Accueil / Histoire 06

Le Train

Samuel Marielle

La Rencontre

Il la voit d’abord de dos, sur le quai de la voie 18.

La foule de 16h30 à la Gare de Lyon est ce qu’elle est — valises, enfants, gens qui courent, gens qui attendent en regardant leur téléphone. Dans ce flux, Marielle est immobile. Grande — presque aussi grande que lui — les épaules droites, le sac à roulettes à côté d’elle, les cheveux châtains bouclés qui tombent dans le dos. Elle porte un pantalon en toile beige, bien coupé, légèrement évasé, et un chemisier en soie imprimée — des fleurs très discrètes sur fond crème, le col ouvert sur deux boutons. Un blazer clair par-dessus, qu’elle a l’air d’avoir enfilé par réflexe. Elle ne regarde pas son téléphone.

Il s’arrête. Il y a un moment où le cerveau reconnaît quelque chose avant que le reste suive. La façon d’être debout, peut-être. La façon d’occuper l’espace.

Il l’appelle par son prénom.

Elle se retourne. Un temps de surprise, puis un sourire — large, vrai, le sourire de quelqu’un qu’on n’attendait pas et qu’on est content de voir. Les boucles d’oreilles longues, dorées. Du rouge à lèvres — quelque chose de proche du bois de rose, précis. Elle est plus pulpeuse qu’il se souvenait, ou alors ses vêtements d’aujourd’hui ne cherchent pas à cacher quoi que ce soit.

— Samuel.

Ils ne se sont pas vus depuis longtemps — deux ans, peut-être trois, depuis qu’elle avait changé de poste et quitté l’office.


Ils cherchent leurs billets en même temps et découvrent qu’ils ont la voiture 14. Elle a la fenêtre. Lui le couloir. Ça les fait rire légèrement, comme une coïncidence qui est à peine une coïncidence.

La voiture est aux deux tiers pleine. Ils s’installent, les bagages en soute, les manteaux posés sur les sièges. Le TGV part à l’heure, un glissement silencieux qui sort les quais de sous eux puis pousse les banlieues grises de chaque côté, et enfin la campagne.

Les dix premières minutes sont ce qu’elles sont — les questions normales, les réponses normales. Le boulot, son nouveau poste, les collègues en commun. Elle demande s’il est encore à Brive. Il dit oui. Elle demande comment c’est. Il dit que c’est pareil.

Elle sourit.

— C’est une réponse.

— C’est la réponse.

Il y a une façon qu’ont les anciens collègues de retrouver le rythme d’une ancienne conversation — pas exactement la même, décalée de quelques années, mais reconnaissable. Les mêmes raccourcis. La même façon de ne pas finir certaines phrases.


Ce qui s’est tassé

Le boulot s’épuise assez vite. Ce n’est pas qu’il n’y ait rien à dire, c’est que ce n’est pas vraiment ce dont on a envie de parler.

C’est elle qui descend la première.

Elle lui demande comment va sa femme. Il dit bien, le mot habituel. Elle dit qu’elle est toujours avec le même homme. Il hoche la tête.

— Et c’est bien ? dit-il.

Elle tourne les yeux vers la vitre une seconde.

— Ça dépend des périodes.

Ce n’est pas une plainte. Une constatation, dite avec le calme de quelqu’un qui a arrêté d’en faire une catastrophe. Elle se retourne vers lui.

— Et vous ?

Il réfléchit. La vérité complète prendrait du temps. Il dit :

— Pareille question, pareille réponse.

Elle hoche la tête.

Un temps. Le train fait une courbe et la lumière de fin d’après-midi entre par la vitre, glisse sur son chemisier, sur ses mains posées sur la tablette. Elle a retiré son blazer. Le chemisier en soie suit les seins librement.

— Tu pars pour quoi à Bordeaux ?

— Un rendez-vous avec un élu. Demain matin. Et toi ?

— Formation. Deux jours.

— Et tu rentres quand ?

— Mardi soir.

Elle dit ça avec quelque chose dans la voix qui n’est pas exactement de la satisfaction, mais proche — le ton de quelqu’un qui a deux jours devant soi loin de chez elle et qui ne s’en plaint pas.

Il remarque ça.

— Et tes déplacements, dit-elle, en lisant quelque chose dans son silence. T’en fais quoi ?


La question arrive simplement, sans sous-entendu apparent. Mais elle est posée franchement, sans le détour qu’on prend d’habitude.

Il la regarde.

— Ça dépend.

— De quoi.

— Des occasions.

Elle sourit doucement.

— Je pensais bien. Tu avais déjà cette façon-là, avant.

— Quelle façon.

— D’être là et d’être ailleurs en même temps. Comme quelqu’un qui garde une porte ouverte.

Il ne répond pas. Elle n’attend pas de réponse. Elle repose les yeux sur la vitre, croise les jambes. Le tissu du pantalon se plisse légèrement au genou.

— Je vais te raconter quelque chose, dit-elle. Si ça te va.

Il dit :

— Vas-y.


La première histoire — elle

Elle commence à mi-voix, pas parce qu’elle se méfie des voisins — les sièges autour sont occupés mais personne ne les regarde — mais parce que ce qu’elle va dire mérite cette voix-là.

Lyon, il y a cinq mois. Une journée de formation dans un hôtel près de la Part-Dieu. Pas grand-chose au programme — des réunions, des ateliers, les mêmes têtes que dans les mêmes réunions. Mais le dîner du soir, dans la grande salle, avec des gens de différentes structures qu’elle ne connaissait pas.

Un homme à sa gauche. Trente-quatre ou trente-cinq ans, ingénieur dans une collectivité du Nord. Grand, les épaules larges, un peu trop formel dans son costume. Il avait commencé à parler parce qu’ils étaient voisins de table, et elle l’avait laissé faire parce qu’il était bien et que ça faisait du temps qu’un homme la regardait vraiment.

— Vraiment comment, dit Samuel.

— Tu sais comment. Comme si t’as du temps devant toi.

Elle dit ça naturellement, sans le souligner. Elle continue.

Après le dîner le groupe s’était éparpillé. Bar de l’hôtel, les uns et les autres qui partent se coucher. Elle était restée avec lui, les deux derniers, les verres devant eux. Elle avait senti qu’il attendait un signe.

— Et tu l’as donné.

— J’ai attendu un peu. Pour voir combien de temps il tiendrait.

— Et ?

— Il a tenu. C’est ça qui m’a plu.

La chambre, c’était la sienne. Il avait l’air moins sûr de lui une fois la porte fermée — pas intimidé exactement, mais attentif, comme quelqu’un qui ne veut pas faire de faux pas. Elle avait trouvé ça touchant un moment, puis elle en avait pris le contrôle.

— C’est-à-dire.

— Je l’ai déshabillé. Lentement, en le regardant. Il ne savait pas trop quoi faire de ses mains.

Elle dit ça avec une précision tranquille, le ton de quelqu’un qui décrit quelque chose qu’elle a aimé faire.

— Et après.

— Je me suis agenouillée.

Elle laisse ça là une seconde. Il l’écoute, les bras croisés sur la tablette, les yeux sur elle.

— Il a pas dit grand-chose pendant un moment. Il avait les mains dans mes cheveux. Je l’ai fait durer parce que j’avais envie.

— Et lui.

— Et lui il était perdu. De la meilleure façon.

Elle dit ça avec une satisfaction nette, sans fanfaronnade. La satisfaction des gens qui savent ce qu’ils aiment.

Ensuite. Il l’avait prise par les hanches en levrette — elle dit en levrette, le mot sans détour — et elle avait dû guider ses mains parce qu’il ne savait pas encore où les mettre. La fenêtre était ouverte sur le bruit de Lyon. Elle n’avait pas essayé d’être discrète.

Elle se tait.

— Il est resté ? dit Samuel.

— Il a dormi là. Il est parti très tôt, il avait un train.

— Et toi.

— Et moi j’ai dormi encore deux heures. J’avais pas de train.

Elle dit ça avec le sourire de quelqu’un qui mesure le bénéfice de la chose. Puis elle se retourne vers lui.

— À toi.


La première histoire — lui

Il regarde la vitre une seconde. Pas pour réfléchir à ce qu’il va dire, mais à la façon de le dire.

Une femme qu’il voit quelques fois par an. Il ne donne pas de prénom. Paris, un dimanche de janvier. Il arrive en début d’après-midi, après deux jours de réunions. Il a les clés de l’appartement.

— Elle était là ?

— Elle m’attendait. Mais j’avais la clé. La première chose que j’ai faite, c’est aller dans la salle de bain.

Marielle l’écoute. Elle a légèrement tourné le buste vers lui, le coude posé sur le dossier de son siège.

Il décrit : la salle de bain, le miroir légèrement embué, le carrelage blanc. Et sur le bord de la baignoire, une petite culotte. Noire, en coton, posée là comme quelqu’un qui s’est déshabillé vite en pensant à autre chose.

Il s’arrête.

— Je l’ai prise.

Marielle ne dit rien.

— Je l’ai portée à mon visage.

Un temps. Il dit :

— Tu veux que je décrive ce que ça fait, ou tu vois déjà ?

Elle répond sans hésitation :

— Décris.

— La tiédeur d’abord. Le tissu est encore chaud. Et l’odeur — quelque chose de doux, de musqué. Légèrement aigre. C’est vivant. C’est une femme, concrètement, cette odeur. Pas du parfum. Pas du savon. Elle.

Il dit ça avec une précision sèche, qui ne cherche pas à embellir ni à excuser. Marielle le regarde en face. Elle n’a pas bougé.

— C’est quelque chose qui me suit depuis longtemps. L’odeur d’une femme dans ses sous-vêtements. Ce que ça dit d’elle, de sa journée, de son corps. Je pense que c’est la chose qui m’emmène le plus loin. Plus que tout le reste.

Il ajoute :

— Je n’en avais jamais parlé à personne comme ça.

Marielle dit :

— Pourquoi tu me le dis à moi.

Il réfléchit.

— Parce que tu m’as posé la bonne question au bon moment.

Elle hoche légèrement la tête. Ça lui suffit.

Il continue. Ce soir-là il avait demandé à cette femme de remettre la culotte après. De rester habillée pendant qu’il se déshabillait lui. Elle avait obéi — il emploie le mot, dit simplement, et Marielle entend ce qu’il y a dedans.

Ensuite il s’était mis à genoux devant elle et il avait pris son temps. Longuement. Il décrit le cunnilingus avec la même précision qu’elle avait mise dans ses propres détails — ce qu’il cherche, comment il écoute les réponses du corps, les mains à plat sur les cuisses qui les maintiennent ouvertes, combien de temps il prend avant de se lever.

— Elle a dit une fois que j’étais le seul homme à avoir fait ça vraiment.

Il dit la phrase, puis :

— J’ai pas su si c’était un compliment ou si c’était triste.

Marielle dit :

— C’est les deux.

Il la regarde. Elle soutient le regard, paisiblement.

— C’est les deux. Pour elle et pour tous les autres en même temps.


Le train marque un arrêt à Tours. Des gens descendent, d’autres montent. La voiture s’allège. Ils ne parlent pas pendant ces deux minutes — ils regardent le quai par la vitre, les gens pressés, une femme qui court avec une poussette.

Quand le train repart, l’espace autour d’eux semble légèrement différent.

Marielle dit :

— Je n’aurais pas cru ça de toi.

— Quoi.

— Que t’aurais dit ça aussi directement.

— Tu m’as montré comment faire.

Elle sourit — pas un grand sourire, quelque chose de plus retenu, de plus intérieur.


L’escalade

Les conversations de train ont une particularité : elles n’ont pas à mener nulle part. La destination est fixée. Il n’y a rien à conclure, rien à décider. Ça laisse une liberté que les conversations sédentaires n’ont pas.

Après Poitiers, la voiture est à moitié vide. Les sièges autour ont été libérés un par un. Ils ont maintenant le carré entier pour eux. Marielle a retiré ses chaussures, posé les pieds en chaussettes sur le siège en face, les genoux légèrement remontés. Ça change quelque chose dans la façon dont elle occupe l’espace — quelque chose de plus installé, de moins négocié.

Il fait presque nuit dehors. La lumière de la rame est celle du soir.

— Ce que tu aimes, dit-elle, c’est le contrôle. Pas juste l’odeur.

— Oui.

— Le fait que quelqu’un fasse ce que tu demandes.

— Quand il y a du désir dans les deux sens.

— Ce n’est pas pareil ?

— Non. Le contrôle sans désir, c’est autre chose. Ce que j’aime, c’est quand quelqu’un a envie d’obéir.

Elle réfléchit à ça.

— Moi c’est plutôt l’inverse. J’aime mener. Pas dominer — mener. C’est différent aussi.

— Je vois la différence.

— Avec lui à Lyon j’ai mené. Ça m’a plu. Mais des fois je me demande ce que ça ferait d’être dans l’autre sens. De pas avoir à décider.

Elle dit ça sans regarder vers lui — vers la vitre, les lumières filées du soir. Elle dit quelque chose de vrai et elle le sait.

Un temps.

— Ce que t’as jamais fait, dit-il.

Elle tourne la tête.

— Quoi.

— Tu as dit qu’il y avait une chose que t’avais jamais faite. Tu l’as pas dit directement mais j’ai entendu.

Elle le regarde une seconde. Puis elle dit :

— La sodomie.

Tranquillement. Le mot posé là comme une information, sans pudeur ni provocation.

— Jamais essayé. Pas de mauvaise expérience — jamais la bonne situation, le bon homme. Et depuis quelques années j’y pense. Pas comme une obsession. Comme quelque chose que je me réserve.

— Tu te réserves pour quoi.

— Pour quand ça sera évident. Pas négocié, pas demandé. Juste — évident.

Elle dit ça en regardant ses pieds sur le siège en face. Elle ajoute, sans hausser la voix :

— Pas ce soir.

Puis elle le regarde, avec ce sourire tranquille qu’elle a.

Samuel ne répond pas. Il la regarde une seconde de trop. Puis il dit :

— Bordeaux dans combien de temps ?

Elle lève les yeux vers l’affichage au-dessus de la porte.

— Vingt-deux minutes.

Il dit :

— D’accord.


Bordeaux

L’arrivée en gare Saint-Jean est ce qu’elle est — les quais, le ralentissement, les gens qui se lèvent trop tôt avec leurs bagages.

Ils descendent dans le flux. L’air de Bordeaux en soirée, plus doux qu’à Paris. Les panneaux d’affichage au-dessus des quais : les correspondances, les horaires, les voies.

Samuel cherche son train. Voie F, départ dans dix-huit minutes.

Il regarde Marielle vérifier le sien sur son téléphone.

— J’ai raté ma correspondance, dit-elle.

Elle dit ça avec le même calme qu’elle a mis dans tout le reste de la soirée. Un fait constaté.

Il regarde son propre écran.

— Moi aussi.

Son train est là, à la voie F. Dans seize minutes maintenant. Il ne le prend pas.

Ils se regardent. Le flux des voyageurs passe autour d’eux, indifférent. Elle a le sac à roulettes dans la main droite. Lui son sac en bandoulière. Ils sont sur le quai comme deux personnes qui ont décidé quelque chose sans en avoir parlé.

— Hôtel ? dit-il.

— Hôtel, dit-elle.

Ils traversent le hall, passent les portes, sortent sur le parvis. Derrière eux, sur le tableau d’affichage, le train de la voie F passe en embarquement puis en départ imminent.

Ni l’un ni l’autre ne se retourne.