c’est face au brun qu’elle ondulait, les yeux dans les siens, et chaque fois que la chorégraphie la faisait pivoter dos à lui, au lieu de s’éloigner elle reculait — collait ses reins contre lui, roulait lentement le bassin contre l’avant de son pantalon, une fois, deux fois, sous couvert de la danse et des projecteurs. Personne ne voyait ce que son cul faisait dans le noir contre le jean du barman. Elle, si. Lui aussi.
Et Samuel sentait tout. Il sentait la chaleur de ce cul ferme à travers le tissu, la pression précise, répétée, qui n’avait plus rien d’un hasard de danse ; il sentait sa propre queue durcir contre la couture et la pointe des reins de Laure venir l’y chercher. Vingt-deux ans, le cœur cognant, il dansait le visage impassible pour la salle pendant qu’une future mariée se frottait à lui devant cent personnes et ses onze copines. Il pensait : elle sait exactement ce qu’elle fait. Et tout là-haut, sous le filet de lait concentré qui dégoulinait du torse d’Hugo, dans le vacarme de la sono, une idée se forma dans sa tête — l’idée de Flavio, l’odeur sur les doigts, la porte du fond — et pour la première fois de la soirée ce ne fut plus une chose qu’il avait vue faire. Ce fut une chose qu’il allait faire.
La réserve
Le show s’acheva dans un tonnerre d’applaudissements, et les deux barmen firent redescendre Laure de son perchoir, une main de chacun pour la tenir. Hugo enchaîna sur la galerie, salua, renvoya déjà des bouteilles en l’air pour le reste de la salle. Samuel, lui, garda la main de Laure une seconde de plus que nécessaire, et profita du brouhaha pour se pencher à son oreille. Il sentit son parfum, et sous le parfum la chaleur de sa peau échauffée par la danse. Il pensait : c’est maintenant ou jamais, et il s’entendit dire — d’une voix qu’il voulut tranquille et qui ne trembla qu’un peu —, le truc même qu’il avait entendu Flavio servir à la bourgeoise plus tôt dans la soirée :
— Tu veux que je te montre comment on change un fût ?
Laure le regarda. Elle savait parfaitement qu’on ne lui proposait pas de changer un fût. Une part d’elle — la part bien née, la part qui se mariait dans trois semaines — pensa non, tu es folle, redescends. L’autre, celle qui avait choisi la culotte de ce soir, celle qui se frottait à lui trente secondes plus tôt, répondit avant que la première ait fini sa phrase. Elle posa son verre sur le bar. Elle dit :
— Montre-moi.
Il l’entraîna par une porte basse à côté du comptoir, une porte de service que les clients ne voyaient même pas, et la referma derrière eux. D’un coup, le vacarme tomba — étouffé, lointain, réduit aux basses qui traversaient la cloison. La réserve était une pièce étroite, fraîche, sans fenêtre, encombrée de fûts d’acier, de casiers de bouteilles et de cartons empilés ; une seule ampoule nue pendait du plafond, jetant une lumière crue sur le carrelage. Ça sentait la bière froide et le carton humide. La fête battait son plein à deux mètres, derrière une porte, et eux étaient là, seuls, dans ce silence soudain qui faisait cogner le sang aux tempes.
Ils ne firent pas semblant longtemps. Elle se retourna vers lui et c’est elle qui l’embrassa la première, à pleine bouche, les mains à plat sur son torse encore poisseux de lait concentré ; lui la prit par la nuque, la plaqua contre un fût, et le baiser dérapa tout de suite, profond, mouillé, pressé. Les mains de Laure descendaient déjà, ouvraient le bouton de son jean, et Samuel sentit son ventre se contracter quand elle glissa la main à l’intérieur et le trouva dur. Elle eut un petit rire contre sa bouche — un rire grave, satisfait, qui n’avait plus rien de la jeune femme bien née. Puis, sans cesser de le regarder, elle se laissa glisser le long de lui, dos au fût, et posa les genoux sur le carrelage froid.
À genoux sur le carrelage d’une réserve, dans la lumière crue d’une ampoule nue, Laure sortit la queue du jeune barman de son jean et s’arrêta une seconde à la regarder. Voilà où elle en était. La fille sage, la promise, celle qui avait choisi le faire-part crème et la liste chez Hédiard, à genoux devant un inconnu de vingt ans dont elle ne connaissait même pas le prénom, le sexe dur à dix centimètres de sa bouche. La honte et l’excitation, chez elle, c’était devenu la même onde — l’une nourrissait l’autre. Plus c’était inconvenant, plus elle mouillait. Elle pensa une dernière fois à la robe, aux deux cents invités, à l’homme bien qui l’attendait dans trois semaines… et elle le prit dans sa bouche d’un seul coup, profond, pour faire taire tout ça.
Elle le suça comme elle ne s’autorisait jamais à le faire chez elle. Là, personne ne la connaissait ; elle pouvait être qui elle voulait, et ce soir elle voulait être une salope. Elle s’appliqua, gourmande, la langue qui tournait autour du gland, les lèvres serrées à la remontée, une main fermée à la base et l’autre montée caresser les bourses ; elle le reprenait au fond, jusqu’à sentir sa gorge se serrer, ressortait dans un filet de salive qu’elle laissait couler sans s’essuyer. Le bruit mouillé de sa bouche emplissait le petit réduit, mêlé aux basses sourdes de la fête derrière la cloison. Elle s’entendait faire et ça l’excitait encore plus. Entre ses cuisses, sous la jupe sage, sa culotte était trempée — elle aurait pu jouir rien que de ça, rien que de la position, rien que d’être là.
Au-dessus d’elle, Samuel n’en menait pas large. Adossé au fût, le souffle court, il regardait cette femme élégante, ce voile de mariée encore accroché de travers dans ses cheveux blonds, sa bouche bien née montant et descendant sur sa queue — et le contraste manqua de l’achever. Il pensait : c’est la mariée du strip-tease, le voile encore sur la tête, et elle est à genoux dans une cave en train de me sucer. Il posa une main dans ses cheveux, pas pour la forcer, juste pour sentir le mouvement, et Laure leva les yeux vers lui sans lâcher sa bouche, ce regard par en dessous qui le fit jurer à voix basse. Elle aima ce pouvoir-là — le voir, lui, perdre pied. Elle accéléra exprès, joues creusées, juste pour le pousser au bord… puis ralentit, le relâcha dans un plop mouillé, et se releva lentement le long de son corps, la bouche luisante, parce qu’elle n’avait pas l’intention que ça se finisse si tôt. Elle en voulait plus. Elle se retourna d’elle-même, face au fût, et cambra les reins.
Samuel lui remonta la jupe droite sur les reins, d’un seul geste, et ce qu’il découvrit le cloua sur place. Sous l’élégance sage du chemisier ivoire, sous la jupe stricte, Laure portait un string de dentelle noire, minuscule, un rien, un fil tendu entre deux fesses fermes et pâles. Le contraste lui coupa le souffle — c’était exactement le décalage qu’il traquait sans le savoir, la sagesse par-dessus, la salope en dessous. Il pensait : voilà ce qu’elle cachait toute la soirée. Il fit glisser le bout de tissu le long de ses cuisses, lentement, et le tira jusqu’à ses chevilles, par-dessus les escarpins. Puis il le ramassa.
Il le retourna sous l’ampoule. Le fond du string — une simple bande de dentelle doublée d’un triangle de coton — était trempé de part en part, alourdi, collé sur lui-même. Au centre, une trace large et laiteuse, presque blanche sur les bords où ça avait commencé à sécher, plus translucide au cœur ; et quand il écarta le tissu du pouce, un filet de cyprine s’étira, épais, et tomba en se rompant. Il porta le string à son visage et le respira ostensiblement, à pleins poumons, les yeux dans ceux de Laure par-dessus son épaule. Il planta son drapeau à lui. L’odeur le cueillit — chaude, dense, un peu musquée, le sucre et le sel mêlés, une odeur de femme en chaleur qui n’avait rien d’un parfum et lui montait droit dans le crâne. Il garda le nez dedans une seconde de trop, les yeux fermés, et sentit sa queue cogner toute seule.
Laure le regarda faire et resta saisie. Elle vit ce gamin de vingt ans renifler sa culotte sous l’ampoule, sans la moindre gêne, avec une espèce de gourmandise crue — et elle ne sut pas ce qui la choqua le plus, qu’il le fasse ou qu’elle-même en frissonne de la tête aux pieds. Mon Dieu, il sent ma culotte. Personne n’avait jamais fait ça. Son fiancé serait mort de la voir mouiller comme ça ; ce garçon-là respirait sa mouille à pleins poumons et ça la rendait folle. Elle cambra davantage, écarta les pieds et s’offrit complètement, le front contre le métal froid du fût.
Mais il ne la prit pas tout de suite. Il fourra le string dans sa poche — elle le vit, elle ne dit rien — et posa la main entre ses cuisses. Il la lima lentement, à plat, de bas en haut, toute la longueur de la fente, et ses doigts glissèrent aussitôt dans le gluant ; elle dégoulinait, ça filait jusque sur ses doigts, et chaque passage sur le clitoris lui arrachait un petit hoquet. Il en profita : il remonta deux doigts chargés de sa mouille jusqu’à l’autre trou, plus haut, et y étala lentement la cyprine, lubrifia le froncement d’un pouce patient pendant qu’elle se crispait puis cédait ; puis il s’en servit aussi pour s’enduire la queue, lustrée de ce qui venait d’elle. Laure, le front contre le fût, comprenait à retardement chaque chose qu’il lui faisait et n’avait plus la volonté d’en refuser aucune.
Alors il la doigta pour de bon. Deux doigts enfoncés d’un coup, et au lieu de pomper il les recourba — un crochet vers le bas, vers le carrelage, pour venir presser ce point précis sur la paroi —, et il appuya là, en petits cercles fermes, sans lâcher. L’effet fut immédiat. Laure poussa un long son rauque, ses jambes se mirent à trembler, elle griffa le métal du fût ; en quelques secondes elle fut au bord, suspendue, la bouche ouverte sur un cri qu’elle retenait. À ce stade elle n’était plus rien d’autre que ça — un corps cambré dans une réserve, à sa disposition, à sa merci, prête à jouir dès qu’il déciderait de la laisser jouir. Samuel le sentit. Vingt-deux ans, et il sut, pour la première fois de sa vie, qu’il tenait quelqu’un tout entier dans le creux de sa main.
Il retira ses doigts à la seconde d’avant — la laissa une seconde sur le fil, gémissante, frustrée — puis l’attrapa par les hanches et s’enfonça en elle d’un coup, jusqu’au fond. Elle était si trempée qu’il n’y eut aucune résistance, juste une chaleur qui l’aspira et un gémissement qu’elle étouffa contre son avant-bras. Il la prit en levrette, sans douceur, le bruit mouillé de leurs corps couvert de justesse par les basses de la fête derrière la porte. Bientôt son pouce remonta se loger là où il l’avait graissée, et s’enfonça dans son cul au rythme de ses hanches. La double sensation acheva Laure : elle jouit autour de lui en serrant des deux côtés, les cuisses tremblantes, un cri ravalé au fond de la gorge.
Samuel sentit qu’il n’allait plus tenir. Et là — parce que c’était sa soirée d’apprentissage, parce qu’il voulait tout, parce qu’il avait vu Flavio mener et qu’il menait à son tour pour la première fois de sa vie — il se retira, la fit pivoter d’une main sur l’épaule, et n’eut qu’à pousser doucement pour qu’elle retombe à genoux devant lui. Laure rouvrit la bouche d’elle-même, le regard levé, et le reprit. Trois allers-retours de sa bouche, sa langue, sa main serrée à la base, et Samuel jouit dans un long frisson silencieux, une main au mur, vidé entre ses lèvres pendant qu’elle avalait sans le lâcher des yeux. Dehors, à deux mètres, la fête continuait. Personne ne savait.
Le retour de Flavio
Ils se rajustèrent dans la lumière crue, sans un mot, avec les gestes un peu gauches de l’après. Laure rabattit sa jupe, passa les mains sur ses cheveux, récupéra le petit voile de tulle qui avait glissé pendant le show et le rajusta de travers ; elle était décoiffée, les joues rouges, les lèvres gonflées, et il flottait sur elle ce quelque chose d’inimitable qui ne trompe personne. Elle baissa les yeux sur sa jupe sage et réalisa qu’il y avait, sous le tissu, plus rien — que son string était dans la poche d’un inconnu de vingt ans qu’elle ne reverrait jamais. L’idée, au lieu de l’inquiéter, lui tira un petit sourire. Elle remonterait à sa table, fêter son mariage, sans culotte, la mouille encore tiède entre les cuisses. Personne ne saurait.
Elle pensait déjà à tout ce qu’elle ne dirait pas. Pas aux copines, qui la harcèleraient — t’étais où ? avec lequel des deux ? — et à qui elle servirait une histoire de fût et de fou rire. Pas à sa sœur. Surtout pas, jamais, à l’homme bien qui l’attendait. Ce serait à elle, rien qu’à elle : un caillou secret au fond de la poche, qu’elle ressortirait peut-être un soir de sa vie rangée, dans des années, pour se rappeler qu’elle avait été ça aussi, une fois, la veille de devenir quelqu’un d’autre. Elle ne savait pas encore qu’un détail lui resterait plus que le reste — un gamin qui avait respiré sa culotte comme un trophée, sans honte, et qui le lui referait sentir dans ses cauchemars heureux longtemps après la robe et les deux cents invités.
Samuel rouvrit la porte de service. Le vacarme les reprit d’un coup, la salsa, les cris, la chaleur — comme si la réserve n’avait jamais existé. Il la laissa passer devant, lui effleura le bas du dos, et la regarda traverser les trois mètres qui la séparaient de sa table : elle se recomposait à chaque pas, redevenait Laure, la promise, la sage, et quand elle se rassit sa sœur lui sauta dessus en hurlant, les onze filles en chœur, aaalors ?! — Laure rit, leva les mains, jura qu’il ne s’était rien passé. Samuel, lui, avait déjà repris sa place derrière le comptoir et renvoyait une bouteille en l’air comme si de rien n’était. Mais sa main gardait l’odeur d’elle, et dans sa poche il y avait un string de dentelle noire. Il n’était plus tout à fait le même garçon qu’au début de la soirée.
Flavio descendit quelques minutes plus tard, soi-disant pour un casier de bouteilles, en réalité parce qu’il avait vu son cadet disparaître par la porte de service avec la mariée et qu’il n’allait pas laisser passer ça. Il vint se planter à côté de Samuel au comptoir, attrapa un seau à glace pour se donner une contenance, et le regarda de biais avec un sourire entendu, le même sourire qu’à l’étage, tout à l’heure.
— Alors ? souffla-t-il. La petite mariée ?
Et Samuel fit la seule chose qui s’imposait. Sans un mot, sans cesser de servir, il leva la main — celle qui l’avait fait jouir, celle qui gardait encore tout d’elle — et la passa sous le nez de Flavio, exactement comme l’Italien le lui avait fait, à lui, plus tôt dans la nuit. Et à cet instant précis, par-dessus le comptoir, par-dessus la fête et le tulle rose, son regard chercha celui de Laure à sa table — et le trouva. Ils se fixèrent une seconde, lui les doigts encore levés sous le nez de son collègue, elle figée son verre à mi-hauteur, et tout fut dit dans ce regard-là. Flavio renifla, écarquilla les yeux, partit d’un grand rire muet et lui claqua l’épaule — bravo, gamin. La leçon était rendue. Le témoin était devenu acteur, et le maître venait de reconnaître l’élève.
Laure, elle, ne lâcha pas ce regard. Elle avait compris en une seconde ce qu’il faisait sentir à l’autre — son odeur à elle, brandie à dix mètres, par-dessus la fête, comme un trophée, et offerte à ses yeux à elle en même temps. Elle aurait dû être horrifiée. Au lieu de ça, sans cesser de le fixer, elle porta lentement son verre à ses lèvres, serra les cuisses sous la table sur le vide tiède qu’il y avait laissé, et sentit une dernière fois cette onde brutale lui traverser le ventre. Exactement comme l’avait sentie une bourgeoise blonde, un étage plus haut, devant les mêmes doigts levés — sans qu’aucune des deux ne sache jamais qu’elles avaient, ce soir-là, vécu la même expérience, dans la même réserve, à une heure d’écart. Samuel détourna enfin les yeux, renvoya une bouteille en l’air, la rattrapa dans son dos, et servit le client suivant. Il avait vingt-deux ans. Il venait de comprendre ce qu’il ferait du reste de sa vie.